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Publié par Bob Woodward

L'ordre kurde règne-t-il sur le nord de l'Irak et de la Syrie ?

La déroute de Daech sur ses terres natales n’annonce pas des heures plus paisibles. D’autres batailles se préparent, non plus militaires mais politiques, pour la répartition du pouvoir dans les régions débarrassées des djihadistes. Qui va les diriger ? De la plaine de Ninive, en Irak, aux confins de la Syrie et du Liban, les reconquêtes ont fortifié d’anciennes aspirations à la gouvernance qui empêchent un retour à l’ordre d’avant Daech.

La ville syrienne de Manbidj, près de 100 000 âmes à la frontière turque, fournit une esquisse du sort que pourrait connaître Rakka, « capitale » de Daech située à 280 km plus à l’est, où reculent chaque jour les djihadistes. Un nouveau système y a succédé au cauchemar islamiste depuis l’écrasement des derniers terroristes, en août 2016. Il porte les couleurs kurdes, qui ne sont pas celles de la majorité de la population, essentiellement arabe. Censé représenter la diversité locale, un « conseil civil » a été mis en place pour gouverner la ville. Mais les Kurdes détiennent le pouvoir réel, sur la police notamment.

Les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) dominent au sein des Forces de défense du peuple (FDS), la coalition de combattants qui a vidé Manbidj de Daech et qui mène l’offensive à Rakka. S’appuyant tantôt sur leur rôle de libérateur, tantôt sur celui de protecteur contre les djihadistes, ils instaurent un ordre kurde.

« À Hassaké, ville peuplée pour moitié d’Arabes et pour moitié de Kurdes, une politique de “kurdification”a été instituée, indique Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et chercheur invité au Washington Institute. Des écoles arabes ont été fermées et les professeurs récalcitrants ont été inquiétés. »

L’installation progressive d’un territoire et d’une administration kurdes à ses frontières fait enrager la Turquie. Elle voit dans les FDS des supplétifs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), son ennemi intime, qu’elle considère comme une organisation « terroriste ». Ankara ne peut néanmoins pas intervenir sans déclencher une confrontation avec les États-Unis, qui arment et soutiennent les FDS afin qu’elles luttent contre Daech.

Jusqu’à quand la Turquie se retiendra-t-elle ? L’indispensable protection américaine ne revient pas à une garantie à vie pour les FDS. « Les Kurdes savent qu’une fois Rakka tombé, ils seront moins utiles aux États-Unis », explique Fabrice Balanche. Un lâchage de Washington les fragiliserait face à Ankara. « La Turquie n’attend que cela pour couper en morceaux le territoire kurde, qui comporte quelques maillons faibles. »

De son côté, Damas n’envisage pas l’émergence kurde comme une menace, au moins dans l’immédiat. « Il y a une collaboration entre le PYD (le Parti de l’union démocratique, formation kurde syrienne dont les YPG constituent la branche armées, NDLR) et le régime syrien, indique l’historien Jordi Tejel, spécialiste des Kurdes et professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Le PYD a fait disparaître des groupes de mobilisation kurdes hostiles à Bachar Al Assad. »

Outre Daech, le pouvoir syrien se bat contre de nombreux autres adversaires, rebelles ou terroristes. « J’utilise l’image de la sous-location entre le régime et les Kurdes, poursuit Jordi Tejel. Le régime n’a peut-être pas besoin de reprendre dans l’immédiat les zones sous contrôle kurde. Cela lui permet de mettre ses forces ailleurs. »

De l’autre côté de la frontière, en Irak, la lutte contre Daech a aussi réveillé les aspirations des Kurdes. Mais alors que leur projet en Syrie n’est pas explicitement défini, il porte un nom côté irakien : indépendance. L’engagement des peshmergas, les troupes du gouvernement de la région autonome du Kurdistan d’Irak, dans la lutte contre Daech a remis au goût du jour ce rêve séculaire. Alors qu’approchait la victoire contre les djihadistes à Mossoul, intervenue en juillet, le président de la région kurde, Massoud Barzani, a annoncé dès juin la tenue d’un référendum d’indépendance, prévu le 25 septembre. « Il y a le sentiment au Kurdistan que cette fois-ci, c’est la bonne occasion pour ce référendum », indique Jordi Tejel.

Dans le scénario très probable d’un « oui » à l’indépendance, celle-ci ne serait pas immédiate. La consultation affole pourtant de toutes parts. Les voisins turc et iranien craignent que le scrutin n’inspire les minorités kurdes sur leur territoire. Les États-Unis, solides soutiens des Kurdes d’Irak, s’inquiètent d’un embrasement entre Bagdad et Erbil (la capitale de la région autonome) qui nuirait à la lutte contre Daech.

L’État irakien lui-même redoute les ambitions kurdes sur les « territoires disputés », c’est-à-dire revendiqués par le gouvernement fédéral et le gouvernement régional. Parmi eux, la région riche en pétrole de Kirkouk, dont le conseil provincial s’est dit, mardi 29 août, favorable à une participation au référendum.

La multiplicité des belligérants contre Daech en Irak rend plus explosive encore la question de la répartition du pouvoir, entre chiites et sunnites notamment, et celle du sort des minorités, en particulier chrétiennes. « À Mossoul, il y a une situation de chaos politique et un manque de visibilité pour la gouvernance de la région », résume Hosham Dawod, anthropologue spécialiste de l’Irak et directeur adjoint de l’Observatoire des radicalisations à la Fondation Maison des sciences de l’homme.

L'ordre kurde règne-t-il sur le nord de l'Irak et de la Syrie ?

L’achèvement de la bataille de Mossoul et les progrès de l’armée fédérale ont accru le crédit du premier ministre irakien Haïder Al Abadi. « S’il apparaît plus comme un gestionnaire de crise que comme un premier ministre, des habitants de Mossoul se tournent vers lui depuis la libération de la ville, indique Hosham Dawod. Ils demandent un gouvernorat à deux têtes, militaire et civile, ayant le pouvoir de gérer le dossier sécuritaire avec l’appui de Bagdad, pour une période de transition. »

La place que le gouvernement irakien laissera à l’Iran, déjà très présent à Bagdad et l’un de ses soutiens dans la lutte contre Daech, fait aussi partie des inconnues. « L’Iran va probablement essayer d’y augmenter son influence », relève Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Reste que l’Arabie saoudite, royaume sunnite et grande rivale de l’Iran chiite, représente aussi un pôle d’attraction. « Malgré les apparences, le gouvernement irakien essaie de prendre une distance avec Téhéran, ajoute Mohammad-Reza Djalili. Il a tout intérêt à développer ses relations économiques avec l’Arabie saoudite. »

Un choix que l’État hébreu ne verrait pas d’un mauvais œil. Israël s’inquiète de voir son ennemi iranien se consolider sous les traits du Hezbollah, mouvement politico-militaire chiite libanais soutenu par Téhéran. Venant de contribuer à l’évacuation des djihadistes de Daech à la frontière entre la Syrie et le Liban, le Hezbollah redore son blason. Il a même prévu de célébrer cette « libération » en organisant, aujourd’hui, des festivités dans la ville libanaise de Baalbek.

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