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Publié par Bob Woodward

L'après Daech est-il en train de naître ?

L'armée russe a affirmé ce vendredi avoir tué plusieurs responsables de l'organisation Etat islamique (EI) lors de l'offensive de Deir Ezzor, en Syrie. Il s'agirait de Goulmourod Halimov, l'ancien chef des forces spéciales tadjikes -présenté comme le "ministre de la Guerre" des djihadistes-, et d'Abou Mohammed al-Chemali, l'"émir" de cette ville stratégique. 

Selon le ministère russe de la Défense, ces deux chefs de guerre sont morts à la suite d'une frappe de l'aviation russe mardi. Soit le jour où l'armée syrienne a brisé le siège de Deir Ezzor, chef lieu de la dernière province de Syrie encore aux mains de Daech. Ex-commandant des forces spéciales de la police du Tadjikistan, le colonel Goulmourod Halimov avait disparu en avril 2015 et avait annoncé le mois suivant avoir rejoint Daech en Syrie. 

Washington offrait trois millions de dollars pour la capture de ce tireur d'élite confirmé, qui a suivi entre 2003 et 2014 cinq stages d'entraînement aux États-Unis et au Tadjikistan. Sa mort avait déjà été annoncée à plusieurs reprises fois depuis sa défection. Le ministère tadjik de l'Intérieur a indiqué "ne pas avoir encore d'information" sur la mort de Goulmourod Halimov.  

Quant à Abou Mohammed al-Chemali, il s'agit du nom de guerre de Tarek al-Jarba, un djihadiste d'origine saoudienne chargé de faire passer des combattants étrangers en Syrie. Les États-Unis offraient cinq millions de dollars pour toute information conduisant à sa capture.  La frappe, a expliqué le ministre russe de la Défense, été décidée sur la base d'informations obtenues par le renseignement russe. Selon ce dernier, des commandants de Daech devaient tenir une réunion près de Deir Ezzor pour évoquer l'avancée de l'armée syrienne dans la région, a précisé le ministère dans un communiqué publié sur Facebook. "Environ 40 combattants de Daech ont été tués" par cette frappe dont "quatre chefs influents", a-t-il ensuite indiqué, disant s'appuyer sur des "informations confirmées". 

L'armée russe intervient depuis septembre 2015 en soutien à l'armée syrienne. Avec son soutien, l'armée syrienne a remporté une importante victoire en brisant mardi le siège d'une des deux enclaves gouvernementales de Deir Ezzor assiégées par les djihadistes depuis 2015. La province de Deir Ezzor est la dernière de Syrie encore aux mains des terroristes de Daech et sa perte devrait sonner le glas de la présence de l'organisation extrémiste sunnite dans ce pays, trois ans après sa fulgurante montée en puissance. 

Les combats font encore rage et personne ne pense à vendre la peau de l'ours. Mais les multiples belligérants de l'interminable conflit syrien commencent bel et bien à réfléchir à l'après-Daech – et souvent, avec bien peu d'optimisme : les observateurs s'accordent sur le fait que les pertes de territoires successives ne suffiront pas à décourager les djihadistes, et pointent le risque que ces derniers ne poursuivent leur combat "hors les murs" sous la bannière de Daech... ou sous une autre. Au point que certains s'interrogent sur l'essor d'une nouvelle coalition de la rébellion syrienne : Hayat Tahrir al-Cham, aussi appelé HTS, Tahrir al-Cham ou encore Hetech, sur le modèle de l'acronyme péjoratif Daech.

Dans une tribune publiée fin août dans le quotidien britannique "The Independent", l'analyste Ahmet Altindal, spécialiste Moyen-Orient pour le think tank antiterroriste Integrity UK, alerte sur "le groupe que les déserteurs de Daech sont sur le point de rejoindre".

"Beaucoup s'attendent à ce que Daech, en désespoir de cause, retourne à un statut de simple force insurrectionnelle, comme Al-Qaida l'avait fait en Irak après sa déroute face aux milices sunnites d'Anbar en 2007", écrit l'expert du Moyen-Orient. "Mais il est probable qu'une partie de ses combattants chercheront à se rapprocher de la franchise syrienne liée à Al-Qaida, Hayat Tahrir al-Cham."

Émanation de feu le Front Al-Nosra, l'ex-organisation rivale de Daech en Syrie étroitement liée à Al-Qaida, Hayat Tahrir al-Cham ("Organisation de Libération du Levant") est née le 28 janvier dernier à Idlib (nord-ouest de la Syrie) dans la foulée de l'évacuation d'Alep. Elle est le résultat de la fusion de cinq groupes rebelles islamistes, dont les héritiers d'Al-Nosra et du Front Ansar Dine. Une nouvelle "marque" qui représente la dernière chance de la rébellion anti-Assad et le noyautage définitif de l'Armée syrienne libre par les salafistes : dans les mois qui ont suivi sa création, Hetech, qui domine la zone entre Alep et Hama le long de la frontière turque, a multiplié les ralliements, dont la frange la plus radicale du mouvement rival Ahrar al-Cham. Fin juillet, ces derniers ont dû abandonner le terrain.

"C’est assez classique : quand un mouvement accède aux ressources et aux levées de fonds, il prend le dessus", explique à "l'Obs" le chercheur en géopolitique Frédéric Pichon, spécialiste de la Syrie. "Al-Nosra s’est toujours montré prudent, a tergiversé dans ses rapports avec Daech et l’Occident, qu'il n'a jamais appelé à frapper. Rappelons que la chute d’Idlib, au printemps 2015, avait été facilitée par un accord tacite entre Arabie saoudite, Qatar et Turquie."

