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Publié par Bob Woodward

Qatar: l'indépendance alimentaire est-elle possible ?
Depuis le 5 juin, le Qatar est ostracisé par ses voisins du Golfe, qui l’accusent de complaisance envers les mouvements djihadistes et l’Iran. Conséquence directe de la fermeture imposée des frontières : l’arrêt des importations de denrées alimentaires, dont le Qatar est dépendant à 90 %. Les pays qui ont monté le blocus sont parmi les plus gros pourvoyeurs, comme l’Arabie saoudite qui lui vend la plus grande part de son lait.
 
Pour éviter la pénurie de lait aux 2,5 millions d’habitants, des solutions créatives sont imaginées : le chef d’entreprise qatari Moutaz Al Khayyat va faire venir par avions 4 000 vaches de 590 kg chacune. Il faudra soixante avions, affrétés par la compagnie Qatar Airways, pour transporter les animaux achetés aux Etats-Unis et en Australie. « C’est le plus gros transport aérien bovin de toute l’histoire », résume Bloomberg.
 
Cette initiative insolite remplit plusieurs fonctions pour l’entrepreneur. A la tête de l’entreprise de bâtiment Power International Holding, à laquelle Doha doit son plus grand centre commercial, Moutaz Al Khayyat saisit aussi l’opportunité d’étendre son activité sur le marché du développement agricole.
 
Avant la pénurie, il avait créé une ferme à cinquante kilomètres de Doha, en plein désert. Sur un site « équivalent à 70 terrains de football », la ferme produit déjà du lait de brebis et avait prévu de diversifier l’activité en produisant du lait de vache. La crise diplomatique a accéléré le processus, et la production de lait de vache devrait commencer à la fin du mois, plutôt qu’en septembre. Selon l’entrepreneur interrogé à Doha par Business Insider, la ferme pourrait couvrir « un tiers » des besoins dès cet été.
 
Prouver qu’un petit pays aux riches ressources naturelles est capable de survivre seul semble également être un enjeu. L’acte d’importer 4 000 vaches malgré le blocus de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de Bahreïn est donc aussi une forme de résistance face à la pression exercée par les voisins. « Il est temps de travailler pour le Qatar », comme le dit très patriotiquement M. Al Khayyat.
 
Dès le début de la crise régionale, des campagnes publicitaires ont été lancées pour pousser les consommateurs à acheter et « soutenir » les produits locaux. D’après Bloomberg, des écriteaux aux couleurs du drapeau qatari accompagnent les produits laitiers dans les supermarchés.
 
Etre isolé des pays qui l’entourent a mis en lumière l’importance pour le Qatar de devenir plus indépendant. Dans un premier temps, il a été forcé de mettre en place d’autres circuits d’importation, se reposant désormais sur les produits turcs et iraniens. Malgré cela, l’ONG Amnesty International met en garde contre le risque de pénurie alimentaire. En effet, dès le 5 juin et l’annonce des ruptures diplomatiques successives, des Qataris se sont rués pour constituer des stocks de nourriture.
 
Disposant d’un petit territoire et de peu de terres cultivables, le Qatar essaie depuis une dizaine d’années de faire de la sécurité alimentaire une priorité. Un plan pour atteindre 60 % d’autosuffisance alimentaire d’ici 2030 repose sur des innovations technologiques pour créer une agriculture raisonnée, basée notamment sur l’énergie solaire et le dessalement de l’eau de mer. Le Qatar achète des terres arables et investit dans des fermes en Australie, au Brésil et en Afrique de l’Est.Il est un petit pays, qui désire aujourd'hui après des années d'importations alimentaires massives devenir autosuffisant. Le Qatar réalise depuis quelques années la meilleure croissance économique au monde, il a le meilleur PIB (salaire moyen impressionnant d'environ 8.000 euros par mois) et se distingue sur la scène internationale comme le troisième producteur de gaz naturel.
 
Cependant, les 11.586 kilomètres carrés qu'il représente sont obligés d'importer 90% des produits que consomment ses habitants (deux millions d'habitants dont 300.000 Qataris natifs). En 2010 la part des importations dans le budget qatari était supérieure à un milliard de dollars. Aussi, le pays a décidé de palier une possible crise alimentaire qui menace de nombreux états partenaires du Qatar en introduisant l'agriculture dans un pays au climat normalement désertique et peu propice à la culture végétale.
 
La sécurité alimentaire, devenue une priorité dans la stratégie qatari, se traduit par un projet, commencé en 2008 et devant être opérationnel d'ici 2014 : la construction de nombreuses fermes dans le désert. Une dizaine ont déjà été implantées et c'est le Qatar National Food Security Programme (QNFSP) qui finance l'entreprise.
 
Cité il y a quelques mois par le Monde, Fahad Bin Mohammed Al-Attiya, président du programme expliquait : "nous somme partisans du commerce international, mais nous croyons au changement climatique et à ses conséquences sur l'agriculture. Certains pays risquent à l'avenir de réduire leurs exportations et nous ne pouvons pas rester aussi dépendants".
 
Le Qatar espère ainsi satisfaire 60% de l'alimentation du pays. Mais la tâche ne s'annonce pas facile. "Notre agriculture utilise des méthodes anciennes, notre production est très faible" poursuit-il, "il va falloir apporter des compétences, de la formation, des techniques".
Qatar: l'indépendance alimentaire est-elle possible ?
Lorsque l'on se rend sur le marché de Doha, la plupart des fruits et légumes voire tous, sont issus d'importations. Les aubergines viennent d'Arabie-Saoudite, les fraises d'Egypte, les pommes du Liban ou de la Chine, les bananes des Philippines. Les fermes en projet permettront ainsi de produire une centaine de variétés sélectionnées dans tous les pays alentours (tomate des Pays-Bas ou haricot pour exemple) contre huit il y a quelques années.
 
