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Publié par Bob Woodward

Djibouti aux mains de la Chine ?
L’affaire a été rondement menée. Il n’aura fallu, depuis l’accord signé en décembre 2015 entre Pékin et Djibouti, que moins d’un an et demi de travaux à la Chine pour construire sa première base militaire à l’étranger. Djibouti n’a pas été choisi au hasard. Le territoire est la porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et l’océan Indien. Cette position stratégique dans la Corne de l’Afrique a poussé plusieurs pays à y établir un camp de base militaire, comme la France, les Etats-Unis et le Japon.
 
Pékin aurait pu choisir Oman, comme il en a été un moment question, mais il a préféré se retrouver à quelques encablures des troupes américaines, japonaises et françaises. Dans la cour des grands. Dans la foulée, les Etats-Unis et le Japon ont décidé de moderniser et d’agrandir leurs installations à Djibouti. En France, seul l’état-major des armées se passionne encore pour ce bout de territoire de la Corne de l’Afrique, où des soldats français se relaient sans discontinuer depuis… 1862 ! Les forces françaises de Djibouti (FFDj) forment toujours la plus grande garnison française en Afrique.
 
Pour la défense, elle permet d’être présent dans une zone d’intérêt stratégique majeur avec l’accès à la mer Rouge et au golfe Persique, d’avoir une base relais utile pour des opérations éloignées de France et de disposer d’un terrain d’entraînement sans équivalent pour entraîner les soldats français au combat.
 
Une fois par an en janvier, l’exercice interarmées mené en présence des auditeurs de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) permet à la France de montrer son savoir-faire. Véhicules blindés, chars et canons, hélicoptères et mirages s’exercent ensemble dans les montagnes rocailleuses d’Arta. « C’est le seul endroit au monde où des exercices interarmées en grandeur nature peuvent être mis en œuvre afin d’aguerrir nos hommes pour le combat dans le désert », explique le commandant des FFDj, Thierry Duquenoy.
 
Les facilités opérationnelles accordées aux forces françaises stationnées dans la capitale ont été inscrites dans un traité de coopération en matière de défense entre Paris et Djibouti entré en vigueur il y a deux ans et qui fera l’objet d’une évaluation lors d’un déjeuner entre le président Guelleh et le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.
 
A Djibouti pourtant, on se plaint de la disparition des Français. Avec les restrictions budgétaires, les FFDj ont perdu plus d’un millier d’hommes et ne comptent plus que 1.450 soldats, dont une moitié à peine sont en mission longue, de deux à quatre ans, et donc accompagnés de leur famille. L’ambassade estime la communauté française à 5.000 habitants, dont l’impact économique s’élèverait à 125 millions d’euros par an.
 
Un institut culturel, le seul cinéma de la ville, un lycée, une poignée d’entreprises comme CMA CGM et quelques autres créées il y a longtemps par des ressortissants français, comme le groupe logistique Coubèche, rappellent en centre-ville l’emprise française. Le français est encore la langue officielle du pays à côté de l’arabe, mais les liens s’estompent. « La perte d’influence française fait mal au cœur », raconte Sonia Le Gouriellec.
 
En dix ans, tout a basculé très vite. D’abord parce que Djibouti, ce désert sans eau, ni végétation, brûlé par des températures insupportables l’été et peuplé d’à peine un million d’habitants – dont la moitié vit sous le seuil de pauvreté dans des huttes en tôle et en carton –, a réussi un incroyable tour de passe-passe. Jouer de sa position géographique stratégique à l’entrée de la mer rouge pour devenir le hub des armées étrangères et s’assurer ainsi de confortables recettes budgétaires.
 
Dans la foulée des attentats du 11 Septembre et pour les besoins de la lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis ont établi en 2002 leur unique base africaine à Djibouti. Le camp Lemonnier (5.000 soldats) jouxte l’aéroport. Puis la lutte menée par la communauté internationale contre la piraterie au large de la Somalie a attiré d’autres pays.
 
Les Japonais ont ouvert une base d’un millier de soldats. « 10 % des bateaux qui passent devant Djibouti ont un lien avec le Japon », justifie Tatsuo Arai, ambassadeur du Japon dans la petite république. D’autres Européens (Allemands et Italiens) sont en poste dans le cadre de l’opération Atalante (lutte contre la piraterie). L’Arabie saoudite souhaite à son tour s’ implanter, mais désormais, c’est l’expansionnisme chinois qui préoccupe les uns et les autres.
 
Car la Chine a choisi Djibouti pour installer sa première base extérieure. On murmure qu’elle pourrait accueillir jusqu’à 10.000 hommes ! Située entre le port, la ligne de chemin de fer Addis-Abeba - Djibouti et une immense zone franche – trois projets financés par Pékin –, le nouveau camp, opérationnel à la fin de l’année, devrait vite accueillir des navires militaires chinois, nouveaux venus dans cette région du monde.
 
