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Publié par Bob Woodward

Les journalistes ont-ils fait l'élection présidentielle ?
Parfois on se demande qui les Français préfèrent détester… les politiques ou les journalistes ? A chaque enquête de confiance, ces deux corporations se disputent les dernières places. Mais ces derniers temps, on se dit que finalement ce sont les journalistes les plus à plaindre : même les politiques les ont pris pour cible.
 
La charge très dure de François Fillon parlant de « Lynchage médiatique » est venue à l’appui de sa défense, dans l’affaire des emplois présumés fictifs de ses proches, visant à se positionner en candidat victime d’un système qui voudrait l’abattre. Exactement le même message qu’un Jean-Luc Mélenchon ou qu’une Marine Le Pen : il ne faut pas faire confiance aux médias et s’adresser désormais directement aux Français… sans filtre.
 
On pourrait y voir la victoire des réseaux sociaux, ou bien l’emprise des professionnels de la communication qui ont là un moyen direct de faire passer leurs messages, ou encore le produit de décennies de compromissions des journalistes politiques avec le pouvoir. Voire, l’effet délétère de l’information continue qui a favorisé l’opinion au détriment des faits. Bref blâmer tour à tour les responsables politiques, leurs communicants, les journalistes, les citoyens.
 
Mais en définitive, tout se résume à une question « est-ce que les médias font l’élection ? », ce dont tout ce petit monde semble persuadé.
Le traitement politique par plusieurs grands médias a-t-il pu influencer l’opinion publique française jusqu’à faire élire leur poulain supposé, Emmanuel Macron ? Rachel Marsden revient en compagnie de François-Bernard Huyghe, spécialiste de la communication, de la cyberstratégie et de l’intelligence économique à l’IRIS.
 
Selon un sondage réalisé dimanche par Opinionway, 45 % des électeurs d'Emmanuel Macron ont voté pour le candidat d'En Marche! non pas pour ses idées ou son programme, mais pour « un vote utile ». Un vote utile qui pourrait avoir été inspiré par une campagne politique délétère, dont on ne retiendra que le feuilleton des « affaires » sur François Fillon et le phénomène Macron, savamment entretenus par les médias.
 
François-Bernard Huyghe rappelle ce fait: « La quasi-totalité de la presse française est détenue, quand il ne s'agit pas de chaînes publiques, par sept des onze plus grands milliardaires français et devinez pour qui votent les sept… »
 
Le spécialiste de la communication à l'IRIS relève ensuite une forme d'entre-soi parmi les élites médiatiques: « Les médias classiques, les mass media, sont dirigés par des gens qui ont fait certaines études, qui vivent dans certains quartiers, qui vont dans certains restaurants, […] qui vivent dans des villes comme Paris. À Paris, Emmanuel Macron fait 40 % des voix et Marine Le Pen 5 %. » Jamais on n’avait connu, avant cette campagne, un tel interventionnisme des médias pour baliser les thèmes de campagne et imposer le choix du bon candidat.
 
« Ils sont 3 000, dont un tiers de journalistes, et ils attendent leur champion. » David Pujadas entend-il ce qu’il vient de dire, en cette soirée électorale du premier tour de la présidentielle, alors qu’il commente les images diffusées en direct depuis le quartier général d’Emmanuel Macron vers 22 h ? Pour le coup, il dit vrai : les journalistes attendent Emmanuel Macron, ils attendent leur champion.
 
À l’heure où j’écrivais ces lignes, on ne connaissait pas encore l’issue de cette élection. Mais elle ne faisait déjà guère de doute, surtout après la performance affligeante (le mot est faible) que Marine Le Pen a offert, lors du débat du 3 mai, qui ressemble, ni plus ni moins, à un suicide politique. La victoire d’Emmanuel Macron n’est pas uniquement celle du candidat des geeks, des traders et des start-uppeurs. C’est aussi la victoire du candidat des médias, au terme d’une campagne électorale largement « dépolitisée », pour reprendre le paradoxe énoncé par le sociologue Mathieu Bock-Côté.
 
Dans les écoles de journalisme, les étudiants apprennent et récitent sagement que la presse a notamment une fonction politique (défendre la démocratie) et une fonction civique (offrir un champ d’expression au débat public). À ces deux fonctions, les médias dominants — j’entends par là les médias d’information nationaux, dans leurs versions électronique, audiovisuelle et imprimée — semblent avoir renoncé.
 
