Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Roubaix, épicentre de l'islamisme radical ?
Roubaix a été l’un des axes de pénétration du salafisme en France. Le salafisme est évidemment en relation avec l’Algérie et Roubaix est l’une des villes à la plus forte implantation algérienne. Il ne faut pas oublier que “la marche des Beurs” de 1983 est montée jusque Roubaix, ou qu’il s’y est tenu l’un des principaux meetings de soutien au FIS, après 1989.
 
Ainsi, les imams saoudiens vont très tôt investir Roubaix après l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, profitant des mouvements qui naissent alors en France. Il se développe là une politique de promotion du salafisme, à Roubaix comme dans la région lyonnaise.

De plus, Roubaix est proche du centre islamique de Bruxelles, où règne également une ambiance salafiste très forte. Les liens sont rapidement devenus étroits, sur fond de soutien au FIS. Or, le FIS, fortement salafiste, basculera dans le jihadisme à travers le GIA.

Il y a 20 ans, le Raid menait l'assaut contre une bande de braqueurs, devenus terroristes islamistes. Parmi eux, deux convertis.
 
Il est 6 heures, le 29 mars 1996, dans le quartier de l'Alma à Roubaix, lorsque le Raid donne l'assaut contre le "gang de Roubaix", apparemment une bande de braqueurs, mais engagés dans une dérive islamiste, qui annonce le parcours actuel des El Bakraoui, Coulibaly, et autres Kriket, ces délinquants devenus djihadistes.
 
Du 27 janvier au 8 février, plusieurs hold-up et braquages ultra-violents avec armes de guerre ont lieu dans la métropole lilloise, une fusillade faisant un mort à Roubaix. Mais "après le 8 février, ça s'arrête net. On le saura après : deux à trois sont repartis en Bosnie, avec leur maigre butin pour acheter de l'armement lourd et faire quelque chose d'encore plus sérieux", se souvient Romuald Muller, ancien chef de la brigade criminelle de Lille. Le 25 mars, un fourgon de la Brinks est ainsi attaqué à Leers au lance-roquettes, à la kalachnikov et à la grenade. Le 27, les enquêteurs réalisent que des membres du gang ont fait un aller-retour à Molenbeek, aujourd'hui fief présumé du djihadisme en Europe. Le 28 mars, la violence monte encore d'un cran : un attentat à la voiture piégée, garée devant l'ancien commissariat, est évité de justesse, à quelques jours d'une réunion du G7 dans la capitale des Flandres.
 
Cette tentative manquée précipite l'assaut du Raid. Quatre des malfaiteurs, tous issus de la jeunesse roubaisienne immigrée du Maghreb et de Turquie, meurent dans l'effondrement et l'incendie de la maison provoqué par des grenades qu'ils avaient lancées.
 
Le jour de la fusillade, Jean-Louis Debré, alors ministre de l'Intérieur, explique pourtant que cette affaire relève du "grand banditisme" et nullement "du terrorisme" ou de "l'islamisme". Les spécialistes de la lutte antiterroriste, eux, sont dépités d'être tenus à l'écart de l'enquête, persuadés qu'il ne s'agissait pas de simples délinquants de droit commun, mais bien des partisans d'un islam radical.
 
Parmi les dix membres de la bande, figurent en effet deux convertis, surnommés parfois "les ch'tis d'Allah", nés dans des familles catholiques ouvrières : Lionel Dumont et Christophe Caze, tué le lendemain en Belgique lors de sa fuite et considéré comme le "cerveau" du groupe. "C'est une des premières fois que la question des convertis se pose, alors qu'aujourd'hui elle est importante, vu le nombre de départs de Français vers des terrains de combat", argue Antoine Mégie, maître de conférence en sciences politiques à l'université de Rouen et spécialiste de la lutte contre le terrorisme.
 
