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Publié par Bob Woodward

Daech: extension du domaine de la lutte ?
Tout en perdant du terrain en Syrie et en Irak, les djihadistes de Daech tentent d’étendre leur zone de nuisance dans plusieurs pays hors du Moyen-Orient, en particulier en Asie.
 
Le terrorisme vient de rattraper la Russie de Vladimir Poutine. Alors que le bilan provisoire de l’explosion survenue lundi 3 avril dans le métro de Saint-Pétersbourg s’élève à 14 morts et 50 blessés, les autorités russes ont ouvert une enquête pour « acte terroriste ».
 
Le lendemain en fin d’après-midi, aucune revendication n’avait été reçue. Mais depuis septembre 2015 et le début de l’intervention militaire de Moscou en soutien au régime syrien, le régime de Vladimir Poutine se sait visé par Daech.
 
Quelques heures après l’explosion, les services de sécurité ont identifié un suspect. Le « kamikaze » serait né au Kirghizstan, ex-république soviétique d’Asie centrale, une région qui a fourni un fort contingent de djihadistes à Daech – 600 ressortissants ont rejoint les groupes de combattants en Irak et en Syrie, selon le gouvernement kirghiz.
 
L’attitude des autorités russes, ces dernières heures, contraste avec les semaines de déni qui avaient suivi l’explosion d’un Airbus A321 transportant des touristes russes d’ Égypte vers Saint-Pétersbourg (224 morts), le 31 octobre 2015. Soit un mois après le début de l’intervention militaire russe en Syrie. Daech, déjà implanté dans le Sinaï, avait alors revendiqué l’attaque. Moscou avait attendu les attentats du 13 novembre à Paris, pour reconnaître, dans la foulée, le caractère terroriste du crash aérien.
 
Que l’hypothèse Daech soit évoquée avec insistance sitôt après l’attentat de Saint-Petersbourg n’est pas anodin, alors que les territoires occupés par l’organisation en Irak et en Syrie s’amenuisent (lire ci-dessous), actant à terme la disparition du « califat ».
 
Ceci n’empêche pas Daech d’étendre son pouvoir de nuisance ailleurs. En Afrique du Nord ou subsaharienne, en Asie centrale, orientale ou extrême-orientale, et dans plusieurs pays européens.
 
De l’Afghanistan aux Philippines – où le groupe Abou Sayyaf, fondé au début des années 1990 avec le soutien d’Al-Qaida, a rallié Daech dès 2014 –, du Nigeria – où une faction de Boko Haram lui a fait allégeance – à l’Égypte, des organisations qui s’en revendiquent passent à l’action et s’implantent en semant la terreur.
 
En Égypte, précisément, depuis l’attentat visant l’Airbus A321, Daech gagne du terrain dans le Sinaï, parvenant le mois dernier, malgré un important déploiement militaire, à entrer dans El-Arish, capitale du nord Sinaï, et y perpétrant des actes d’extrême violence contre la communauté copte.
 
En Afghanistan aussi, sa présence s’accroît. Même si la menace Daech y est tempérée par les autorités, le groupe a démontré sa force en s’attaquant à quatre reprises aux chiites à Kaboul depuis juillet 2016. Dans la capitale afghane, Daech a ainsi revendiqué l’attaque du 8 mars contre l’hôpital militaire, réputé pour sa sécurité. Plus d’une centaine de morts.
 
Son implantation en Afghanistan, Daech l’a entreprise dès 2015, en semant la terreur dans les villages de l’est, proches de la frontière pakistanaise. En août 2015, elle met en ligne des vidéos d’exécutions d’hommes âgés forcés de s’agenouiller sur des mines enterrées. « Quand ils sont arrivés, ils n’étaient pas nombreux, ils prêchaient, se souvient très bien Javid, originaire du village de Kot. Comme les gens avaient peur des talibans, ils se sont rangés de leur côté. Leur groupe a grandi, ils ont imposé leurs règles. » Des milliers d’Afghans ont fui Kot, mais aussi Achin et Patchiragam.
 
Selon l’assistant du gouverneur de Jalalabad, aucun village ou district de la région ne serait contrôlé par Daech, et des opérations conjointes des armées afghane et américaine sont menées contre ces « insurgés » cachés dans les montagnes ou les forêts. Leur nombre « dans les rangs de Daech est passé d’environ 3 000 dans onze districts, à 700 dans trois districts » de l’est du pays, selon le porte-parole de la mission Resolute Support de l’Otan.
Une barrière édifiée au Pakistan
 
Compte tenu de la situation, et afin de lutter contre les infiltrations d’extrémistes armés, le Pakistan voisin vient d’entamer la construction d’une barrière le long des 2 400 km de frontière avec l’Afghanistan, et de fermer les deux postes frontières pendant un mois.
 
