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Publié par Bob Woodward

L'Arabie Saoudite est-elle en train d'écarter le Qatar de l'Afrique ?
La violente crise diplomatique survenue le lundi 5 juin entre l’Arabie saoudite et le Qatar – ce dernier étant accusé de soutenir le terrorisme – a des répercussions jusqu’en Afrique. De fait, Riyad se démène pour obtenir le soutien du plus grand nombre d’Etats africains, sommés de prendre position.
 
Sept pays du continent (Niger, Mauritanie, Sénégal, Tchad, Egypte, Comores et Maurice) ont déjà fait le choix de rappeler leur ambassadeur en poste à Doha. De son côté, Djibouti a préféré réduire le personnel de son ambassade pour ne pas insulter l’avenir, le Qatar faisant office de médiateur sur le différend frontalier qui oppose le pays à l’Erythrée.
L’Afrique – en dehors du Maghreb – reste un continent encore mystérieux pour les dirigeants qataris. Cependant, l’objectif poursuivi de la diplomatie de l’émirat depuis l’arrivée au pouvoir en 1995 de l’ancien émir Hamad Ben Khalifa Al-Thani – stratégie poursuivie par son fils Tamim – a été de s’ouvrir et de faire connaître ce petit pays aux 250 000 citoyens dont le PIB par habitant est le plus élevé au monde, devant le Luxembourg.
 
Les vecteurs que sont sa chaîne d’information continue Al-Jazira, BelN, sa chaîne dévolue aux sports, l’achat de clubs de foot comme le PSG, sa compagnie d’aviation à prix abordables Qatar Airways participent au soft power sur le continent africain.
 
En dehors de son souhait de projeter une image de puissance « mondiale », le Qatar compte aussi sur l’Afrique pour développer ses revenus. Qatar Airways est très bien positionnée en Afrique de l’Est en reliant la plupart des pays (Soudan, Ouganda, Erythrée, Ethiopie, Kenya, Tanzanie, Mozambique), tout en n’oubliant pas certains pays clés d’Afrique de l’Ouest tels le Nigeria et l’Afrique du Sud.
 
Les dirigeants qataris voient également l’Afrique comme un territoire capable de leur fournir ce que l’Emirat n’a pas et n’aura jamais : l’autosuffisance en produits alimentaires. Hassad Food, fondé en 2008 et faisant partie du fonds d’investissement Qatar Investment Authority, a pour objectif d’investir à l’étranger afin d’acquérir des terres agricoles ainsi que des zones d’élevage. Si, pour le moment, les rares projets qui fonctionnent ne sont pas situés en Afrique (Australie, Oman, Pakistan), Hassad Food s’intéresse beaucoup à l’Afrique et les différents Etats du continent rivalisent de stratégies d’approche pour s’arroger les millions de dollars d’investissement potentiels.
 
En ce qui concerne le secteur de prédilection du Qatar, l’énergie, seuls deux investissements ont fonctionné : la prise de participation de 15 % par Qatar Petroleum dans la filiale de Total en République du Congo ainsi que l’arrivée de la même société d’Etat sur un bloc de Chevron au Maroc. D’autres potentiels investissements dans l’électricité pourraient se concrétiser avec Nebras Power, consortium composé de la société d’électricité qatarie Qatar Electricity and Water Company, Qatar Petroleum et Qatar Holding.
Jusqu’à maintenant, en dehors de quelques hôtels et complexes résidentiels au Maghreb, son investissement énergétique à Brazzaville et Rabat et les vols de sa compagnie aérienne, le Qatar reste plutôt en retrait en Afrique par méconnaissance, voire par peur du continent et un manque de personnels qualifiés.
 
Ce manque de réalisation concrète conduit à façonner une image assez négative sur le continent, car les annonces d’investissement sans lendemain se multiplient depuis dix ans, décrédibilisant la parole des décideurs qataris. Cela n’améliore pas une image déjà controversée, en particulier dans certaines zones à dominance musulmane comme au Maghreb et au Sahel, où le soutien affiché du Qatar à l’islam politique fait peur à ses dirigeants et à une partie de la population.
 
Les présidents des Etats africains dans lesquels la population est à dominante musulmane – et où de nombreux lieux de prière sont construits et contrôlés par les intérêts saoudiens via des organismes de charité – subissent une forte pression depuis le déclenchement de la crise qui a conduit l’Arabie saoudite, mais aussi les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Yémen et l’Egypte, à couper les relations diplomatiques avec le Qatar et à organiser un blocus terrestre et aérien à son encontre.
 
