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Publié par Bob Woodward

Daech, ami ou ennemi de l'Arabie Saoudite ?
Même si Daech, Al Nosra, et autres Al-Qaïda se réfèrent continûment au Coran et à la parole du Prophète lorsqu’ils commettent leurs tueries, il est oiseux de poursuivre les débats sur la nécessité ou non d’aménager les textes sacrés musulmans pour espérer faire échec aux djihadistes. N’étant pas devenu moi-même subitement islamologue, comme tant de mes cousins « progressistes », et conscient que les écrits révélés sont par nature dociles à ceux qui les tordent, je vous propose de laisser le Prophète au ciel et le Coran sur l’étagère pour nous pencher sur l’histoire de l’expansion de l’islam intégriste.
Depuis un peu moins de cent ans, ce royaume prône et applique une  mouvance radicale de l’islam.
 
Le wahhabisme est un courant islamique né au 18ème siècle.  Il est l’ouvre du théologien et ouléma Mohamed Ben Abd Al Wahhab, qui a vécu de 1743 à 1792. Ce théologien s’est inspiré d’un courant qui existait depuis le 14ème siècle, le salafisme. Puis c’est à partir de ce courant déjà rigoriste que Mohamed Ben Abd Al Wahhab a fondé le wahhabisme que nous connaissons aujourd’hui.
 
Grâce à une alliance entre Mohamed Abd Al Wahhab, et le chef tribal, Mohammed Ibn Saoud, la mouvance a commencé à se développer. Les deux chefs ont créé une coalition pour réformer l’Arabie et ont fondé le premier royaume saoudien à la fin du 18ème siècle. Mais ils ont été vaincus par l’Empire Ottaman. Quarante ans plus tard, cette même alliance a alors bâti le deuxième royaume saoudien. Là encore, le royaume a été détruit, cette fois par les Égyptiens. Il faut ensuite attendre 1932 pour que, de nouveau, l’alliance entre les wahhabites – descendants de Mohammed Ben Abd Al Wahhab - et les descendants de Mohammed Ibn Saoud, se mette en place et fonde l’Etat saoudien tel qu'il existe en 2015.
 
Le wahhabisme se différencie par l’application stricte de la charia. Le salafisme envisage éventuellement d’avoir une vie spirituelle, comme la vie du prophète, mais n’envisage pas la vie pratique. Le wahhabisme, lui, envisage à la fois une conformité de la doctrine à l’époque du prophète, et de la pratique de la charia et de la pratique religieuse comme à l’époque du prophète. Le wahhabisme est donc le pendant pratique applicatif du salafisme.
 
Le wahhabisme est un courant islamique qui veut revenir aux sources de l’islam, c’est-à-dire qui veut que les musulmans vivent comme les musulmans vivaient au 1er siècle de l’islam. C’est donc un mouvement revivaliste, passéiste, rigoriste, qui s’appuie sur une interprétation littérale du Coran et de la tradition prophétique. Il vise à remettre une société en place musulmane, selon les  premiers principes de la religion.
 
Depuis la création du royaume saoudien en 1932, le wahhabisme a connu deux phases de modernisation. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et la signature du pacte du Quincy  - entre le roi Ibn Saoud et le président américain Franklin Roosevelt – le wahhabisme est dit "primitif", c’est-à-dire traditionaliste, et qui prône un retour vers soi, vers la spiritualité.  Et depuis cette alliance, il y a une application du wahhabisme à la vie sociale. Et c’est après le boom pétrolier des années quatre-vingt que l’Arabie saoudite introduit une dimension missionnaire dans  le wahhabisme, qui va prôner ce courant de l’islam au-delà de l’Arabie.
 
Je ne remonterai pas aux vastes conquêtes des troupes de Mahomet au VIIe siècle, ni aux grands empires musulmans fondés par les Arabes puis par les Ottomans, je me contenterai de rappeler la violence avec laquelle le wahhabisme, cet islam rigoriste messianique fondé en Arabie au XVIIIe siècle par Ibn ‘Abd al-Wahhab lié à la famille des Saoud, s’est propagé sur d’immenses territoires dont il assujettit et convertit de force à sa vision de l’islam les populations conquises. Ses pratiques guerrières fanatiques étant très semblables à celles des djihadistes du XXIe siècle, son histoire peut nous aider à comprendre le sens de la violence de ces derniers en replaçant cette barbarie dans sa cohérence historique.

Né à un moment où l’islam refluait, le wahhabisme fut un mouvement conquérant, idéologiquement réactionnaire au sens propre du terme, entendant revenir à un passé sacré, voire mythique ou fantasmé, celui des origines de l’islam. Intolérant, puritain et conservateur, bannissant la modernité et toute velléité de réforme, le wahhabisme s’est imposé dans la région par le fer et dans le sang, persécutant ou exterminant toutes les autres composantes musulmanes, celles qui se rattachaient au chiisme, mais également celles, sunnites non-conformes à leur conception d’un islam pur de toute souillure moderne. Comme les islamistes d’aujourd’hui, les wahhabites détruisirent nombre de tombes et de lieux saints « idolâtres », et s’attaquèrent en priorité aux musulmans réformistes dont ils brûlèrent les ouvrages de théologie et de droit – sans manquer de conjuguer ces autodafés avec la mise à mort de leurs auteurs, copistes et colporteurs.

Daech, ami ou ennemi de l'Arabie Saoudite ?
Aujourd’hui, du fait de sa situation de gardienne des deux lieux les plus saints de l’islam, et surtout de ses immenses revenus pétroliers depuis des décennies, le royaume des Saoud est devenu la puissance la plus agissante de la sphère sunnite où elle diffuse largement le wahhabisme à travers les prêches de ses prédicateurs, les écoles qu’elle finance, les chaînes de télévision et les milliers de journaux qu’elle a suscités ou sur lesquels elle exerce son autorité. La propagation de son endoctrinement, nous le voyons bien, ne se limite pas au monde musulman, elle touche les États de l’Amérique du Nord et de l’Europe de l’Ouest où les autorités, ne tenant guère à se mêler des affaires de culte des citoyens, ont renoncé à contrôler la diffusion et le contenu de l’éducation religieuse.
 
Dès lors que les plus aptes (financièrement parlant) à répondre au besoin d’un enseignement musulman sont précisément les wahhabites, ceux-ci n’ont eu aucun mal à étendre leur emprise en prodiguant leur doctrine tous azimuts dans les mosquées, les écoles musulmanes, et, de plus en plus, en prison.
 
Ces éléments connus de tous n’ont pas empêché l’Arabie Saoudite, qui fait partie des pays les plus misogynes au monde, d’avoir été élue, en avril 2017, à la Commission des droits des femmes de l’ONU censée s’investir dans « la promotion de l’égalité hommes-femmes et l’autonomisation des femmes ». « C’est comme désigner un pyromane chef des pompiers de la ville », a commenté Hillel Neuer, directeur exécutif de l’organisation UN Watch, ajoutant qu’avec cette élection, les Nations unies envoient un signal selon lequel « les pétrodollars permettent de tout acheter, même un profit politique ».
 
L’écrivain Kamel Daoud parle de l’Arabie comme d’un « Daech blanc », « mieux habillé et plus propre », que le « Daech noir », mais doté d’un clergé qui, tout en assurant la légitimité du régime,  « produit, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daech ». L’islamologue Ghaleb Bencheikh, membre de la délégation des droits de l’homme, va plus loin : « Daech, déclare-t-il, c’est le wahhabisme en actes, rien d’autre. C’est le salafisme, la cruauté en sus ».
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