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Publié par Bob Woodward

Les journalistes jouent-ils avec nos peurs ?
Depuis quelques jours, on ne compte plus le nombre de médias qui se gaussent devant le canular d’un journaliste norvégien « piégeant » les internautes avec une photo de sièges de bus que certains ont pris pour des femmes en burqa.
« Des identitaires norvégiens confondent des sièges de bus… avec des femmes en burqa… » titre FranceTV Info en prenant bien soin de mettre à deux reprises des points de suspension pour souligner le ridicule d’une telle méprise. « Des identitaires norvégiens se ridiculisent en confondant des sièges d’un bus vide avec des femmes en burqa » titre de son côté Slate.
Selon la plupart de ces journalistes, ce qui est ridicule, ce n’est donc pas de continuer à défendre le port d’un vêtement qui objectifie la femme au point qu’on peut la confondre avec des sièges de bus. Non, ce qui est ridicule, c’est de les avoir confondus effectivement. Pour eux, cela relèverait nécessairement d’une obsession. Mais quid du journaliste qui a eu cette idée ? N’a-t-il pas été le premier à observer une ressemblance entre les deux pour envisager que les gens allaient les confondre ?
 
Si le journaliste avait posté cette photo en toute innocence, il y aurait sans doute matière à rire des réactions outrées de certains internautes. Mais puisqu’il avoue lui-même avoir voulu les « piéger », c’est donc qu’il était conscient de la possible méprise. En quoi est-ce donc surprenant que beaucoup se soient fait avoir ? Quel enseignement devrait-on en tirer sinon que la ressemblance est bien réelle ?
Cette méprise est donc d’autant plus compréhensible que le journaliste a utilisé « une photo prêtant volontairement à confusion » nous dit Le Point sans se rendre compte que cela contredit en grande partie l’angle de son article. Cette photo, postée fin juillet sur le groupe Facebook nationaliste « La patrie d’abord » était d’ailleurs accompagnée d’une petite question pleine de sous-entendus  : « Que pensez-vous de ça? », nous apprend le Washington Post. Le journaliste de Slate en charge du papier précise que cette question « laissa(it) donc libre cours à toute sorte de supputations et de réactions hostiles sur la toile ». Mais cela ne l’empêche nullement de s’étonner de celles-ci.
 
Tout était donc fait pour déclencher les commentaires les plus véhéments mais la plupart des journalistes s’en émeuvent quand même. On ne nous prendrait pas un tout petit peu pour des cons ? Pas du tout puisque Le Point précise même : « Ce groupe de Norvégiens xénophobes aurait été bien inspiré de réfléchir avant de se ruer sur leurs claviers ». Un peu comme les journalistes du Point donc, pour qui – sans même parler de la syntaxe de la phrase – « des nationalistes très critiques vis-à-vis de l’immigration » sont nécessairement racistes.
Ce qui est commode avec les réseaux sociaux, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut puisqu’on trouve à peu près autant d’avis différents sur la toile que de personnes sur le globe. Il est donc toujours très instructif d’observer ceux que les médias ont choisi de sélectionner pour appuyer leur propos. Et pour lire les deux exemples que Le Point donne pour illustrer la prétendue « xénophobie » des pourfendeurs de sièges, mieux vaut être bien assis. Attention les yeux, Hitler n’a qu’à bien se tenir : « Je pensais que ce serait comme ça en 2050 mais ça arrive maintenant » et « c’est vraiment effrayant, il faudrait interdire ça. On ne peut jamais savoir ce qui se cache là-dessous ».
Les journalistes jouent-ils avec nos peurs ?
De trois choses l’une : soit Le Point n’a pas la moindre idée de la définition de la xénophobie, soit il amalgame joyeusement ce concept aux discours anti-immigration et à la défiance vis à vis de l’islam, soit il s’est contenté de reprendre les déclarations d’internautes qu’il a vu passer dans d’autres articles sans se soucier de savoir si cela illustrait son propos, le plus vraisemblable étant les trois à la fois. Slate a au moins le mérite d’avoir soigneusement choisi le tweet censé éclairer cette sombre histoire et clore définitivement le débat : « « C’est la preuve que les méchants sont en même temps les plus stupides », ironise un internaute ». C’est beau comme la morale d’un dessin animé de Debout les zouzous.
 
Mais ce n’est peut-être pas le plus instructif dans cette histoire. Car Slate, pour qui décidément le ridicule ne tue pas, dresse un portrait qui se veut élogieux de Johan Slattavik, l’auteur du « piège » en question : « Le journaliste de profession a ensuite croisé les bras et attendu le flot de commentaires hostiles devant son écran ». On ne saurait mieux décrire le travail du « journaliste de profession » moderne qui aura donc réussi l’exploit de nous prouver, grâce à cette « farce » – selon ses propres mots -, que les anti-immigration sont contre l’immigration et que les défenseurs de l’interdiction du voile intégral sont contre le voile intégral. Et tout le monde a l’air de trouver cela extrêmement éclairant.
 
En réalité, loin d’être une « farce », l’acte a tout d’un coup politique. La coalition de droite actuellement au pouvoir en Norvège compte interdire le port de la burqa dans les écoles et les universités. Mais, comme le rappelle Slate, « ce projet de restrictions fait l’objet de critiques de la part d’une frange de la société qui considère qu’il isole davantage les populations d’origine musulmane ». Johan Slattavik a donc simplement essayé de discréditer le projet en « ridiculisant » ses plus fervents défenseurs. Les journalistes auraient pu faire le rapprochement entre ce soi-disant canular et le contexte dans lequel il a été monté. Mais pour cela, il aurait fallu qu’ils mettent au jour le mécanisme consistant à s’attaquer, non pas aux arguments de ses adversaires, mais aux adversaires eux-mêmes. Or cela reviendrait à remettre en question un procédé que beaucoup d’entre eux utilisent à longueur de journée…
Les journalistes jouent-ils avec nos peurs ?

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