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Publié par Bob Woodward

Quels sont les enjeux de la mise au ban du Qatar ?
Rien ne va plus dans le Golfe persique. En plein Ramadan, la fitna (discorde) gagne les pétromonarchies sunnites : Emirats arabes unis, Bahreïn, Egypte et Maldives viennent de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Contre toute attente, ce dernier se voit accusé par ses anciens alliés de soutenir le terrorisme de l’Etat islamique, des Frères musulmans et de divers groupes pro-iraniens agissant au Bahreïn et en Arabie. En vingt-quatre heures, les diplomates qataris en poste dans les pays concernés ont été sommés de faire leurs bagages, les liaisons aériennes vers Doha suspendues, Qatar Airways interdit de vol et la frontière qataro-saoudienne – seul débouché terrestre de l’émirat – coupée. Du même coup, la coalition arabe qui bombarde le Yémen contre la rébellion houthie vient d’exploser en vol.
 
D’ordinaire, Ryad et Doha sont conjointement accusées de financer le terrorisme d’inspiration salafiste, dont le surgeon le plus célèbre se nomme Daech. Quelle mouche a donc piqué Ryad et ses alliés pour se retourner contre un régime wahhabite ? Aux traditionnelles rivalités de puissances entre le Qatar et l’Arabie, le premier parrainant les Frères musulmans ennemis héréditaires des seconds, s’ajoute une nouvelle donne au Moyen-Orient. Il faut lire attentivement les communiqués officiels saoudiens pour comprendre les dessous d’une rupture aux motifs moins évidents qu’il n’y paraît. Un faisceau de signes concordants laisse penser que l’Etat islamique n’est qu’un prétexte destiné à séduire les chancelleries occidentales. En vérité, la réelle pomme de discorde entre le Qatar et ses voisins s’appelle l’Iran.
Quelques jours après la « danse de l’épée » de Donald Trump chez les Saoud durant laquelle le dirigeant américain a dessiné les contours d’un axe Washington-Ryad-Jérusalem, le monarque qatari a glissé quelques réflexions dérangeantes à son agence de presse. Malgré leur affrontement par milices interposées en Syrie, le Qatar et l’Iran ont amorcé un rapprochement diplomatique à 180 degrés de la politique trumpienne. Pendant que le président américain appelle à isoler Téhéran par une stratégie d’endiguement régional, l’émir du Qatar a parlé de la République chiite comme d’un « allié stratégique », poussant l’outrecuidance jusqu’à critiquer l’option pro-saoudienne de Trump. Des déclarations gênantes aussitôt démenties par leurs auteurs qataris qui se prétendent victimes d’un piratage informatique.
 
En coulisses, le malaise couvait depuis plusieurs mois entre les autorités qataries et un autre acteur de l’alliance américano-saoudienne : les Emirats arabes unis. Non seulement ce bon élève prisé des Etats-Unis s’agace de l’instrument de déstabilisation des régimes en place qu’est devenu Al-Jazira, mais ne manque pas de griefs à l’égard du Qatar. Rêvant de supplanter le petit émirat dans le cœur (et le portefeuille) des Américains, les Emirats ont multiplié les gestes de bonne volonté, contrecarrant le soutien de Doha au Hamas, se proposant d’héberger une base de l’US Army en lieu et place du Qatar. Des mails secrets entre diplomates américains et émiratis font ainsi état d’une offensive de charme doublée d’une opération de dénigrement anti-qatarie.
 
Bien qu’il soit trop tôt pour en tirer des conclusions géostratégiques, la brouille entre les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, l’Egypte d’un côté, le Qatar de l’autre semble largement profiter à l’Iran. Isolée dans les années 1990, la République islamique a bénéficié du renversement de Saddam Hussein au bénéfice des chiites irakiens, de la montée en puissance du Hezbollah libanais et de l’explosion du djihadisme sunnite un peu partout dans le monde pour reconstituer un croissant chiite dont Khomeini aurait rêvé. Si bien que son successeur Ali Khamenei peut aujourd’hui approuver l’accord nucléaire d’une main et conspuer le bloc occidental de l’autre.
 
Signes de la réconciliation irano-qatarie, au lendemain de l’attentat de Londres, Khamenei a défendu l’émirat, non sans s’être auparavant déchaîné contre l’Arabie Saoudite: « des gens indignes ont pris le destin de communautés musulmanes et de certains gouvernements comme celui de l’Arabie saoudite [...] Quel toupet! Le président américain se tient aux côtés des chefs d’un système tribal et arriéré et danse avec un sabre, puis critique l’élection iranienne avec 40 millions de votants ».
 
Est-ce pour intégrer le Qatar (rejoint par la Turquie ?) au front du refus (moumana’a) anti-israélien que l’Iran a en revanche ménagé Doha ? Le vice-président iranien Hamid Aboutalebi a en tout cas feint l’étonnement : « Comment est-ce possible qu’un petit pays ait pu planifier le renversement du gouvernement légal de Bahreïn, soutenir Daech et Al-Qaïda et propager l’extrémisme sur la péninsule du Sinaï et créer une fissure au sein de la coalition?»
 
En vérité, ni Doha ni Ryad ne prennent le risque de fâcher leurs alliés occidentaux en finançant directement l’Etat islamique ou Al-Qaïda en Syrie. Dans ces deux pays désormais ennemis, des mécènes proches des familles régnantes ne se gênent pas pour tremper dans des affaires pas très reluisantes. Chez les Qataris, l’aile progressiste soutient les Frères musulmans et considère Tariq Ramadan comme un esprit éclairé tandis que les plus raides cautionnent le djihadisme salaf. Si pluralisme il y a, on est loin du modèle de démocratie fantasmé par les Occidentaux. Mais ceci est hors de propos. En diplomatie, moralité et démocratie ne sont que des pâtures jetées aux opinions publiques. Si l’Iran invite l’Egypte et l’Arabie à se convertir au modèle démocratique, il se garde bien d’en faire autant avec le Qatar.
 
