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Publié par Bob Woodward

Kadyrov, bras droit de Poutine ?

Pour se placer en protecteur des musulmans, le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov n’hésite pas à bafouer le monopole de Vladimir Poutine sur la politique étrangère russe.

Le dirigeant tchétchène pro-Kremlin Ramzan Kadyrov a mis les pieds dans le plat ce week-end en dénonçant la politique étrangère du Kremlin, trop accommodante envers une Birmanie massacrant, accuse-t-il, les musulmans.

Dans une vidéo publiée samedi soir sur son compte Instagram (suivi par 2,9 millions de personnes), il déclare «et même si la Russie soutient les démons coupables de crimes, je serai contre la position de la Russie». Avant de réclamer «un corridor» pour envoyer ses hommes défendre les Rohingyas et de louer les efforts du président turc Erdogan, qui était il y a peu un ennemi juré de Vladimir Poutine.

C’est la première fois que cet homme de 40 ans sort du rang. Ramzan Kadyrov se définit lui-même comme «le fantassin de Poutine» et a toujours affiché une loyauté totale envers le président russe. Qui plus est, le défi est lancé en politique étrangère, domaine réservé de Vladimir Poutine, qu’aucun ministre, député, sénateur ou gouverneur n’ose jamais contredire.

Ce tremblement de terre a été suivi dimanche par la manifestation (non autorisée) d’un millier de musulmans originaires du Caucase devant l’ambassade de Birmanie, dans le centre de Moscou. La police, qui réprime d’ordinaire tout rassemblement non autorisé ou dirigé contre le Kremlin, s’est contentée de prévenir tout débordement. Lundi, une foule immense a inondé le centre de Grozny, confirmant la capacité de mobilisation de Ramzan Kadyrov.

Le dirigeant tchétchène a saisi l’occasion pour fustiger le silence des médias russes sur le «génocide des musulmans en Birmanie». «Quand des explosions et des tueries se déroulent quelque part en Europe, nos médias [russes] sont immédiatement sur la brèche. Mais quand plusieurs milliers de [musulmans] sont tués en trois jours – tout le monde garde le silence.»

Sur ce point, Kadyrov n’a pas tort. Les chaînes fédérales russes n’ont évoqué ni le sort des Rohingyas, ni les manifestations devant l’ambassade de Birmanie. La télévision russe oriente systématiquement les informations selon les intérêts du Kremlin.

Dans un pays où le pouvoir se fonde davantage sur les liens personnels que sur la fonction officielle, Ramzan Kadyrov prétend désormais à la fonction informelle de «président des musulmans russes», note un éditorial du quotidien Vedomosti.

Les dernières manifestations de Moscou et Grozny confirment qu’il passe du statut de dirigeant régional à celui de leader politico-religieux à l’échelle internationale, estime le spécialiste de l’islam Alexeï Malachenko. Kadyrov parvient à rassembler les musulmans (13% de la population russe), une communauté très composite (ethniquement, géographiquement, culturellement et religieusement).

Le fait qu’il n’hésite pas à défier les lois fédérales chez lui (charia, polygamie, voile) le rend populaire parmi des jeunes musulmans confrontés aux discriminations dans les régions russes majoritairement orthodoxes. Selon le sociologue Denis Sokolov, cette politique donne aux jeunes musulmans russes le «choix entre [le leader de l’état islamique] Al-Baghdadi et Kadyrov».

D’où la témérité du dirigeant tchétchène. En renforçant son influence sur une minorité problématique, il vise à rendre quasi-impossible son remplacement à la tête du pouvoir tchétchène ou le démontage de son système politique.

Personnage ubuesque aux agissements non moins outranciers que ses déclarations, cet ancien combattant indépendantiste tchétchène âgé de 40 ans étend son influence bien au-delà des frontières de sa république. Sa garde prétorienne (estimée entre 20 et 30 000 hommes) a versé du sang en Syrie et dans le Donbass ukrainien. Voyageant fréquemment au Moyen-Orient, il joue un rôle central dans la diplomatie russe vers le monde sunnite, et finance la reconstruction de la Syrie.

Que de chemin parcouru pour un homme qui parlait à peine le russe lorsqu’il a repris de son père les rênes de la Tchétchénie! Il était alors haï par l’aile nationaliste du Kremlin, qui ne lui pardonnait pas d’avoir combattu dans les rangs des séparatistes et d’avoir du sang russe sur les mains. Aujourd’hui, plus personne au sein de l’élite politique n’ose le tancer sur l’usage des fonds considérables versés à la république par Moscou. Un milliard de dollars par an, au bas mot. Un pactole qui a permis de faire pousser les gratte-ciel bordant l’avenue Vladimir-Poutine de Grozny. Encensé par la télévision d’Etat, l’homme figure selon les sondages parmi les dix personnalités politiques les plus populaires de Russie.