L’Arabie saoudite a utilisé ses ambassadeurs dans les capitales africaines ou des émissaires spécialement envoyés depuis Riyad afin de convaincre les présidents de prendre l’unique décision qui s’impose à ses yeux : le rappel des ambassadeurs en poste à Doha et la rupture des relations diplomatiques. Pour ce faire, deux moyens de pression ont été utilisés par ses émissaires : l’arrêt potentiel d’une manne financière pourtant jusqu’alors très modeste – en dehors des projets financés par le Fonds arabe pour le développement économique et social (Fades) – et des menaces à peine voilées de complications dans l’obtention de visas pour le pèlerinage à La Mecque.
 
Ces deux arguments ont souvent payé dès les premières prises de contacts, notamment dans les Etats se trouvant dans une position difficile au niveau économique et politique. Certains pays ayant des rapports difficiles avec le Qatar, comme la Mauritanie, n’ont même pas eu besoin d’une quelconque pression pour prendre le parti de l’Arabie saoudite. La décision de rappel des ambassadeurs a souvent été prise par les seuls présidents africains, sans l’avis de leurs gouvernements ni des ministres des affaires étrangères.

Pourtant, certains Etats africains où la population musulmane est importante n’ont pas souhaité prendre position dans ce conflit. Les pays du Maghreb – Maroc, Algérie, Tunisie –, mais aussi le Soudan et la Somalie, ont appelé au dialogue sans prendre parti, considérant qu’ils n’ont pas à choisir entre les deux principaux protagonistes, avec lesquels ils ont des liens diplomatiques et économiques forts.

L'Arabie Saoudite est-elle en train d'écarter le Qatar de l'Afrique ?
Le cas le plus singulier reste le Nigeria, où le nombre de citoyens musulmans est probablement le plus élevé du continent africain, avec l’Egypte. L’ancien président nigérian Goodluck Jonathan a ouvert en 2013 une représentation diplomatique à Doha et les deux pays se côtoient depuis longtemps dans le cadre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et de son pendant gazier, le Gas Exporting Countries Forum, dont le siège est au Qatar.
 
Les relations sont également bonnes avec l’Arabie saoudite, où l’actuel président nigérian, Muhammadu Buhari, s’est rendu en février 2016, avant de passer par Doha. Cependant, M. Buhari, général nationaliste, accepte très difficilement la pression extérieure. Lors du sommet de Riyad où se sont réunis fin mai une cinquantaine d’Etats sunnites ainsi que le président américain Donald Trump, le Nigeria n’a envoyé que des ministres, alors que la plupart des pays étaient représentés par leur président ou leur premier ministre.
 
M. Buhari – tout comme son vice-président, Yemi Osinbajo, actuellement président par intérim – ne souhaite pas qu’on lui dicte ce qu’il doit faire dans son pays, pas plus qu’il ne veut être l’otage de quiconque sur le plan international. Il a, enfin, le devoir de ne pas exacerber les tensions religieuses dans la fédération qu’il dirige : une grande partie de la population est chrétienne et n’accepte pas que le Nigeria soit considéré comme un pays musulman.
Manque de diplomates
 
Si le Qatar n’a pas su éviter les ruptures avec certains pays africains, c’est en partie par manque de diplomates, sachant qu’une partie des ambassadeurs qataris sont depuis deux semaines à Doha pour le ramadan. En outre, les ministres ou émissaires spéciaux de l’émir Tamim Ben Hamad Al-Thani ont concentré leurs efforts sur les grandes puissances occidentales et arabes.

Ces dix dernières années, le Qatar a pourtant dégagé d’importants moyens pour que les pays africains, y compris les plus vulnérables économiquement, puissent ouvrir une ambassade à Doha, mettant gracieusement à leur disposition des locaux et des véhicules. L’émirat est conscient que sa générosité supposée saura faire revenir, à moyen terme, la plupart des Etats partis sous la menace saoudienne. Cette crise souligne cependant cruellement combien la puissance géopolitique du Qatar, en constante ascension depuis le milieu des années 1990, demeure sans comparaison avec son grand voisin… qui souhaite aujourd’hui le lui rappeler.

L'Arabie Saoudite est-elle en train d'écarter le Qatar de l'Afrique ?

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