L’enjeu est ailleurs. Aussi bien en Syrie qu’en Irak, deux alliés de Téhéran fragilisés tant par leur incurie que par l’expansion du radicalisme sunnite, si la République islamique rétablissait des relations apaisées avec la Turquie et le Qatar, la face du Moyen-Orient s’en trouverait bouleversée. Quitte à affaiblir les Etats-Unis, l’Arabie et Israël en instaurant une pax syriana favorable à Téhéran. Décidément, les changements promis par Trump n’ont pas fini de nous surprendre…

Les autorités israéliennes ont accueilli avec un optimisme prudent la mise au ban du Qatar, lundi 5 juin, par l'Arabie saoudite, l'Égypte, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Les mesures de rétorsion adoptées contre le petit émirat, parce qu'elles visent à sanctionner une attitude jugée trop conciliante envers l'Iran ainsi qu'envers «plusieurs groupes terroristes comme la confrérie des Frères musulmans, Daesh et al-Qaida», sont à première vue de nature à satisfaire l'État hébreu. Elles vont dans le sens d'un rapprochement attendu avec les grands pays arabes sunnites au nom de la lutte contre un ennemi commun. Mais certains observateurs redoutent que ces pressions ne conduisent le Qatar à remettre en cause son aide financière à la bande de Gaza - au risque d'asphyxier totalement le Hamas et de précipiter ainsi une nouvelle spirale de violence.

Quels sont les enjeux de la mise au ban du Qatar ?
Le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, a voulu voir lundi les «bons côtés» de cette crise. «Les États arabes comprennent que le véritable danger pour la région n'est pas Israël mais l'Iran», a-t-il déclaré devant la Knesset. La quarantaine imposée au Qatar, a-t-il ajouté, «crée de nombreuses possibilités pour coopérer dans la lutte contre le terrorisme. Israël est plus qu'ouvert à ce sujet, et la balle est désormais dans l'autre camp.» Les discrètes relations nouées entre l'État hébreu et plusieurs pays sunnites de la région, en particulier dans le domaine de la sécurité et du renseignement, se sont intensifiées au cours des cinq dernières années. L'Arabie saoudite et ses voisins refusent d'officialiser ces partenariats aussi longtemps qu'Israël n'acceptera pas la création d'un État palestinien dans les frontières du 4 juin 1967. Mais Donald Trump semble déterminé à surmonter ces blocages pour créer un front uni contre le terrorisme.
 
Les dirigeants du mouvement islamiste Hamas, qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007, s'attendent à faire les frais de cette nouvelle donne. Lors de son discours de Riyad, le 21 mai dernier, le président américain a cité le groupe palestinien parmi les organisations dont il entend assécher les financements. Plusieurs médias arabes et israéliens affirment que le Qatar a depuis lors été fortement encouragé à expulser plusieurs dirigeants du Hamas établis à Doha. Un responsable du mouvement, interrogé par Le Figaro, confirme que l'islamiste Saleh al-Arouri a récemment trouvé refuge en Malaisie. Il y a quelques mois déjà, ce cadre militaire accusé d'être impliqué dans la coordination d'opérations en Cisjordanie avait dû quitter la Turquie pour le Qatar à la suite de pressions israéliennes.
 
L'avenir de l'aide apportée par le Qatar à la bande de Gaza semble également en suspens. L'émirat y finance, par le biais d'un «comité de reconstruction» mis en place en 2012, de nombreux projets d'infrastructure et d'aide à la population. Quelque 155 millions de dollars ont par exemple été consacrés à l'amélioration d'un réseau routier vétuste et sous-dimensionné, tandis qu'une somme équivalente a été affectée à la construction de quartiers résidentiels. Plus de 50 millions de dollars ont permis de reconstruire un millier de maisons détruites par des frappes israéliennes pendant la guerre de l'été 2014. Le riche émirat est également intervenu à plusieurs reprises pour empêcher que la crise financière chronique à laquelle le Hamas est confronté, depuis la destruction de centaines de tunnels de contrebande vers l'Égypte durant l'été 2013, ne débouche sur une crise sociale ou politique. Il a ainsi déboursé plusieurs dizaines de milliers de dollars pour payer les fonctionnaires de l'enclave palestinienne ainsi que pour acheter le fuel nécessaire au fonctionnement de la centrale électrique.
 
«La rupture des liens entre les principaux États arabes et le Qatar crée une situation très délicate, admet Oded Oran, spécialiste du monde arabe à l'Institut israélien d'étude pour la sécurité nationale (INSS), dans la mesure où ce pays est l'un des principaux donneurs d'aide à la bande de Gaza. Toute la question est maintenant de savoir si cette assistance va pouvoir se poursuivre, ou si les Saoudiens et les Égyptiens vont décider de la couper pour accroître l'isolement du Hamas.»
 
Ce bras-de-fer diplomatique survient alors que la population de la bande de Gaza affronte une crise humanitaire aiguë. La fourniture d'électricité n'est assurée que trois à quatre heures par jours. L'alimentation en eau potable et le fonctionnement des hôpitaux sont gravement perturbés. «Le Hamas ne pourra pas survivre dans ces circonstances sans soutien financier, estime l'ex-diplomate israélien Ali Avidar, et c'est pour cette raison qu'il va certainement faire de gros efforts pour se rapprocher de l'Iran.»
Quels sont les enjeux de la mise au ban du Qatar ?

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