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Publié par Bob Woodward

Les ingénieurs de Pyongyang ont-ils été sous-estimés ?

Le dernier essai nucléaire a fini de sonner l’alarme. Les Etats-Unis ont-ils sous-estimé, pendant des années, les progrès technologiques du régime nord-coréen?

Il fut un temps où tout cela faisait presque rire. Un leader nord-coréen jovial dans une salle de contrôle d’un autre âge, qui paraît être faite en carton-pâte; un Kim Jong-un l’air pénétré, semblant souhaiter bonne chance à un missile à longue portée avant son lancement, en février dernier… Désormais, plus personne ne rit. Dimanche, Pyongyang procédait à son dernier essai atomique en date, de loin le plus puissant si l’on en croit la violence des secousses mesurées.

A tort ou à raison, le régime nord-coréen veut faire croire qu’il s’agissait là d’une bombe H, soit une bombe thermonucléaire qui fonctionne par la fusion d’atomes d’hydrogène et dont la caractéristique, hormis sa puissance, est qu’elle nécessite elle-même, au préalable, une explosion nucléaire «classique», soit issue d’une bombe à fission. Une apothéose, en quelque sorte.

Oubliés les aspects «folkloriques» qui entouraient jusqu’ici l’aventure nucléaire nord-coréenne. Et place à une interrogation centrale: les Etats-Unis ont-ils sous-estimé, durant des années, les progrès qu’étaient en train d’accomplir les ingénieurs de Pyongyang?

Une question rendue encore beaucoup plus cruciale par une circonstance aggravante: parallèlement à cette percée, la Corée du Nord a aussi fait un bond spectaculaire en matière de tests de missiles intercontinentaux. Jusqu’à très récemment, il semblait ainsi que les essais nord-coréens n’étaient qu’une lamentable série d’échecs.

Il en va autrement maintenant: en juillet, la République populaire démocratique de Corée (RDPC) a lancé avec succès des missiles d’un nouveau genre qui, non seulement lui ont permis de placer des satellites sur orbite, mais qui pourraient mettre à portée de tir le territoire américain.

L’Américain Jeffrey Lewis, professeur à l’institut Middlebury, dans le Vermont, a détaillé une partie de l’énigme. Avec les étudiants de son institut de recherche, raconte-t-il, il a modélisé les cinq premiers tests nucléaires menés par les Nord-Coréens entre 2006 et 2016. Conclusion? La RDPC aurait parié sur une sorte de «raccourci», difficile à accomplir du point de vue technologique, mais payant en termes d’efficacité.

Sautant la case d’une méga-bombe «traditionnelle», les ingénieurs du Nord auraient directement testé des engins miniaturisés, moins gourmands en plutonium et plus faciles à placer directement, demain, sur un éventuel missile. Les résultats, a priori décevants, des premiers essais, en termes d’énergie dégagée, «n’étaient pas le fruit de l’incompétence mais de l’ambition», résume Jeffrey Lewis.

Des essais qui auraient d’autant plus facilement trompé son monde qu’ils se sont déroulés très profondément à l’intérieur des tunnels creusés dans les montagnes, rendant plus difficile encore l’évaluation de leur portée réelle. C’est cette circonstance, notent aujourd’hui les spécialistes, qui rend encore aléatoire l’appréciation exacte du dernier essai. Bombe thermonucléaire? Bombe à fission «améliorée»? Il faudra attendre de recueillir d’autres données.

Mais une chose est sûre: d’autres pays avant la Corée du Nord, et notamment le Pakistan, avaient décidé de la même manière de «griller les étapes» pour aller droit au but. Bien que qualifié de «régime ermite», la Corée du Nord n’a pas lésiné à l’heure déployer ses agents et ses espions afin de bénéficier de l’expérience acquise par les autres moutons noirs du Traité de prolifération nucléaire, un traité que Pyongyang a d’ailleurs dénoncé au début des années 2000.

C’est ce même genre de «collaboration» internationale qui semble expliquer le soudain saut en avant accompli par la RDPC en matière de tir de missiles. Si le régime nord-coréen s’est lancé tête baissée dans son programme nucléaire dès le milieu du siècle dernier, ce n’est qu’au tournant des années 1990 que le pays s’emploie à développer ses propres missiles balistiques internationaux capables d’emporter une charge nucléaire sur plusieurs milliers de kilomètres.

Les ingénieurs de Pyongyang ont-ils été sous-estimés ?

Le résultat, par ricochet, de l’effondrement de l’Union soviétique, puis de l’accroissement de la tension, plus récent, entre la Russie et l’Ukraine? Selon un autre expert américain, Michael Elleman, du International Institute for Strategic Studies, le moteur de ces derniers missiles lancés avec succès par Pyongyang – dont celui qui a survolé récemment le Japon – ressemblent comme deux gouttes d’eau à ceux qui ont été fabriqués à Dnipro, en Ukraine, dans une base qui était autrefois la fierté du régime communiste et qui en est aujourd’hui réduite à fabriquer des tracteurs et des trolleybus.

«Franchement, la vitesse à laquelle ils ont été capables d’atteindre ce niveau nous a surpris, autant aux Etats-Unis que dans le reste du monde», commentait à la télévision américaine l’ancien directeur de la CIA Leon Panetta.

Une double progression à marches forcées qui serait donc passée inaperçue à cause de la profondeur des montagnes nord coréennes mais aussi de l’explosion du marché noir après la fin de l’Union soviétique. Une explication qui, de fait, laisse le mystère presque entier. Alors que la RDPC est soumise à des sanctions internationales de plus en plus fortes, combien d’autres complicités ont-elles été nécessaires pour acheminer tout cet encombrant matériel jusqu’à bon port? Les Etats-Unis, pour le moins, avaient alors la tête ailleurs.

Les ingénieurs de Pyongyang ont-ils été sous-estimés ?
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