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Publié par Bob Woodward

Deir ez-Zor, la bataille finale ?

Ce n'est sans doute pas à Raqqa que se joue la fin de l'organisation Etat islamique. Comme à Mossoul, l'issue de cette bataille ne fait plus guère de doute. Encerclés, assiégés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition kurdo-arabe soutenue par les Etats-Unis et par la France, les djihadistes ont perdu un tiers de leur "capitale syrienne" en un peu plus d'un mois de combats. Daech pourrait rapidement se replier sur un autre front dont il faudra à nouveau les déloger. A Raqqa, le nombre de ses combattants, estimés de 3.000 à 4.000 début juin, par l'état-major de la coalition internationale, s'est réduit. Les derniers, des Syriens et des étrangers, Tunisiens, Indonésiens, Chinois, Tchétchènes, à en croire les civils qui en sortent, se sont retranchés dans le cœur de la médina. Mais le gros des troupes du califat pourrait avoir déjà quitté Raqqa, pour se retrancher dans la région de Deir ez-Zor, plus en aval sur l'Euphrate. Le fleuve, le long duquel Daech avait conquis une partie de son territoire, est devenu une ligne de fuite. Après Mossoul et Raqqa, c'est donc à Deir ez-Zor que pourrait se jouer la bataille finale de cette guerre contre Daech.

Les prétendants s'y bousculent. La plupart des acteurs du conflit ont entamé des manœuvres d'encerclement. Deir ez-Zor, un peu moins de 300.000 habitants avant la guerre, est un carrefour stratégique dont les puits de pétrole sont très convoités. Pour le moment, le régime de Bachar El-Assad et les djihadistes s'entendent pour en partager les ressources. Les forces loyalistes soutenues par l'aviation russe contrôlent encore une poche autour de l'aéroport et un gros tiers de la ville. L'Etat islamique contrôle le reste. Mais l'étau se resserre.

L'armée syrienne arrive de l'ouest appuyée par l'Iran. Près de la frontière jordanienne, on croirait voir se rejouer un épisode de Lawrence d'Arabie avec des forces arabes et des tribus bédouines, soutenues par des éléments des forces spéciales britanniques, qui s'organisent pour remonter par le sud. Tandis qu'au nord pourraient surgir les Kurdes et leur puissant parrain américain, une fois Raqqa tombée. Bref, le grand jeu s'organise.
Tous ont un compte à régler

Rojda Felat, commandante kurde de 36 ans à la tête de 10.000 combattants, qui dirige l'opération ­Colère de l'Euphrate pour reprendre Raqqa, n'évacue pas l'hypothèse d'une action qui se poursuivrait le long du fleuve. "A évaluer avec nos alliés", dit-elle. Les FDS, qui comptent près de 50.000 hommes et femmes dans leurs rangs, en ont les moyens. Mais elles manquent de légitimité dans ces régions en majorité arabes. Les brigades arabes sont mises en avant dans la reprise de Raqqa, car considérées comme plus représentatives de la population. Ce sont souvent d'anciens groupes de l'Armée syrienne libre, éparpillés et ralliés aux Kurdes pour bouter Daech hors de leur région. De nombreux combattants viennent de Deir ez-Zor. Tous ont un compte à régler.

Imad dit "le Libyen" – il travaillait sur les chantiers de construction libyens avant la guerre – est le chef charismatique d'un bataillon de 25 jeunes hommes de Deir ez-Zor : la peau mate, élancé, cheveux longs, yeux clairs, voix de basse. Avec ses troupes, deux pick-up et quelques armes légères, il combat en première ligne, sur le front ouest de Raqqa. Salman, 20 ans, a rejoint les FDS en 2015, juste après que son frère aîné a été abattu sous ses yeux par les djihadistes, à Deir ez-Zor. "Ils ont tué beaucoup de membres de ma tribu, ils occupent notre village", raconte-t-il. Tous ces hommes de 20 à 25 ans sont en quête de vengeance et ont déjà à l'esprit la bataille qui s'annonce dans leur ville d'origine. "On ne peut pas laisser le régime tout seul pour reprendre notre ville", déclare Imad. Un conseil militaire de Deir ez-Zor a déjà été formé pour préparer la stratégie, Imad en est l'un des membres.

Deir ez-Zor, la bataille finale ?

Les Kurdes qui dominent la coalition accepteront-ils de s'aventurer aussi loin de leur territoire naturel, dans une région profondément arabe et sunnite? Et à quel prix? Et puis Daech y est solidement implanté, une partie des 50.000 civils qui vivent sous son contrôle s'accommode de sa présence. Les réfugiés de Deir ez-Zor qui arrivent en nombre dans la région de Raqqa, fuient avant tout les bombardements incessants et les frappes aériennes, de l'aviation russe, syrienne ou américaine… Sous une tente dans le camp d'Aïn Issa, une famille vient d'arriver. Trois hommes à la longue barbe, vêtus de noir, cinq ou six femmes en niqab, ils vivent du côté de Mayadine, plus bas sur l'Euphrate. "L'Etat islamique? Franchement, nous étions à moitié d'accord avec eux, sur la religion, la charia, les règles vestimentaires, dit l'un d'eux, un professeur d'anglais. Mais l'économie va mal à cause de leurs nouvelles pièces de monnaie, la sécurité est absente et surtout il y a les frappes aériennes. Alors, nous nous sommes échappés."

Le pilonnage des quartiers situés au nord de l'Euphrate a déjà fait à Deir ez-Zor de nombreuses victimes civiles. Ceux qui n'ont pas les moyens de partir sont obligés de s'entasser un peu plus dans les quartiers contrôlés par le régime. Tous les états-majors concernés y réfléchissent donc : cette bataille finale contre Daech sera politiquement compliquée. Si elle s'attaquait à Deir ez-Zor après avoir reconquis Raqqa, la coalition ne serait pas nécessairement accueillie à bras ouverts.

Deir ez-Zor, la bataille finale ?

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