Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Que faire des lionceaux du califat ?
Depuis la chute 
de Mossoul, les Irakiens détiennent des familles 
qui embarrassent 
la France et l’Allemagne.
 
« Je veux juste partir loin d’ici, loin de la guerre, des armes et du bruit, a déclaré Linda. Je veux juste rentrer à la maison, retrouver ma famille. » C’est-à-dire tout ce que cette adolescente allemande de 16 ans a quitté pour venir se battre à Mossoul. Le soir du 1er juin 2016, dans son petit bourg de Pulsnitz, près de Dresde, ses parents l’ont attendue longtemps. Elle leur avait dit qu’elle passait le week-end chez une amie. En réalité, elle était allée à Dresde prendre l’avion pour Francfort, d’où elle est arrivée à Istanbul. De là, elle a rejoint le groupe Jund al-Aqsa en Syrie, puis Daech en Irak. Les reçus de ses billets ont été retrouvés sous son matelas.
 
C’est depuis sa chambre d’ado que Linda s’est radicalisée, via Internet. Dans ses affaires étaient cachés un tapis de prière, une tablette avec des photographies, son identifiant et le mot de passe qu’elle utilisait pour communiquer sur les réseaux sociaux avec des recruteurs de Daech. A ses parents, elle avait avoué s’intéresser à l’islam « de loin ». Dans les faits, elle se convertissait. Pendant le ramadan, elle a prétexté un régime. Katarina, sa mère, expliquera aux journalistes : « Nous lui avions même acheté un Coran. » Le 17 juillet, les militaires irakiens l’ont arrêtée dans un tunnel de la vieille ville où elle s’était barricadée avec une vingtaine d’autres femmes combattantes, originaires de Russie, de Turquie, du Canada, de Libye et de Syrie. Ebouriffée, le visage sale, les yeux cernés, Linda est d’abord prise pour une snipeuse tchétchène, puis pour une esclave yézidie, avant que son identité soit enfin confirmée. Etre allemande lui permet de bénéficier d’une assistance consulaire ; être mineure, d’espérer son extradition. Ainsi pourrait-elle répondre de ses actes devant un tribunal allemand et non irakien.
 
Pour les membres de Daech, ici, la sanction est presque systématiquement la mort. Et cette peine n’est pas toujours décidée par des juges, dans l’enceinte d’un tribunal. Une semaine plus tôt, le 6 juillet, un vieil homme tenant un enfant par la main et un combattant présumé ont fui les combats en croyant marcher vers leur salut, à une cinquantaine de mètres de nous, au pied de la citadelle de Mossoul, où étaient stationnés les hommes de la 9e et de la 16e division de l’armée irakienne, ils ont été exécutés avec quatre compagnons d’infortune. Ils sont morts là, au bord du Tigre, victimes d’une justice expéditive. Trois jours plus tard, quelques instants avant l’annonce de la victoire, ils étaient deux de plus à se décomposer sur cette berge, la peau déjà noircie par le soleil brûlant. Parmi ces nouvelles dépouilles, celle d’un homme dont l’exécution – on l’a jeté de l’à-pic vivant et criblé de balles pendant sa chute – a été filmée par un soldat avec son téléphone portable. L’événement a fait le tour de la Toile. D’autres images montrent des policiers fédéraux rouer de coups des détenus, et une recrue abattre à bout portant un homme à genoux, tête baissée. Selon le Premier ministre irakien Haïder Al-Abadi, ces « actes individuels, isolés, ne sauraient être tolérés ». Les autorités ont promis l’ouverture d’enquêtes, comme elles l’avaient déjà fait en mai après la parution, dans l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel », du reportage d’Ali Arkady. Ce photographe irakien y dénonçait les tortures, viols et exécutions perpétrés par des membres de l’ERD – la force de réaction rapide qui dépend du ministère de l’Intérieur – sur la base de simples soupçons. Etre une femme aura peut-être évité à Linda de connaître le sort de ces hommes, abattus sans même un simulacre de procès.
 
La chance de Melina, elle, ce sera peut-être ses enfants. Le samedi 8 juillet, en début de soirée, les hommes du bataillon des forces antiterroristes de Nadjaf la découvrent, prostrée, dans le soubassement de la maison qu’ils viennent d’investir. Cette Française de 27 ans, squelettique, ne baragouine que quelques mots d’arabe. Elle est originaire de Seine-et-Marne. Aux militaires qui l’interrogent d’abord sur une base des forces spéciales irakiennes, près de l’aéroport de Mossoul, avant de la transférer dans une autre base à Bagdad, elle explique que son mari, Lionel, n’était pas un combattant, mais qu’il est parti chercher de l’eau et n’est jamais revenu. L’homme, condamné en France dans le cadre d’une affaire de terrorisme, a rejoint Raqqa, en Syrie, via la Turquie, emmenant avec lui sa famille en octobre 2015. De là, ils ont été expédiés à Mossoul.
 
