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Publié par Bob Woodward

La Turquie est-elle lâchée par les Etats-Unis ?

La visite à Ankara du secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson a montré que la nouvelle administration Trump n'avait pas l'intention de modifier les positions du pays. Le nouveau président américain a exprimé son soutien à la Turquie en tant qu’« allié stratégique et membre de l’OTAN » lors d’un appel téléphonique avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan. Les relations d’Ankara avec Washington ayant été tendues au cours des derniers mois de la présidence de Barack Obama, Comment pourrait-on imaginer un rapprochement entre ces deux pays ? Est-ce que les deux parties vont redéfinir leurs relations ? Et quelle serait  la stratégie de la nouvelle administration américaine concernant la région du Moyen-Orient, entre autres la Syrie ?

Ankara qualifie les Forces d’autodéfense des Kurdes syriens d’organisation terroriste liée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, organisation interdite en Turquie), tandis que les États-Unis leur apportent un soutien et considèrent les Kurdes syriens comme des alliés dans la lutte contre Daech. Ankara et Washington semblent avoir eu de nombreux différends au cours de ces dernières années. Comment pourraient-ils parvenir à résoudre ces différends ?

Il y a à peine quelques mois, la Russie, l’Iran et la Turquie ont renforcé leur coopération politique et militaire dans la lutte contre Daech. Un rapprochement éventuel entre la Turquie et les États-Unis n’est-il pas paradoxal au regard des intérêts de cet axe ? Ne peut-on pas y voir un virage de la Turquie ?

Nouvelle déception pour la Turquie après la visite que vient d’effectuer à Ankara le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson. Une déception à la mesure des attentes entretenues par la diplomatie turque d’un changement de la politique américaine avec l’équipe Trump. Washington semble ne pas vouloir modifier ses positions sur les deux principaux sujets à l’origine de la détérioration des relations ces dernières années avec l’administration Obama. Le soutien américain aux milices kurdes en Syrie, considérées comme terroristes par la Turquie, continue de se renforcer notamment en préparation de la bataille pour déloger l’Etat islamique de Raqqa. Pas de changement non plus sur le refus des Etats-Unis d’extrader l’imam Fethullah Gülen, accusé par Erdogan d’être derrière la tentative de coup d’Etat de l’été dernier.

Ce revers survient au moment où le partenariat noué depuis l’été dernier avec la Russie en Syrie, et qui a abouti notamment à un accord sur l’évacuation d’Alep, se fissure. Le déploiement de forces russes il y a une dizaine de jours dans la région d’Afrine dans le nord-ouest de la Syrie, à la frontière turque, sous contrôle des mêmes forces kurdes soutenues par Washington, est un coup dur pour Ankara. L’alliance de revers initiée par Erdogan avec Poutine en forme de dépit ou de pression envers les Occidentaux apparaissait habile mais révèle un nouveau piège.

«Il y a eu entente américano-russe pour bloquer la Turquie», estime le chef d’un groupe rebelle syrien qui a participé à l’opération Bouclier de l’Euphrate menée par l’armée turque. L’offensive lancée en août a permis de déloger les forces de l’Etat islamique de la dernière portion de frontière turco-syrienne qu’ils tenaient et d’empêcher aussi les Kurdes de prendre ces territoires réalisant la continuité de leur zone autonome le long de la frontière turque. «Objectifs atteints» selon la Turquie qui a annoncé mercredi la fin de l’opération Bouclier de l’Euphrate à la veille de l’arrivée du secrétaire d’Etat Tillerson à Ankara.
Déchaînement

Lâché par Washington après Moscou au profit de ses pires ennemis, les milices du PYD kurdes, Ankara ne peut certainement pas se tourner vers l’Europe. Après son déchaînement ces dernières semaines contre les dirigeants européens accusés de l’empêcher de faire campagne auprès des communautés turques, Erdogan a peu de chance de trouver des oreilles attentives.

A la veille du référendum constitutionnel du 16 avril en Turquie, prévoyant notamment l’élargissement des pouvoirs du président de la République, ces déconvenues diplomatiques tombent mal. A moins que l’argument de «la forteresse assiégée» ne joue en faveur de la campagne d’Erdogan, qui n’a cessé de jouer sur la fibre du nationalisme turc.Il semble bien que la lune de miel soit bel et bien finie et consommée entre les deux parties. Et, désormais, les membres du clan Erdogan accusent, volontiers, leurs amis d’hier, les américains de tous les torts, et de tout ce qui leur arrive (de mal, bien entendu).

