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Publié par Bob Woodward

L'unité 8200, la high-tech militaire de Tsahal ?

L’Etat hébreu se sert depuis des années du contre-espionnage comme d’un catalyseur économique. Les troupes d’élite en matière de cyberdéfense sont formés à la dure. Ses nombreux vétérans, autorisés à déployer leurs talents dans le civil, deviennent parfois des gourous de la Silicon Wadi.

Tenue décontractée et regard franc posé sur un sourire étincelant, Yair Amit semble tout droit sorti d’un incubateur de la Silicon Valley. Seul un accent hébreu à couper à la hache trahit ses origines. Le jeune homme de 34 ans, poly-diplômé en biologie et en sciences informatiques, est en réalité un ancien «barbouze» de l’armée israélienne. Vétéran de l’unité d’élite 8200, l’équivalent de la NSA américaine, Yair Amit a pris le train de l’entrepreneuriat pour devenir multimillionnaire. Tout récemment, comme l’ont fait avant lui de nombreux compagnons de caserne.

Yair Amit a cofondé Skycure, voilà moins de cinq ans. Une jeune pousse spécialisée dans la sécurité mobile – qui emploie 35 salariés à Tel-Aviv et presque autant en Californie – rachetée cet été par le géant américain des logiciels Symantec. Le montant de la transaction est estimé à 250 millions de francs.

Ce chèque, l’ex-espion le doit en grande partie à Tsahal. «C’est à l’armée que j’ai appris à gérer des responsabilités, à encaisser l’échec et à travailler en équipe sur des projets complexes, très rapidement et avec des ressources souvent limitées, énumère Yair Amit. L’Unité 8200 vous pousse à improviser constamment pour trouver des solutions à des problèmes théoriquement impossibles à résoudre.»

Un peu comme dans une start-up, sauf que sous les drapeaux de l’Etat hébreu, presque tout est question de vie ou de mort. «En Suisse, vous n’avez pas le même sens de l’urgence que chez nous», résume Uri Adoni, partenaire du fonds de capital-risque hiérosolymite JVP.

Depuis des décennies, les anciens de 8200 essaiment dans les start-up de la Silicon Wadi, un bassin high-tech qui se concentre autour de Haïfa, la capitale économique de l’Etat hébreu, et à Jérusalem. Cette crème de la crème technologique compterait entre 5000 et 7500 membres. C’est la plus grande unité martiale de renseignement d’Israël. On estime à 1000 le nombre de pépites lancées à ce jour par ses anciens agents secrets, version 2.0.

«L’Unité est un véritable accélérateur d’idées. CheckPoint, Waze ou encore Mirabilis ont tous été incubés chez 8200», indique Ygal, un officier haut gradé de ce club d’entrepreneurs en puissance, financé par l’armée, et dont l’existence était classée secret d’Etat jusqu’au début des années 1990.

La légendaire unité coopère avec les services de contre-espionnage étrangers, notamment américains. «Quand ils viennent en Israël, ces derniers s’étonnent souvent de voir des petits jeunes gérer seuls des projets normalement dévolus à des spécialistes beaucoup plus expérimentés. En intégrant 8200, on s’engage à travailler quotidiennement 18 heures par jour, sept jours sur sept», témoigne Ygal. Cette antichambre à «licornes» serait, paradoxalement, une hiérarchie militaire assez plate, où l’on encourage la remise en question des décisions de son supérieur. «Si l’on se trompe, mais que l’on peut justifier son erreur, personne n’est sanctionné», relève-t-il.

De nombreux entrepreneurs israéliens se sont lancés dans la cybersécurité, en plein boom depuis les piratages à grande échelle qu'ont connus les magasins Target aux Etats-Unis et Sony au Japon. L'Etat hébreu compte environ 230 entreprises spécialisées dans ce domaine. De grandes compagnies américaines comme Microsoft, Intel ou Lockheed Martin y ont installé de vastes centres de recherche et développement. Le spécialiste du stockage EMC a dépensé 1 milliard de dollars pour acquérir 12 start-up locales. IBM a dépensé 650 millions pour Trusteer. L'an passé, Israël a vendu pour 6 milliards de solutions de sécurité dans le monde, soit le double de l'année précédente. Ce succès s'explique d'abord par la situation géopolitique du pays. En conflit permanent depuis sa création, ce petit territoire a pris très tôt le virage de la cyberdéfense... Naturellement, des fleurons de la cybersécurité y ont émergé, favorisés par l'alchimie particulière qui s'est créée entre l'armée et l'écosystème entrepreneurial local, qui fait du pays le deuxième producteur de start-up derrière la Silicon Valley.

Car si Team8 a su séduire les grands noms de la technologie, c'est aussi grâce au CV très particulier de Nadav Zafrir. Connu comme le loup blanc à Tel-Aviv, le patron n'était pas un simple gradé de l'armée. Il a comme particularité d'avoir dirigé 8200, la très secrète agence de renseignement orientée cyber du ministère de la Défense israélien, équivalent de la NSA américaine. Depuis des décennies, des anciens de 8200 essaiment dans les start-up de la Silicon Wadi. Ces parcours inimaginables en France, où l'on embrasse l'armée comme on entre en religion, sont monnaie courante en Israël, où un passage par Tsahal est obligatoire. « En France, les compétences ne sortent jamais de l'armée, qui est professionnalisée. Ici, les allers-retours entre la société civile, l'administration et l'armée sont fréquents », explique Yoav Tzruya, associé chez Jerusalem Venture Partners (JVP), un important fonds de capital-risque israélien.