La route du "gang de Roubaix" épouse en effet celle de la Bosnie, où plusieurs membres ont combattu dans les rangs des moudjahidine de Zenica en 1994 et 1995, des soldats de l'islam venus combattre les Serbes aux côtés de l'armée bosniaque. Le politologue Gilles Kepel, dans son ouvrage Passion française (Gallimard), rappelle, lui, "qu'après les accords de Dayton de décembre 1995 (mettant fin à la guerre en Bosnie, NDLR), Caze et Dumont s'étaient recyclés dans le djihad sur le territoire français". "Au confluent entre grand banditisme et terrorisme islamiste, ils prolongeaient à leur manière fruste l'épopée meurtrière de Khaled Kelkal, abattu quelques mois auparavant le 29 septembre 1995 dans la banlieue lyonnaise." Selon le chercheur, ils "anticipaient l'affaire Merah" en 2012, "après seize années qui avaient marqué une longue pause du terrorisme djihadiste dans l'Hexagone".
 
Sur les dix membres du "gang", quatre sont tués lors de l'assaut, un est tué le lendemain, deux sont incarcérés, deux ont été libérés au début des années 2010 et 1 n'a jamais été retrouvé.
 
Plus avant, Roubaix a été le théâtre d’événements fondateurs, au moment de la guerre d’Algérie, avec les affrontements entre le Mouvement national algérien et le FLN. Les hommes s’y sont battus à mort, sur fond de prélèvement de l’impôt révolutionnaire que tous les ouvriers étaient tenus de payer à cette époque de plein emploi, sous peine d’être exécutés. On estime généralement le nombre de morts à près de trois cents en moins de huit ans.
Les deux terroristes arrêtés dernièrement à Marseille viennent de Roubaix: le 7 décembre 2016, le domicile de Merabet, à Roubaix, est perquisitionné. Les policiers découvrent un drapeau du groupe Etat islamique, de la documentation djihadiste. Mahiedine Merabet est absent, mais un autre homme se trouve dans l'appartement. A ce moment-là, ce dernier présente des papiers. Qui s'avèreront être faux : il s'agit en fait de Clément Baur...terroriste prêt à frapper durant la campagne présidentielle française.
 
Par ailleurs, les harkis étaient fortement implantés, à Roubaix. C’était l’une des rares villes, avec Dreux, en Normandie. Ils étaient implantés là parce qu’il leur était possible de travailler dans l’industrie ; ils n’étaient pas laissés au chômage, comme dans le sud de la France. Or, les jeunes du FLN traitaient les fils de harkis de traîtres, à l’époque. Ce qui s’est retourné contre eux ensuite. Ce sont les autres qui leur ont reproché d’avoir abandonné l’islam, avec les généraux, et leur disaient “Nous sommes plus musulmans que vous”... A Roubaix, l’islam se voit, et cette visibilité nourrit des inquiétudes et des fantasmes. Des librairies coraniques, des magasins de mode aux foulards par dizaines, des boucheries halal en veux-tu en voilà, et six mosquées. Le magazine Valeurs actuelles fait son beurre du décor : déjà deux reportages sur l’un des cent «Molenbeek français». L’expression a été utilisée par le socialiste Patrick Kanner, ministre de la Ville, ancien président du conseil général du Nord et ex-salarié du centre communal d’action sociale de Roubaix. Il n’a cité aucun nom, mais Roubaix s’est senti tout de suite visé, et trahi : «Nous ne réglerons pas les problèmes avec une étiquette supplémentaire» , peste Guillaume Delbar, le maire LR qui a ravi la municipalité au PS lors des dernières élections. Roubaix est déjà la ville la plus pauvre de France, avec 45 % de ses 95 000 habitants sous le seuil de pauvreté, d’après une étude de 2014 du cabinet Compas, spécialisé dans l’observation sociale. Les militants PS se désolent de même, comme Romain Belkacem : «Petite délinquance, pauvreté et radicalisation, tous les ingrédients sont présents, mais évitons les raccourcis devant un micro.»
 
