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Publié par Bob Woodward

Crise nord-coréenne: la victoire de Pyongyang ?
Les vitupérations de Donald Trump ont fait monter en flèche la tension dans la région. Mais les limites à une action américaine restent les mêmes
 
Les mots (et les tweets) ont-ils de l’importance? Les Etats-Unis, et avec eux une bonne partie du monde, continuaient jeudi de s’interroger sur les conséquences du «feu et de la fureur» promis par Donald Trump aux dirigeants nord-coréens. Le début d’une escalade militaire où chacun se préparant nerveusement à une guerre possible finit par «surréagir» et commettre l’irréparable? Une menace creuse qui contribuerait ainsi à décrédibiliser les Etats-Unis en les faisant apparaître comme un «tigre de papier»?
De fait, alors que la frontière entre les deux Corées est l’une des zones les plus militarisées de la planète, les militaires et stratèges de tout poil ont eu plusieurs décennies pour peaufiner tous les scénarios envisageables, et pour s’y préparer. A plusieurs reprises, les Etats-Unis ont fait machine arrière après avoir chauffé les moteurs suite à des provocations nord-coréennes. En 1994 encore, sous la présidence de Bill Clinton, le Pentagone avait été chargé de planifier des «frappes chirurgicales» contre le réacteur nucléaire de Yongbyon, soupçonné de produire du plutonium à usage militaire. Nouvelle reculade: pareille intervention, concluaient les Américains, aurait pu conduire à des représailles provoquant plusieurs centaines de milliers de morts. Yongbyon a fonctionné à plein régime: aujourd’hui, le scénario serait bien plus noir encore.
 
Le 28 juillet dernier, Pyongyang procédait au tir d’un missile intercontinental, théoriquement capable d’atteindre les Etats-Unis. Par ailleurs, après cinq essais nucléaires, le pays disposerait désormais d’un bon nombre d’armes nucléaires, entre douze et une soixantaine, selon les estimations divergentes de différents services officiels américains. Certes: un accouplement des missiles à longue portée et des charges nucléaires n’est peut-être pas (encore) accessible à la technologie nord-coréenne. Mais cela ne saurait tarder. Et rien n’empêche Pyongyang d’avoir d’ores et déjà placé ses têtes nucléaires sur des missiles à moindre portée, visant la Corée du Sud, le Japon ou… l’île américaine de Guam, qui fait aujourd’hui l’objet de toutes les menaces rhétoriques de la propagande nord-coréenne.
 

Pyongyang prévoit le tir de quatre missiles Suite aux déclarations incendiaires de Donald Trump, la Corée du Nord a précisé son plan d’attaque contre l’île de Guam, territoire américain situé en Micronésie, dans l’océan Pacifique

Selon les spécialistes, la Corée du Nord a grillé les étapes, misant directement sur une version miniaturisée des bombes qu’elle produisait, plus difficiles à réaliser mais nécessitant moins de plutonium. «Game over, le jeu est fini», dit ces jours à qui veut l’entendre Jeffrey Lewis, expert reconnu au Middlebury Institute. Inutile, selon lui, de continuer de faire semblant que la Corée du Nord n’est pas devenue une «puissance nucléaire». C’est à partir de ce constat qu’il faut poursuivre.
 
Parmi tous les autres inconvénients, cette échappée belle nucléaire de Pyongyang est un coup dur pour la question de la prolifération. Elle risque de provoquer de nouvelles vocations dans la région, voire de convaincre l’Iran, soumis à forte pression par la nouvelle administration américaine, de renoncer à l’accord mettant fin à son propre programme nucléaire. Remettre sur le métier l’idée de frappes limitées contre la Corée du Nord, pour négocier en position de force une issue diplomatique? Encore faudrait-il être sûr que le régime de Pyongyang comprend correctement l’intention et accepte de s’y prêter. Des déclarations du type «feu et fureur comme le monde n’en a jamais vu» ne sont pas de nature à calmer le jeu, et pourraient aisément brouiller le message.
Or, le long de la frontière, le régime nord-coréen a déployé des milliers de pièces d’artillerie. Si Kim Jong-un se sentait attaqué, il pourrait soumettre Séoul et sa périphérie à un déluge de feu qui, d’entrée, coûterait sans doute la vie à des dizaines de milliers de personnes. Et il faudrait des jours et des jours pour venir à bout de cette armada, disséminée dans le pays ou cachée au fond de bunkers dans les montagnes.
Crise nord-coréenne: la victoire de Pyongyang ?
Les Etats-Unis ne disposent que de peu d’informations fiables dans ce pays hermétique qui a prouvé qu’il savait se montrer paranoïaque, rendant aussi très aléatoire toute opération de type «décapitation» du régime. Cette fermeture rend tout aussi compliquées les activités de cyberguerre auxquelles se sont au demeurant sans doute déjà livrés les Etats-Unis. Tout semble indiquer aujourd’hui qu’une action militaire «limitée» ne le resterait pas longtemps.
Avec la menace nucléaire en toile de fond, la perspective d’une guerre totale n’est plus de l’ordre de l’impensable. Dans un tel scénario, les Etats-Unis devraient rapprocher de la région des milliers ou des dizaines de milliers d’hommes. Le scénario d’apocalypse que semblent suggérer les propos de Donald Trump mettrait en danger la vie de 25 millions de Coréens du Nord, mais aussi de 50 millions de Coréens du Sud, dont près de la moitié vit à moins de 100 kilomètres de la frontière. Outre ses capacités nucléaires, la Corée du Nord dispose également d’importants stocks d’armes biologiques et chimiques.
 
«Il n’est pas trop tard», veut croire l’ancienne conseillère à la Sécurité nationale Susan Rice, dans une tribune parue jeudi dans le New York Times. «Nous avons longtemps vécu avec la rhétorique belliqueuse et colorée des Kim successifs», rappelle-t-elle, en insistant sur le fait que Kim Jong-un a beau être «brutal et impétueux», son comportement n’en reste pas moins rationnel. La recette de celle qui fut l’une des plus proches conseillères de Barack Obama? La dissuasion classique, la priorité au développement des systèmes antimissiles, l’accroissement des sanctions, ainsi qu’un dialogue serré avec la Chine pour garantir l’application d’éventuels accords qui viendraient à être conclus. «Un leadership américain rationnel et stable peut éviter une crise», assure-t-elle. Au moins aussi rationnel et stable que Kim Jong-un?
Crise nord-coréenne: la victoire de Pyongyang ?

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