Un tel essor n’aurait pu avoir lieu sans l’assentiment de Vladimir Poutine. Ce dernier lui est gré d’avoir, par la terreur, éliminé toute velléité indépendantiste. La loyauté claironnée par Ramzan Kadyrov envers Vladimir Poutine affiche sa nature féodale. Le chef tchétchène demande que Poutine soit décrété président à vie et clame être prêt à lui sacrifier sa vie. Ou la retirer à ses ennemis. La journaliste Anna Politkovskaïa, la défenseuse des droits humains Natalia Estemirova et l’opposant Boris Nemtsov ont été assassinés par des Tchétchènes liés à son entourage immédiat. Beaucoup, au sein de l’opposition, le considèrent comme le véritable commanditaire.

Ces meurtres, suivis de la réticence évidente des autorités russes à sanctionner leurs organisateurs, ont soulevé un tollé international. La répression brutale des gays tchétchènes au printemps dernier a une nouvelle fois nui à l’image de la Russie en Occident. Pourtant, le Kremlin n’a jamais désavoué le moins du monde Ramzan Kadyrov. L’enquête ordonnée par Vladimir Poutine – après avoir été sermonné par Angela Merkel et Emmanuel Macron – a abouti à un non-lieu car «aucune preuve n’a été trouvée», dixit le comité d’enquête de Russie.

«Ramzan Kadyrov est le seul gouverneur à bénéficier d’une telle souveraineté», pointe Ekaterina Sokirianskaïa, directrice de projet pour la Russie et le Caucase du Nord à l’ONG International Crisis Group. Il a maintes et maintes fois prouvé qu’il ne rend de comptes qu’à Vladimir Poutine en personne. «Seul Kadyrov contrôle directement les organes de sécurité [dans sa région], organes qui prennent partout ailleurs leurs ordres au niveau fédéral», poursuit l’experte. Kadyrov a menacé de tirer sur toute force fédérale prétendant entrer sur son fief. Ses conflits fréquents avec les directeurs de structures fédérales comme le FSB ou de sociétés d’Etat (Rosneft et Sberbank) ne peuvent être tranchés que par l’arbitre suprême du Kremlin.

L’importance prise par Kadyrov dans le terne paysage politique fédéral est telle qu’on parle désormais de tandem Kadyrov-Poutine, voire de «pacte faustien». «L’union personnelle entre Poutine et Kadyrov fonctionne, mais si l’empereur ou le régime change, cette union se défera et la question de l’indépendance renaîtra», prédit cependant Alexander Baunov, expert au Centre Carnegie de Moscou.

L’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovsky va jusqu’à comparer Kadyrov à un «Golem» (un monstre qui échappe à son créateur, ndlr) susceptible d’échapper à tout contrôle. «Ce que nous comprenons aujourd’hui, c’est qu’il existe un réseau de gangsters semi-officiel, possédant des armes et des documents de policiers, à Moscou et peut-être dans d’autres villes de la Russie», écrivait fin juin l’opposant exilé. «Leur siège se trouve au President-Hotel» dans le centre de Moscou. «Ce réseau sera, sans l’ombre d’un doute, activé dans le processus de transition de pouvoir dans le pays.»

Ekaterina Sokirianskaïa rejette ce scénario: «Kadyrov possède d’énormes ressources, mais son régime ne tiendra pas longtemps s’il perd le soutien du Kremlin. La liste de ses ennemis est trop longue, particulièrement en Tchétchénie.» D’où l’intérêt de cultiver des liens avec des dirigeants du Moyen-Orient, qui pourraient un jour lui offrir l’asile…

Kadyrov, bras droit de Poutine ?

L’audace semble pour l’instant payer. Ramzan Kadyrov a choisi un moment sensible pour taper du poing sur la table. Dimanche, Vladimir Poutine se trouvait en Chine (principal allié de la Birmanie) pour un sommet des pays du BRICS. «Le silence [du Kremlin] montre une faiblesse, tandis qu’une condamnation des déclarations de Kadyrov signifierait que la Russie est prête à sacrifier les intérêts des musulmans sur l’autel des relations avec la Chine», note le spécialiste des relations internationales Vladimir Frolov.

Jusque-là, Moscou s’était toujours, de concert avec Pékin, opposé à toute condamnation de la Birmanie au conseil de sécurité de l’ONU. Mais une inflexion de la diplomatie russe est apparue dès dimanche. Le Ministère des affaires étrangères se fendait d’un communiqué exprimant une «inquiétude concernant la dégradation de la situation humanitaire dans l’État Rakhine».

Un peu plus tard, Vladimir Poutine, depuis la Chine, condamnait «la violence contre les musulmans» et enjoignait Rangoon de «reprendre le contrôle de la situation». Mardi, le président russe niait toute fronde à propos de Kadyrov, lâchant platement que «c’est une opinion personnelle qui a le droit d’être exprimée».

Si ce droit existe, Kadyrov est le premier à en faire usage. Le leader tchétchène ne s’attaque toutefois pas à la ligne officielle sur des points ultra-sensibles comme la Syrie. Les bombardements par l’aviation russe de civils musulmans sunnites (courant auxquels appartiennent les Tchétchènes) à Alep et d’autres villes n’ont jamais fait l’objet de critiques.

Paradoxalement, comme le note Vladimir Frolov, Ramzan Kadyrov a ainsi «fait un pas important vers le retour du droit légitime de la société russe à participer à la formation de la politique étrangère du pays».

Kadyrov, bras droit de Poutine ?
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