Le problème majeur qui se pose cependant concerne la rareté de l'eau dans un pays au climat aride où il ne tombe que 75,2 mm d'eau par an. Pour cela, de nombreuses usines de dessalement vont être construites et fonctionneront à l'énergie solaire en laissant les énergies fossiles de côté. Mais beaucoup s'interrogent sur cette option, sachant que le litre de gasoil est sur place à 20 centimes d'euros.
 
D'immenses serres de fleur s'étendant à Roza Hassad sur 55.000 kilomètres carrés, ont également été implantées à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Doha. Quelque 4 millions de fleurs seraient ainsi produites par an à la demande de l'émir Hamad Ben Khalifa Al-Thani. Soixante salariés venant principalement d'Inde et du Népal (le pays enregistre une main-d'œuvre principalement étrangère) travaillent à recréer le microclimat des Pays-Bas ou encore des Tropiques en fonction de la fleur.
 
Le système d'irrigation est réglé par ordinateur et contrôle l'humidité et la luminosité. L'eau nécessaire est puisée à 100 mètres de profondeur, elle est dessalée et se voit ajouter des nutriments. C'est Jean-Pierre Moreau qui s'occupe du projet. "Avec des moyens et des technologies de pointe nous pourrions faire des tomates, des poivrons et toutes sortes de légume" explique t-il. 
 
Mais créer en plein désert une oasis de verdure a un coût. A cette question, le Qatar demeure évasif. Cependant le pays affirme être redevable auprès de tous les pays ayant permis à ce projet de voir le jour. Dans une perspective de perdre sa vulnérabilité, le président du QNFSP a par ailleurs récompensé à Doha le 4 décembre dernier les meilleurs projets de l'initiative "De la Terre pour la Vie". L'ensemble du projet est soutenu par la Convention des Nations Unies afin de lutter contre la désertification.Bien que le pays compte actuellement près de 1.400 exploitations (production de fruits et légumes principalement), il est encore loin d'avoir mis en culture l'ensemble de ses parcelles cultivables. En 2008, sur les 70.000 hectares de terres agricoles, moins de 20% étaient cultivés. Autant dire que "transformer un semi-désert en terre fertile ne se fera pas sans l'utilisation de technologies modernes" explique Matthieu Brun dans son article "Qatar, une stratégie agricole au service de la puissance ?" 
 
Mais malgré les nombreux investissements du Qatar dans le domaine agricole et le développement de techniques modernes telles que la production hydroponique qui remplace la terre par un substrat artificiel et qui permet un gain de rendement conséquent, la réussite du projet est "largement remise en cause sur le plan technique" explique Hatem Belhouchette, Docteur en agronomie (SupAgro de Montpellier) et ingénieur agronome. "Le sol est inexploitable en l'état, l'eau manque cruellement et le Qatar devra trouver la main-d'oeuvre nécessaire, ouvriers et ingénieurs", insiste Matthieu Brun.
 
Viande blanche et rouge, riz, sucre et céréales(dont le blé) sont les cinq produits visés par le
programme de sécurité alimentaire (QNFSP). Autant de denrées très consommatrices d'eau. "Pour obtenir un kilogramme de viande rouge, 15.000 litres d'eau sont nécessaires alors qu'il en faut 2.500 pour la production d'un kilogramme de riz", écrit Matthieu Brun dans son article sur la stratégie agricole du Qatar. 
 
Pour braver le défi de l'irrigation, le QNFSP compte sur ses usines de désalinisation de l'eau qui fonctionnent actuellement avec des énergies fossiles. Mais là aussi le Qatar a tout prévu. Gros producteur de CO² par habitant, le pays tente "de redorer au mieux son image", indique Nabil Enasri. En 2012, dans un reportage, la chaîne Al Jazeera confirmait que la firme américaine Chevron testait une centrale solaire à Doha, la capitale. Pour parvenir à ses fins tout en respectant l'environnement, le Qatar pourrait bien faire fonctionner l'intégralité de ses usines avec des panneaux solaires soit "l'équivalent de 350 hectares (la surface de Central Parc) de panneaux solaires", selon Matthieu Brun.
 
Malgré les obstacles techniques, Hervé Guyomard, directeur scientifique à l'INRA explique que le projet permet aussi de faire avancer la recherche. "C'est une bonne chose que le Qatar veuille investir dans la question de l'irrigation et de l'économie de l'eau. C'est une manière de répondre à la question qui anime beaucoup de chercheurs. Comment continuer à nourrir la planète malgré les changements climatiques (réchauffement de la planète)?"
 
Reste donc à savoir si le QEERI (Qatar Environnement & Energy Research Institute), lancé en 2011 et membre de la Qatar Foundation, sera en mesure de faire face aux différents défis environnementaux pour remplir les objectifs du programme d'autosuffisance alimentaire. En 2008, l'Arabie Saoudite a renoncé constatant que la culture du blé avait bu 80 % de la nappe phréatique fossile. A l'horizon 2018, le pays pourrait définitivement arrêter sa production de blé et redevenir totalement dépendant des importations. 
 
Mais certains investisseurs, comme Moutaz Al Khayyat, ne veulent pas entendre parler de crise. L’importateur des vaches assure que « personne ne ressent de crise dans la vie de tous les jours ». Un consommateur interrogé sur place confie à Bloomberg : « C’est un message de défiance, pour dire que nous n’avons pas besoin des autres."
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