L’ambassadeur japonais ne cache pas son inquiétude devant la construction de cette forteresse tandis que le commandant des FFDj craint un possible effet d’éviction. Si la Chine, qui tient désormais l’essentiel de la dette du pays, réclamait les terrains d’entraînement utilisés par la France, aurait-on les moyens de s’y opposer ?
 
Quant aux Américains, ils ont l’impression d’être les dindons de la farce. En 2014, le pays a signé un bail de vingt ans et doublé la mise, à 63 millions de dollars de loyer annuel, afin de dissuader Djibouti de donner son accord à une base russe !
 
Les détracteurs d’Ismaïl Omar Guelleh l’accusent de vendre le pays à la Chine. Ses partisans, au contraire, le félicitent de donner corps à un rêve fou : faire de Djibouti un « Singapour » de la mer Rouge. Au port historique de Djibouti s’ajoute désormais le terminal de Doraleh, administré par China Merchant Holdings International, tandis que trois autres terminaux sont en projet ou en construction…
 
Pour Bourham Gadileh, vice-président de la Chambre de commerce de Djibouti, son pays est en train de basculer dans une autre dimension après deux événements majeurs : le rapprochement avec l’Ethiopie à la suite de la guerre d’Erythrée (1998-2000) et l’arrivée de la Chine en Afrique de l’Est.
 
Djibouti est un élément clef de la nouvelle route de la soie voulue par Pékin. Sans accès à la mer, l’Ethiopie a en effet besoin de ce pays. Or l’Ethiopie, c’est 100 millions d’habitants, le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et un taux de croissance annuel de l’ordre de 7 à 8 %, rappelle l’ambassadeur Christophe Guilhou. A Addis-Abeba comme à Djibouti, on se félicite d’avoir trouvé les capitaux chinois. Grâce à eux,les trains circulent à nouveau depuis janvier entre les deux capitales.
 
Les travaux, financés à hauteur de 4 milliards de dollars, ont été menés par China Civil Engineering Construction Corp, après le refus du FMI et de l’Union européenne de contribuer au projet. Le 16 janvier a aussi été posée la première pierre d’une zone franche internationale de 42 km2 : 530 entreprises chinoises se sont enregistrées et la Chine compte développer à Djibouti un centre financier pour l’Afrique de l’Est qui fera directement de la compensation des francs djiboutiens en yuans.
 
Avec des investissements estimés à 14 milliards de dollars, la Chine construit un nouvel empire dans la Corne de l’Afrique… En Ethiopie, la Chine a déjà financé 10 parcs industriels et certaines grandes marques, comme H&M, ont d’ailleurs délocalisé leurs activités de Chine vers l’Ethiopie. La Turquie, qui a aussi investi dans le textile et l’agro-alimentaire en Ethiopie, s’intéresse aussi au développement de sa propre zone franche à Djibouti.
 
Signe d’un changement, les Néerlandais, toujours bons commerçants, viennent de négocier le passage par Djibouti de milliers de conteneurs de fleurs cultivées sur les hauts plateaux d’Ethiopie. A l’inverse, la ville enregistre les départs d’entreprises françaises – Total, Colas – tandis que les banques françaises sont supplantées par de nouveaux établissements arabes et chinois. « Deux délégations allemandes sont venues récemment, aucune française », note Bourham Gadileh.
 
Alors que Paris s’inquiète du surendettement de Djibouti – la dette ayant doublé en trois ans à 80 % du PIB –, le vieux président (69 ans) répond que, pour combattre la radicalisation, rien ne vaut le développement. Dans un pays où l’opposition est muselée et où le dirigeant, sa famille et quelques milliers de personnes accaparent les richesses du pays, l’argument peut prêter à sourire.
 
Mais, dans la Corne de l’Afrique, tout va vite, très vite : fin de la piraterie, nouvelle paix signée en Somalie, décollage de l’Ethiopie. Même la guerre au Yémen ne semble pas pour l’heure déstabiliser l’autre rive du Golfe. Les difficultés du port d’Aden bénéficient au concurrent djiboutien.
 
Culture, formation, professionnalisme de ses armées, la France a encore quelques atouts pour sauver un reste d’influence dans un pays qui appartient encore à la francophonie. Est-ce trop tard ? Sans doute, si la France ne change pas ses lunettes pour voir au-delà de la ville de garnison… l’Afrique de l’Est.
 