Ils y ont renoncé avec la bonne conscience qui est toujours la leur quand ils s’affranchissent de toute exigence d’objectivité au nom de leur sacro-saint, et bien pratique, « principe de responsabilité », que l’on peut résumer comme le fit un jour pour moi un journaliste, avec une totale candeur : « On ne peut quand même pas laisser les gens avoir des pensées horribles. » C’est cette bonne conscience qui envahit le cerveau de la journaliste Audrey Pulvar lorsqu’elle signe une pétition contre le Front national. À mon sens, cette initiative n’aurait qu’un caractère très anecdotique si elle avait été reçue comme on eut été en droit de l’attendre dans la démocratie qu’il s’agit, paraît-il, à l’heure où je rédige cet article, de sauver. C’est-à-dire, si la mise à l’écart temporaire d’Audrey Pulvar par la direction de la chaîne, suite à sa prise de position officielle, n’avait pas suscité tant d’indignation. Après tout, le problème résidait seulement dans le fait qu’elle eût franchi publiquement la frontière qui sépare journalisme d’information et journalisme d’opinion. Une distinction qui échappe manifestement à Gérald Darmanin, lequel commenta, offusqué : « Ce qui importe, chez un journaliste, c’est son professionnalisme. Pas son opinion. » Tandis que Bernard-Henri Lévy écrivait sans scrupule qu’« en état d’urgence politique, on comprend que les règles de neutralité soient momentanément oubliées ». Si leur conception du métier de journaliste est surprenante, il est vrai que ni Darmanin ni BHL ne l’exercent. Ce qui est inquiétant, c’est que la plupart des médias semblent la partager.
 
Les candidats jouent stratégiquement avec ces propriétés des médias pour rendre plus légitimes leurs propositions ou bien disqualifier les adversaires. Chaque candidat, même les plus jeunes, a un «capital politique» fait de réputation qu’il tient de son passé ou de son appartenance partisane et n’est pas totalement libre de proposer le programme qu’il souhaite. Ainsi, on a vu durant les primaires de la droite et du centre qu’un large consensus existait autour d’un programme économique libéral et d’un programme fortement sécuritaire. Mais on a vu aussi comment la critique de Nicolas Sarkozy à l’égard de «l’alternance molle» d’Alain Juppé a permis au troisième candidat, François Fillon, d’émerger et d’écraser finalement ses concurrents.
 
Le poids des sondages diffusés par les médias s’est ici avéré décisif en avalisant une poussée irrésistible des intentions de vote redoublant l’emballement médiatique. On voit ici que la question du poids des sondages est avant tout la question de leur diffusion médiatique.
 
La phase des primaires passées, on a été submergé par le feuilleton du Pénélopegate qui a mis à mal le profil public du vainqueur de la primaire de la droite pris dans la contradiction entre son image de probité revendiquée comme irréprochable et de la réalité d’une situation moralement inacceptable. On a pu évoquer à ce sujet l’existence d’un authentique «tribunal médiatique» faisant fi de la présomption d’innocence pour mettre en danger de non-qualification au deuxième tour de l’élection présidentielle le candidat présumé fautif.

Mais l’un des paradoxes de cette campagne réside dans l’impact très inégal de la révélation médiatique des emplois fictifs de Marine Le Pen au Parlement européen comparé à ceux présumés de la famille Fillon. Cet exemple montre bien que le poids des médias n’est pas homogène lorsque change l’identité partisane du protagoniste central. On connaît bien la distribution des préférences médiatiques des citoyens et on sait aussi qu’ils ont tendance à penser que l’influence des médias ne jouera que sur «les autres»: c’est ce qu’on appelle «l’effet troisième personne». Il n’en demeure pas moins que le commentaire médiatique a posteriori d’un débat télévisé peut s’avérer déterminant pour la reconnaissance d’un vainqueur, comme l’a montré le cas Fillon en novembre 2016. Ce qui est en cause ici, c’est la circularité de l’information pour parler comme Pierre Bourdieu qui fustigeait l’imitation des médias dans la reproduction de leurs commentaires.

Les journalistes ont-ils fait l'élection présidentielle ?
Au fond, une campagne électorale se joue principalement dans les médias et les quelques conduites de participation spontanée – assistance aux meetings, collage d’affiches, diffusion de tracts, porte-à-porte, etc. – reste l’apanage d’une toute petite quantité de citoyens ou militants. Certes, la participation en ligne (sur Facebook, Twitter ou YouTube) se développe rapidement mais n’implique que très faiblement ceux qui cliquent et s’en tiennent là pour exprimer leurs opinions. On peut même craindre qu’elle n’enferme les convaincus dans un comportement de consolidation continue de leurs convictions – ce qui à terme conduirait à une menace authentique pour le dialogue démocratique.
 
Au total, les effets les plus puissants des médias résident dans leur capacité à conférer une visibilité différentielle, un cadrage (une interprétation) discriminant et à orienter l’attention publique sur des objets préférentiels.
 
Il ne faudrait, cependant, pas oublier que les médias sont insérés dans des mondes sociaux auxquels leurs consommateurs appartiennent aussi et de cette expérience ils tirent des attitudes politiques parfois persistantes.
Les journalistes ont-ils fait l'élection présidentielle ?

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