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Publié par Bob Woodward

La frontière espagnole au Maroc va-t-elle changer ?
Le 18 juillet 2002, les commandos de l'armée espagnole intervenaient sur l'îlot de Perejil, dans le détroit de Gibraltar, pour déloger une poignée de soldats marocains débarqués là une semaine auparavant.
 
L'opération s'était déroulée sans effusion de sang, et Madrid avait recouvert sa "souveraineté" sur ce gros caillou pelé et inhabité, à 200 mètres du littoral marocain.
 
Une grave crise éclatait entre les deux pays, qui a nécessité l'intervention diplomatique des Etats-Unis.
 
On n'était pas passé loin d'une "guerre", souligne la presse espagnole à l'occasion de l'anniversaire de cet incident, alors que Madrid et Rabat louent aujourd'hui leur "excellente" coopération.
 
Héritage d'une histoire faite de guerres et de conquêtes croisées, l'Espagne conserve à ce jour sept enclaves sur le littoral marocain.
 
La plupart ont été conquises au XVe et XVIe siècles dans la foulée de la "Reconquista".
 
Les "rois catholiques" d'Espagne avaient alors prolongé leur avancée sur la côte nord de l'Afrique pour y installer des postes militaires destinés à se protéger des incursions des pirates barbaresques. Ces postes subirent de multiples attaques, et furent perdus ou échangés.
 
À la fin du XVIIIe, l'Espagne ne possédait plus que les villes de Ceuta et Melilla, ainsi que quelques rochers -"los peñones"-.
 
Utilisés un moment comme bagnes, ces possessions serviront de tête de pont à la colonisation lancée au début du XXe siècle.
 
Aujourd'hui baptisées "place de souveraineté", Madrid les considère comme "partie intégrale" de son territoire.
 
Rabat continue de les revendiquer et les voit comme des vestiges de l'occupation coloniale (1912 à 1956).
 
Il y a d'abord Ceuta et Melilla, des villes en terre ferme marocaine situées respectivement près de Tétouan (nord) et Nador (nord-est). Et tout un chapelet d'îlots le long des côtes: Perejil, Le Penon de Velez de la Gomera, les îles Alhucemas, les îles Chafarinas, et l'île d'Alboran.
 
Le Penon de Velez de la Gomera est une presqu'île fortifiée située en face du village marocain Badès.
 
Dans la baie d'Al-Hoceïma, les îles Alhucemas sont constituées de trois petites îles, dont deux inoccupées, et le Penon de Alhucemas, un fort militaire.
 
Plus à l'est, les îles Chafarinas regroupent l'île du Congrès, l'île du Roi, et l'île Isabelle II.
 
Contrôlés par l'armée, ravitaillés par hélicoptère, ces îlots sont interdits aux Marocains et aux civils espagnols.
 
L'Espagne exerce sa souveraineté sur Ceuta et Melilla respectivement depuis 1580 et 1496.
 
De très nombreux Marocains y vivent ou s'y rendent quotidiennement pour faire leurs achats de produits détaxés, les habitants des régions de Tétouan et Nador bénéficiant d'une dérogation pour franchir la frontière.
 
Les deux villes jouissent d'un statut de "port franc" qui contribue à leur développement économique, et alimente une contrebande -largement tolérée- dans le nord du Maroc.
 
Depuis 2005, Ceuta et Melilla font face à une très forte pression migratoire, avec des milliers de clandestins sub-sahariens qui tentent de pénétrer chaque année dans ces antichambres de l'Eldorado européen.
 
Un autre contentieux perdure entre les deux pays sur l'espace maritime, au large du Sahara occidental sous contrôle marocain, face aux îles Canaries.
 
Début juillet, le Maroc a décidé unilatéralement d'étendre son domaine maritime dans cette zone. Madrid n'a pas réagi.
 
La délimitation de ces eaux avait par le passé suscité des tensions entre Rabat et Madrid, notamment après le démarrage des premières explorations pétrolières dans la zone.
C'est l'une des plus petites frontières terrestres au monde: longue d'une soixantaine de mètres, la corde en plastique bleu s'étire sur la plage au milieu de barques en bois et filets rongés par l'eau de mer.
 