Au sein de Tsahal, 8200 fait office d'unité d'élite. Triés sur le volet, les appelés y acquièrent un solide bagage technique, des « valeurs " et des « méthodes », disent les anciens. « On prend des jeunes que l'on forme. On leur apprend à perdre, à encaisser l'échec. Ils savent s'entourer des meilleurs. Ils ont connu des situations difficiles », raconte Nadav Zafrir, l'ancien patron de l'agence. Itay Glick a passé sept ans au sein de 8200 et a lancé avec un autre ancien Votiro, dont la technologie permet d'identifier les faux e-mails, même lorsqu'ils ont l'air d'être envoyés par quelqu'un que l'on connaît. Le jeune homme est intarissable sur les apports de l'unité. « On y enseigne l'essence du développement de logiciel tout en pensant que des vies peuvent être en jeu. C'est pourquoi on développe les meilleurs produits ensuite. On nous apprend aussi à tout gérer avec peu de moyens, dans la mesure où les ressources sont limitées dans l'armée. » Autre avantage, 8200 fonctionnerait comme un fonds de capital-risque. « Vous avez une idée, on vous dit : "Vas-y démontre-moi que tu peux monter le projet" ", poursuit Itay Glick.

Parce que les écoutes, la collecte d'informations électroniques ou le « hacking » ont pu être au coeur de leur activité, ces jeunes Israéliens ont mis à profit leurs compétences dans la vie civile. Dans les années 1980, des anciens de 8200 ont créé Comverse, qui conçoit des logiciels de télécommunications et d'espionnage. Et, en 1993, Gil Shwed a lancé Checkpoint, un spécialiste de la sécurité qui génère aujourd'hui 1,5 milliard de dollars de chiffre d'affaires par an et pèse 15 milliards sur le Nasdaq. Aujourd'hui, les nouveaux arrivants profitent à fond du décollage de l'industrie.

Car 8200, c'est surtout un réseau qui irrigue tous les secteurs d'activité et qui ouvre toutes les portes. Quand on lance un business, il est facile d'appeler untel qui a telle position dans une banque ou chez un client potentiel. « C'est comme aux Etats-Unis pour les détenteurs d'un MBA de Harvard. Les anciens sont amis, souvent ils se sont connus à l'armée ", dit Ron Moritz, patron intérimaire de BioCatch. Cette start-up très en vue protège les transactions bancaires en identifiant le détenteur du mobile ou du PC grâce à ses interactions avec l'appareil. Plus besoin d'enregistrer de code secret, l'appareil vous reconnaît à votre façon de le tenir en main, ou à vos habitudes en termes de surf. Là aussi, l'idée est née au sein de 8200. C'est Avi Turgeman, aujourd'hui directeur technique de la société, qui l'a eue. « Essayer de comprendre l'information et qui est derrière est à la base un concept militaire ", justifie Ron Moritz.

Aux bataillons des militaires de 8200 s'ajoute le soutien sans faille du gouvernement. Première motivation : la défense du pays (ou l'attaque de ses opposants). Le Premier ministre, Benyamin Netanyahu, ne se lasse de le répéter. « La principale menace vient des gouvernements, en particulier de l'Iran. Nous sommes bien décidés à nous protéger en utilisant les ressources combinées de l'armée, des entreprises et de l'université », a-t-il lancé fin juin lors de la cinquième conférence dédiée à la cybersécurité organisée à l'université de Tel-Aviv.

L'unité 8200, la high-tech militaire de Tsahal ?

Le réseau 8200 irrigue aujourd’hui tous les secteurs high-tech de la Silicon Wadi. C’est surtout un passeport pour l’emploi, qui ouvre toutes les portes. Dont celles de Sixgill, spécialisé dans l’observation des pirates informatiques qui gravitent dans le Dark Web. «Je puise essentiellement mes nouvelles recrues parmi des vétérans de cette unité, même si je n’en ai personnellement jamais fait partie», souligne Avi Kasztan, cofondateur de l’entreprise qui affiche une croissance trimestrielle de 300% depuis son lancement en 2014.

Et Yair Amit de commenter: «L’expérience 8200 est le meilleur entretien d’embauche que l’on puisse avoir. C’est un filtre très reconnu. Mais il ne suffit pas toujours pour réussir en tant qu’entrepreneur.» L’avantage comparatif du patron de Skycure: lorsqu’il était enfant, au lieu de lui lire des histoires de chevaliers pour s’endormir, son père lui inventait des modèles d’affaires pour le mettre au défi.

En Israël, le service militaire obligatoire dure entre deux et trois ans. Mais les recrues de l’Unité 8200 sont poussées à prolonger leur service, parfois de plusieurs années. «Certains, et c’est assez nouveau, sont encouragés à passer un master en informatique en moins de 24 mois, soit deux fois plus vite que dans le civil», raconte Inbal Arieli, serial entrepreneuse et fondatrice notamment de 8200 EISP, le premier accélérateur adossé aux vétérans de la fameuse unité d’élite de Tsahal.

Une incorporation dans l’Unité 8200 fait l’objet d’un processus de sélection exigeant. «Le processus débute quand on a environ 17 ans. Hormis les tests de quotient intellectuel, l’armée ne cherche pas des profils expérimentés, mais posés et capables d’assimiler beaucoup de choses rapidement, dont plusieurs autres langues», conclut Inbal Arieli. C’est-à-dire, apprendre à «parler» notamment différents dialectes de programmation informatique.

L'unité 8200, la high-tech militaire de Tsahal ?

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