Pour Islamabad, la lutte est délicate : Daech, qui cherche à se renforcer, agit en partenariat avec la multitude de factions jadis rassemblées sous l’étendard du « TTP », le mouvement taliban pakistanais. Récemment, des vidéos de propagande invitaient ces factions à s’allier sous la bannière du califat.
 
Dans le pays, la seule attaque d’ampleur revendiquée uniquement par Daech est un attentat-suicide en février 2017 qui a fait 88 morts dans un mausolée soufi du Sindh. « Au Pakistan, Daech n’a pas de lieu spécifique mais compte un réseau de cellules dormantes qui repèrent des cibles et des failles de sécurité, précise l’expert en sécurité Amir Rana. Il faut remonter à juillet 2014 pour trouver trace de Daech dans le pays. Le groupe recrutait des combattants par centaines pour les envoyer en Syrie. »

Fin connaisseur des réseaux terroristes, Ijaz Khan estime que « Daech est devenu très puissant (au Pakistan) en prenant la place qu’occupait auparavant Al-Qaida. Mais de manière plus radicale, plus ‘‘moderne’’. » Ce qui fait craindre à cet enseignant de l’université de Peshawar que « dans les mois ou années à venir, Daech essaie de s’approprier un territoire au Pakistan : c’est son objectif. »

Daech: extension du domaine de la lutte ?
Ça pourrait l’être aussi au Bangladesh, pays de 160 millions d’habitants, en majorité musulmans. Malgré l’escalade des attentats depuis trois ans, le gouvernement de Dacca continue à nier toute implication de Daech, notamment par crainte de faire fuir les investisseurs étrangers.
 
Selon le journaliste David Bergman, « des expatriés bangladais sont effectivement allés en Syrie et en Irak. Revenus, ils ont recruté. Mais cela semble s’en tenir à des initiatives individuelles. » Daech a pourtant revendiqué une vingtaine d’attaques dans le pays en 2016, et encore une, le 24 mars dernier.
 
Le gouvernement, lui, concentre sa lutte sur le Jamayetul Mujahideen Bangladesh (JMB), groupe local qui a prêté allégeance en 2015, auteur du massacre de juillet 2016 dans un café de Dacca (22 morts, dont 18 étrangers). Monirul Islam, responsable de l’unité antiterrorisme de la police, réfute formellement la main de Daech ce jour-là : « Les assaillants avaient des armements limités. Pour se financer, le JMB commet même des vols, ce qui prouve la limite de ses moyens. »
 
D’autres pays d’Asie, la Malaisie, la Chine (du fait de combattants issus de la minorité musulmane ouïgoure dans la province du Xinjiang) ou la Birmanie, constituent des cibles pour Daech. À Kuala Lumpur, capitale malaisienne, des services spéciaux ciblent les potentiels réseaux locaux. Les autorités affirment avoir déjà arrêté plus d’une centaine de citoyens suspectés de liens avec Daech, et plusieurs attentats auraient été évités. Deux jeunes Malaisiens de 25 et 22 ans ont toutefois été condamnés à 25 ans de prison, en mars 2017, pour avoir mené en juin une attaque à la grenade contre une boîte de nuit. Ils se revendiquaient de Daech.
 
« L’islamisation s’accélère en Malaisie où 70 % de la population est musulmane. La présence de Daech y est une réalité, mais le gouvernement ne tolère aucun extrémisme au nom de la religion », assure Brandon Pereira, rédacteur en chef du site d’information Malaysia Insight. Le gouvernement évalue toutefois à plus d’une centaine le nombre de Malaisiens partis combattre en Syrie. Un « recrutement » qui touche aussi des professeurs ou des policiers. Ce qui inquiète : « Ici, nous avons à manger, il n’y a pas de guerre, ce ne sont ni la pauvreté ni les inégalités qui motivent les combattants, poursuit Brandon Pereira. L’idéologie contamine les cerveaux de certains musulmans.»
 
Le 29 juin 2014, Daech proclame son « califat » sur une vaste zone entre la Syrie et l’Irak. Trois ans après, il a perdu du terrain dans le nord de la Syrie (à Manbidj ou Jarablus) et autour de Damas ; au centre de l’Irak (à Falloudja ou Ramadi) et au nord (à Mossoul, sa place forte) ; en Libye, « province » du califat, où Daech a dû quitter Syrte.
20 000 combattants étrangers, dont 5 000 Européens, seraient actifs sur place. Mais le flux de ceux rejoignant l’Irak ou la Syrie a fortement diminué. Selon le ministre de la défense britannique, « Daech sera expulsé des principales villes d’Irak au cours de 2017 ».
Les revenus tirés de la vente du pétrole et de ses produits dérivés en Irak et en Syrie étaient estimés en 2015 entre 380 et 475 millions d’euros. En 2016, ils n’auraient été que de 246 millions d’euros.
Daech: extension du domaine de la lutte ?

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