"N'approchez pas de la ficelle!", hurle depuis sa casemate, casque de travers, une sentinelle marocaine, sortie de sa torpeur digestive par l'arrivée d'un journaliste de l'AFP.
 
"Les Espagnols en face pourraient vous tirer dessus avec des balles en caoutchouc", reprend, un ton en dessous, le soldat, avant de se rasseoir aussitôt à l'ombre de son abri en bois, accroché à la montagne face à la Méditerranée.
 
Vestiges de conflits séculaires, le Penon de Velez de la Gomera est l'une des sept enclaves
espagnoles sur le littoral nord du Maroc, dont le royaume revendique toujours la souveraineté.
 
Si ces poussières de l'empire colonial ont perdu toute utilité militaire, une autre enclave, Perejil, ou Leïla selon les Marocains, fut dans les années 2000 l'objet d'une grave crise entre Madrid et Rabat, qui marquera mardi son quinzième anniversaire.
 
Une poignée de soldats marocains s'y étaient installés unilatéralement et l'incident se solda le 18 juillet 2002 par l'intervention, sans effusion de sang, des commandos espagnols.
 
Plus d'une décennie plus tard, le sujet ne fait plus vraiment polémique au Maroc. La presse locale résumait sobrement ces derniers jours: "la donne a changé" entre Madrid et Rabat, devenus les meilleurs partenaires.
 
Pourtant, la frontière entre les deux pays ne tient parfois qu'un à un fil comme celui qui sépare le village marocain de Badès et l'enclave espagnole du Penon de Velez de la Gomera.
 
"Ici, on n'a pas vraiment de problèmes avec les Espagnols, même si notre village est comme occupé", raconte Hamed Aharouch, 27 ans, installé sur une chaise en plastique devant sa baraque de pêcheur.
 
Perdu au coeur du parc naturel d'Al-Hoceïma, au terme d'une piste poussiéreuse sillonnant la montagne, le village croupion de Badès a des allures de bout du monde.
 
Tel un paquebot échoué, la presqu'île espagnole, du haut de ses 87 mètres, domine toute la baie, une anse enchanteresse cernée de pentes rocailleuses tombant dans les eaux bleutées.
 
La bannière espagnole or et rouge flotte sur l'ancienne forteresse conquise au XVIe siècle.
 
Une piste d'hélicoptère a été aménagée dans la roche, qui sert au ravitaillement du Penon, interdit aux bateaux espagnols. En contrebas, un poste d'observation depuis lequel une sentinelle jette parfois un oeil distrait.
 
L'eau a reculé ces dernières années: l'île du Penon, qui abrite une base militaire, est devenue presqu'île, séparée du territoire marocain par un banc de sable grisâtre.
 
"Il parait que les Espagnols veulent mettre un grillage à la place de la ficelle bleue. Là on n'est pas d'accord!", proteste Hamed. "Déjà qu'on ne peut pas s'approcher!"
 
"De toute façon on ne peut rien dire", continue-t-il, fataliste. "L'Etat (marocain) nous empêche de faire quoi que ce soit. Même nos militaires nous crient dessus dès qu'on s'approche trop du fil".
La frontière espagnole au Maroc va-t-elle changer ?
En août 2012, une poignée d'activistes marocains étaient montés sur le rocher du Penon, d'où ils avaient été chassés manu-militari. L'incident en était resté là.
 
"Les Espagnols? Ils nous menacent avec leurs armes, ils n'ont rien à faire ici", grogne Ali El-Guedouch, 55 ans, figure locale avec sa casquette hors d'âge estampillée "trophée Hassan II".
 
"Il ne devrait pas y avoir cette foutue frontière au milieu de notre village", grimace-t-il, le visage fripé. "Autrefois je pêchais sur le rocher, aujourd'hui impossible".
 
"Bon, si le commandant de garnison espagnole est sympa, tu peux quand même t'approcher tranquille avec ta barque", concède-t-il.
 
On a peine à imaginer, mais Badés fut au cours de l'histoire un port très actif, point de passage entre l'Europe et la capitale impériale Fès.
 
"Le premier problème en fait ici c'est l'isolement", constate en chœur la bande de pêcheurs.
 
"C'est comme si nous n'étions ni au Maroc ni en Espagne", résume Ali.
La frontière espagnole au Maroc va-t-elle changer ?

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