Les journalistes Edith Bouvier et Hélène Sallon étaient entrées en contact avec le couple au mois de mai. « Le Monde » a retranscrit certains de leurs échanges. Ils parlent de leur salaire de 240 dollars par mois, du fait qu’ils pensaient « pouvoir vivre dans un Etat islamique, mais sans faire la guerre », évoquent les « cinq ou six autres familles de Français, en majorité des blaireaux, tous prêts à finir dans une opération kamikaze ». Ils décrivent leur déménagement dans la vieille ville au fur et à mesure des offensives, le manque de vivres, de médicaments, l’eau contaminée et les maladies, une hépatite E pour lui, la gale pour les petits… Ils insistent sur leur déception et expliquent les démarches administratives effectuées auprès de Daech, dans un arabe approximatif, pour pouvoir quitter officiellement le califat autoproclamé. Départ qui leur aurait été refusé. En France, leurs familles contactent les autorités, sans succès. Pour les services de renseignement, le mari est « un homme dangereux ». Sa femme, dont nous étions sans nouvelles au moment d’imprimer ces lignes, devra démontrer qu’elle n’a joué aucun rôle au sein du groupe djihadiste. Les autorités françaises ont cependant assuré qu’avec ses enfants, elle bénéficierait de la protection consulaire : droit à des conditions de détention décentes ainsi qu’à une défense. Mais comme l’a déclaré Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement : « Cela n’enlève rien au fait que les Irakiens sont fondés à juger les adultes in situ. » Autrement dit, sur place. Le Quai d’Orsay ne conteste donc pas aux Irakiens le droit de juger les djihadistes français arrêtés en Irak : devant un tribunal à Bagdad, Melina risque la peine de mort. Ses avocats, Me Bourdon et Me Brengarth, plaident déjà « l’humanité ». Selon eux, il faudrait sortir de cette ligne qui consiste à répondre aux Français désireux de quitter le califat : « Vous avez voulu rejoindre le diable, restez-y. »
Que faire des lionceaux du califat ?
Le 29 mai 2016, le « Wall Street Journal » affirmait qu’une quarantaine d’hommes des forces spéciales françaises étaient présents à Mossoul pour y localiser les ressortissants français membres de Daech. Et, avec l’appui des forces irakiennes, les supprimer. Appelées « opérations homo » (pour « homicides »), ces éliminations ciblées, classées secret-défense, se passent de toute procédure judiciaire. Le mari de Melina a-t-il figuré sur de telles listes ? A l’époque, le porte-parole du ministre de la Défense s’était refusé à commenter ces informations. Dans « Erreurs fatales » (éd. Fayard), le journaliste Vincent Nouzille affirme qu’entre 2013 et 2016, une quarantaine de djihadistes, dont huit Français – des « high target values » (cibles de haute valeur) dans le vocabulaire américain –, auraient ainsi été abattus. Des informations corroborées par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, les auteurs d’« Un président ne devrait pas dire ça » (éd. Stock) : « Dans la guerre au terrorisme islamique menée par la France au Sahel, comme en Irak et en Syrie, ont-ils écrit dans “Le Monde”, c’est bien François Hollande, in fine, qui donne son accord pour “neutraliser” les djihadistes soupçonnés de jouer un rôle clé dans la menace contre les intérêts français. […] Devant nous, le chef de l’Etat admettra avoir autorisé, au cours de son mandat, au moins quatre opérations ciblées. »
 
Dans cette zone grise, située entre le droit de la guerre et celui de la paix, les enfants sont souvent les premières victimes collatérales des crimes commis par leurs parents. Les obstacles juridiques à leur retour dans leur pays d’origine sont nombreux. Les traités bilatéraux entre la France et l’Irak, qui pourraient permettre une extradition, n’existent pas, et la nationalité de la petite dernière de Melina, parce qu’elle est née à Mossoul, n’a même pas encore été définie. Quant à la loi irakienne, elle prévoit qu’une mère ne peut être séparée de ses enfants que si elle y consent. En cas de refus, Melina obligerait donc ses enfants à la suivre dans une prison de droit commun irakienne. Pour Me Bourdon et Me Brengarth, sa place, si elle doit être jugée, est pourtant « plus devant un juge français qu’irakien », et ses enfants devraient être pris en charge par les services de l’aide sociale, placés en famille d’accueil ou confiés à leurs grands-parents. Muriel Domenach, la secrétaire générale du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, a travaillé sur le plan prévu par l’Etat. Elle explique comment ces mineurs, de retour des zones de combat, sont des « victimes qui peuvent représenter un danger pour la société ». « On les voudrait forcément doux et du côté du bien, dit-elle, mais il y a une tension. Ça se gère au cas par cas. L’Etat anticipe avec une double nécessité : celle de protéger l’enfance, mais aussi celle de protéger la société. » Que vont devenir les orphelins irakiens de Daech, dont les parents sont morts sur les bords du Tigre ? Etre français sera peut-être, pour les enfants de Melina, leur seule chance d’échapper au chaos.
Que faire des lionceaux du califat ?

Commenter cet article