« Je sais que cette obsession de la présence chinoise existe. Mais elle est à la fois infondée et unilatérale. Les Chinois n’ont aucun problème à cohabiter avec les Occidentaux à Djibouti, à condition qu’on ne vienne pas constamment espionner leurs installations. Les Américains, en revanche, en font une fixation. Ils nous répètent sans cesse que cette présence chinoise les gêne pour leurs opérations », expliquait Ismaïl Omar Guelleh, le président de Djibouti, dans une interview récente à Jeune Afrique.
Djibouti aux mains de la Chine ?
Officiellement, cette base jouxtant le port de Doraleh et la zone franche de Djibouti – tous deux construits par la Chine – ne devrait abriter « que » 400 hommes. Mais, selon plusieurs sources, ce sont près de 10 000 hommes qui pourraient s’y installer d’ici à 2026, date à laquelle les militaires chinois auront transformé cette enclave en avant-poste militaire de la Chine en Afrique. Les premiers soldats à destination de Djibouti sont partis à bord du Jinggangshan et du semi-submersible Donghaidao le 11 juillet.
 
Le très nationaliste quotidien chinois Global Times a salué ce déploiement d’un élan patriotique : « Il s’agit évidemment de la première base militaire à l’étranger de l’Armée populaire de libération et des troupes y seront basées. Il ne s’agit pas d’un simple centre de réapprovisionnement, mais d’une base de soutien pour permettre à la marine chinoise d’aller plus avant. Cela a donc une grande signification. »
 
Le quotidien comme les autorités chinoises ont cependant insisté, ces derniers jours, sur le rôle pacifique de cette base, qui servira avant tout à lutter contre la piraterie dans la zone et à soutenir des opérations humanitaires.
 
Lors de sa conférence de presse hebdomadaire à Pékin, le porte-parole de la diplomatie chinoise, Geng Shuang, a rappelé que la Chine était engagée depuis 2008 dans des missions d’escorte de navires marchands dans le golfe d’Aden et le long des côtes somaliennes. « Cette base doit nous permettre de mener au mieux nos opérations et promouvoir le développement économique et social de Djibouti », précise-t-il.
 
Cette « diplomatie dure », selon les termes des diplomates, s’accompagne en effet d’une « diplomatie douce », celle du carnet de chèques. Pékin aura investi 14 milliards de dollars (12,2 milliards d’euros) à Djibouti en infrastructures – chemin de fer, ports, routes, mais aussi écoles, bâtiments administratifs et Institut Confucius. De quoi s’attirer les faveurs de la population mais aussi du président Ismaïl Omar Guelleh, très en cour à Pékin. Sans compter la location du terrain qui abrite la base : 100 millions de dollars par an payés par Pékin, contre 60 millions de dollars pour les Etats-Unis.
 
A elle seule, la Banque chinoise d’import-export finance huit des grands projets d’infrastructures, dont le pipeline d’eau vers l’Ethiopie (322 millions de dollars), la ligne de chemin de fer Addis-Abeba-Djibouti (490 millions de dollars), le nouvel aéroport de Bicidley (450 millions de dollars) et le port de Doraleh (590 millions de dollars). La présence des militaires chinois est évidemment un atout pour protéger ces investissements et en attirer de nouveaux.
 
La Chine a promis 60 milliards de dollars d’investissements à l’Afrique et mille autres milliards de dollars dans le cadre des nouvelles routes de la soie, qui passeront pour partie par le continent, et notamment par Djibouti. Des sommes colossales qui s’accompagnent de la présence en Afrique de plus de dix mille entreprises chinoises et d’un million d’expatriés.
 
La Chine a été marquée par l’évacuation en 2011 de ses 30 000 ressortissants de Libye. Une opération de grande envergure qui avait mis en lumière les limites de la présence militaire chinoise dans la zone. Leçons en partie tirées en 2015 avec l’évacuation de plus de 600 ressortissants chinois du Yémen. Tous ont transité par Djibouti avant de retourner en Chine.
 
Mais Djibouti n’est pas la seule carte dans la main de Pékin. Plus de 2 500 militaires chinois servent ainsi sous la bannière de l’ONU en Afrique et, en 2015, le président chinois s’était engagé à contribuer à hauteur de 8 000 soldats supplémentaires, soit un cinquième des casques bleus déployés dans le monde.
 
Avec 1 052 soldats au Soudan du Sud, 666 au Liberia et 402 au Mali, la Chine est déjà très présente sur le continent, ce qui lui permet de « développer sa connaissance des terrains extérieurs et protéger ses intérêts économiques, comme au Soudan du Sud », selon un rapport du Conseil européen des relations internationales.
 
Qu’elle est la loin la diplomatie « profil bas » prônée par Deng Xiaoping. Le président Xi Jinping a lancé une modernisation tous azimuts de l’armée chinoise et notamment de la marine. La « défense des intérêts nationaux » et la « sécurité des mers » sont deux nouveaux credo érigés en principe par le président chinois, également chef des armées. D’autres bases militaires pourraient ainsi suivre, notamment en Namibie.
 
La question du déploiement de troupes aéroportées, d’avions de combat et de forces spéciales en Afrique est également à l’étude.
Djibouti aux mains de la Chine ?
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tania 02/08/2017 16:59

bonjour, auriez vous des sources pour les infos ? merci