La poussée du salafisme, cet islam rigoriste et sunnite, est un fait dans une ville où «40 % de la population est issue d’un pays où la religion musulmane est majoritaire», précise Michel David, ancien directeur général adjoint des services à la mairie de Roubaix. Une minorité religieuse ostentatoire : les femmes flottent dans des jilbab (long voile couvrant le corps) ou, de façon plus rare, portent le niqab, qui ne laisse voir que les yeux ; les hommes ont le pantalon court, la barbe longue, et refusent de serrer la main aux femmes. Ce radicalisme se propage : une assistante sociale du quartier de l’Alma, l’un des plus dévaforisés de la ville, raconte ces séances sur la sexualité, au collège, où la moitié de la classe se retourne et se bouche les oreilles. Les militants politiques et associatifs restent abasourdis devant ces habitants qui leur disent que «voter, ce n’est pas halal ».
Roubaix, épicentre de l'islamisme radical ?
Les Roubaisiens usent de leur arme favorite, le rire, et vannent les salafistes à qui mieux mieux. Sujet du jour, l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, invité pour une conférence à la mosquée Arrahma, qui conseille entre autres de ne pas écouter de la musique par crainte de se transformer en cochon. «Ferme la télé !» s’exclame Mohamed dans sa boutique de téléphones portables du quartier de l’Epeule. Une chaîne musicale y tourne en boucle. Il s’amuse à imiter les grognements d’un porc, devant ses copains rigolards. Avec un fond de tristesse. Car, depuis les attaques terroristes à Paris et Bruxelles, la moquerie ne suffit plus, il le sait bien. «Déjà, dans les années 90, on voyait poindre un islam à la mode algérienne», rappelle Ouassila Lafri, médiatrice sociale et roubaisienne. Les groupes armés qui semaient alors la terreur en Algérie se revendiquaient des Frères musulmans, adeptes d’un islam politique. C’est le début des affaires de voiles dans les lycées. «Puis ça s’est calmé, ou on s’est habitué. Mais depuis cinq ou six ans, on sent le poids des mosquées.» Elle raconte cette jeune stagiaire, qui, du jour au lendemain s’est mise à porter le jilbab, comme ça, juste parce qu’une dame à la mosquée le lui a recommandé. «Pourtant, elle ne prie pas. Le problème est là : que se passe-t-il dans la tête de ces jeunes-là ?» Car Roubaix a vu partir des jeunes en Syrie. «Douze depuis 2013, dont six sont morts», affirme Amine Elbahi, Roubaisien âgé de 20 ans et militant LR. Sa sœur vit avec son bébé dans la banlieue d’Alep, elle est mariée à un combattant de l’Etat islamique. Un matin d’août 2014, elle est allée au marché et n’a pas réapparu.

Personne ne confirme le chiffre. En croisant les conversations, quatre cas au moins émergent. Celui de Sofiane, «petit emmerdeur, voleur de Carambar, qui tourne délinquant», raconte Ouassila. Sofiane est parti à 16 ans, sans avoir jamais mis les pieds à la mosquée, et revenu dans un cercueil. La sœur d’Amine Elbahi s’est radicalisée en un an. «Elle était dans un questionnement identitaire et s’est mise dans le culte, se souvient son frère. Elle priait tous les jours, allait chercher à Menin, à la frontière belge, des livres interdits en France.» C’est après coup qu’il a reconstruit le cheminement de sa sœur. Elle fréquentait la mosquée salafiste Abou Bakr dans le quartier du Pile, mais «son recruteur était le frère de sa meilleure amie», souligne-t-il. Jamal Achahbar, de l’association de prévention spécialisée Horizon 9, n’est pas surpris : «Le recrutement est dispersé et individuel. Il vise des jeunes fragiles, qui se radicalisent plus à cause d’une perte de repères qu’à cause d’une pratique religieuse», explique-t-il. Pour lui, faire l’amalgame entre salafisme et jihadisme est une erreur. C’est aussi ce que pense Michel David : «Ce sont deux combats séparés à mener. Il faut lutter contre le salafisme parce qu’il enferme une communauté à l’écart des autres, mais il ne conduit pas mécaniquement au jihadisme, qui est un processus sectaire .» La riposte reste à construire. Elle nécessite des moyens, qui ne sont pas au rendez-vous.

Roubaix, épicentre de l'islamisme radical ?

Commenter cet article