En six mois, HTS a réussi à redresser une rébellion islamiste démoralisée par la chute d'Alep-Est. Dès février, la nouvelle coalition salafiste mène des opérations spectaculaires à Deraa et à Homs. Le 11 mars, deux kamikazes se font exploser dans le centre de Damas, la capitale, tuant des dizaines de pèlerins chiites. Parallèlement, Hetech coordonne des offensives armées, non seulement à Hama mais aussi à Damas-Est, qu'il met en scène via son agence de propagande, baptisée Ebaa News.

Le 22 août, HTS annonce sa prise de contrôle sur tous les comités locaux de la "zone libérée". Cela implique une domination des services publics et notamment de la distribution des ressources humanitaires envoyées par la Turquie, désireuse d'éviter d'un afflux massif de réfugiés à sa frontière. A ce jour, le groupe compterait près de 30.000 membres, dont deux-tiers dans la province d'Idlib, selon un article de Fabrice Balanche, géographe spécialiste du Moyen-Orient pour le "Washington Institute". Une zone de 2 millions d'habitants qui risque de devenir la nouvelle "usine à djihadistes" de la Syrie, prévient-il.

Co-dirigé par l'ex-fondateur d'Al-Nosra Abou Mohammed al-Joulani (lui-même ancien de Daech) et l'ex-chef d'Ahrar al-Sham Abou Jaber, Hetech n'en reste pas moins une nébuleuse hétéroclite. Parmi les groupes qui la composent, une faction inquiète particulièrement Pékin : le Parti islamiste du Turkestan (PIT), des combattants ouïghours, musulmans et turcophones venus de l'ouest de la Chine, qui tentaient déjà de briser le siège d'Alep fin 2016 sous le regard complaisant d'Ankara. Leur but : établir un grand califat turcophone en Asie centrale.

L'après Daech est-il en train de naître ?

HTS, écrit Ahmet Altindal, "n'a aucune volonté d'unir la Syrie, et les Syriens le savent" : le groupe promeut une ligne violente et antidémocratique, en imposant sa loi aux populations sunnites – pas de la même façon, toutefois, que Daech en son temps. 

"D'un point de vue stratégique, les objectifs à long terme d'Al-Qaida et de l'EI sont les mêmes : l'établissement d'un Etat islamique suivant leurs visions religieuses et sociales", souligne auprès de "l'Obs" Nicolas Hénin, spécialiste du contre-terrorisme et dirigeant de la société de conseil Action résilience.

"Daech cultive une perspective millénariste, apocalyptique. HTS au contraire ne parle pas de califat", renchérit Frédéric Pichon. "C'est aussi un Etat dans l’Etat mais qui administre plus finement, plus habilement que Daech, sans police religieuse. Il y a une différence de degré."  

Du reste, plusieurs villes sous contrôle de Hetech ont manifesté leur rejet par des manifestations, et les habitants de Saraqeb, à l'est d'Idlib, sont même parvenus à chasser les djihadistes. "La coalition contrôle un territoire enclavé et réduit, qui n'est pas viable à long terme. Ils n'ont pas réussi à pousser jusqu'au littoral, et ne vivent que par le débouché de la frontière turque", poursuit Frédéric Pichon.

Mais Ahmet Altindal est catégorique : HTS est devenu en l'espace de quelques mois le groupe salafiste le plus attractif et il existe des "preuves" que les combattants de Daech désertent en grand nombre pour le rejoindre. Ce mois d'août, avance-t-il, HTS aurait facilité l'entrée de 100 anciens membres de Daech dans la ville d'Idlib. Hetech ambitionne-t-il, à terme, de profiter de la déroute de l'EI pour l'absorber ?

Nicolas Hénin se montre sceptique : "La proclamation du califat [par l'EI, NDLR] a été un formidable moteur de recrutement, en particulier auprès de la jeunesse, plus encline à suivre les émotions que les raisonnements. Al-Qaida, lui, cherche avant tout à s'immiscer dans des alliances de rebelles 'mainstream' afin de les rendre progressivement 'djihado-compatibles'. J'ai du mal à voir HTS s'étendre à l'est syrien."

Que cherche Hetech ? Pas à s'étendre territorialement, selon Fabrice Balanche, qui pointe l'influence encore prégnante, malgré les nouvelles étiquettes, des préceptes du leader d'Al-Qaida, Ayman al-Zawahiri : 

"Abu Muhammad al-Joulani comprend bien qu'une fois le groupe Etat islamique défait, la coalition menée par les Etats-Unis, mais aussi la Russie, la Turquie, l'Iran, retourneront les armes vers son groupe", écrit-il. "Il n'a peut-être qu'une année ou deux devant lui."

Après des années de prudence et de double jeu avec la communauté internationale, la franchise d'Al-Qaida pourrait-elle de nouveau menacer l'Occident par des attentats à l'étranger ? "On ne peut pas écarter l'hypothèse", glisse Frédéric Pichon. Pour Fabrice Balanche, la coalition doit même réagir au plus vite, sans attendre la destruction complète de l'Etat islamique : "HTS se renforce chaque jour, et se reposer sur leurs rivaux ne suffira pas à les contrer", conclut-il. "La communauté internationale doit poursuivre la même approche contre HTS à Idlib que contre l'Etat islamique à Raqqa et ailleurs. Échouer à le faire aujourd'hui, c'est s'exposer à un coût bien plus élevé plus tard."

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