Dernier signe de cette paranoïa des Erdogan’s pour les américains, les déclarations du ministre turc de l’énergie, en même temps, gendre du président turc Erdogan, qui suite à de multiples et itératives coupures du courant électrique sur la ville d’Istanbul, quand il a accusé les USA d’être derrière cela, et explique que les américains avaient opéré d’énormes cyber-attaques contre le système de gestion de l’électricité, ce qui a occasionné ces coupures. Le ministre a ajouté que pas plus tard qu’hier, ses services ont pu contrer une grande cyber-attaque des américains qui a ciblé tous les districts de la gestion de l’électricité en Turquie.La tension monte de plus en plus fortement entre les USA et la Russie d’une part et la Turquie sous direction islamiste de l’autre. De nombreux signaux indiquent que Washington et Moscou, après s’être entendus sur la Syrie, veulent se débarrasser du président turc, Recep Tayyip Erdogan, dont les projets expansionnistes sont désormais considérés comme un obstacle.

Parmi ces signaux, le soutien russo-américain aux Kurdes de Syrie. Un appui violemment dénoncé par le président turc qui considère qu’il s’agit d’un appui indirect aux kurdes du PKK de Turquie, celui-ci étant lié aux « Unités de Protection du Peuple », une organisation sœur agissant au Kurdistan syrien.

Les Kurdes de Syrie, situés au nord tout le long de la frontière turque, sont armés et conseillés par les Russes et les Américains. Ces derniers les considèrent, depuis la défaite de l’État Islamique à Kobané, comme des alliés incontournables face aux djihadistes.

A contrario, le gouvernement islamiste turc soutient, au moins logistiquement, l’État Islamique dans sa lutte contre les Kurdes et contre Bashar al Assad.

En Irak, le Kurdistan autonome est considéré comme une force indispensable pour vaincre l’État Islamique. Lui aussi reçoit l’aide des Américains, des Européens et des Russes.

Sur le plan diplomatique, les Russes ont reconnu officiellement les Kurdes de Syrie comme un entité indépendante de Damas.

Plus encore, depuis quelques temps, le Kurdistan syrien a entrepris d’établir son autonomie formelle, sur le modèle du Kurdistan irakien.

En parallèle, le président Masoud Barzani du Kurdistan irakien a annoncé un référendum d’autodétermination avant octobre.

Dans les deux cas, il est difficile de croire à un hasard de calendrier. Impossible pour les Kurdes de Syrie et d’Irak de prendre de telles initiatives sans avoir reçu des encouragements de la part de la Russie et d’Israël et, d’une façon ou d’une autre, un consentement au moins passif des États-Unis.

Recep Tayyip Erdogan et son parti, l’AKP, forment la seule organisation des Frères Musulmans actuellement à la tête d’un état musulman. En 2011 lors des « Printemps arabes », la Secrétaire d’État Hillary Clinton – liée à cette confrérie islamiste – avait soutenu les efforts d’Erdogan en Syrie, en Égypte, en Tunisie et en Libye afin d’y installer des partis liés à cette organisation.

Cinq ans plus tard, le président américain, Barack Obama, est parvenu à un accord avec l’Iran et la Russie sur une aire de répartition des influences respectives. Les USA ont abandonné l’idée de prendre le contrôle de la Syrie tandis que la Libye a implosé. L’armée égyptienne a repris le pouvoir et entamé la destruction des Frères Musulmans comme force politique.

Pire encore pour Ankara, l’intervention de la Russie en Syrie a stabilisé le pays, infligeant une défaite majeure à la Turquie pour qui le renversement de Bachar al Assad était un but stratégique. La destruction du SU-24 russe par des miliciens turcs, en novembre dernier,  a déclenché une réorientation des priorités de Moscou qui entend désormais utiliser Arméniens et Kurdes contre la Turquie.

En somme, les projets de restauration de l’Empire Ottoman nourris par Erdogan se sont transformés en guerre défensive sur le sol turc. Avec la question kurde, la Turquie joue ni plus ni moins que sa survie en tant que puissance régionale.

Les intérêts américains et turcs divergent désormais totalement : d’un côté la Turquie islamiste lutte pour préserver son intégrité territoriale, de l’autre les USA perçoivent cette dernière comme un obstacle majeure à la conclusion d’un accord de paix avec la Russie et l’Iran.

Le gouvernement américain semble envisager une solution radicale au problème posé par Erdogan, ce dernier ne semblant visiblement pas disposé à « rentrer dans le rang ».

La Turquie est-elle lâchée par les Etats-Unis ?

La presse états-unienne diffuse depuis quelques jours des articles « opportuns » sur la possibilité d’un coup d’état contre le président islamiste.

Ainsi, dans le magazine Newsweek paraît un texte de Michael Rubin pour l’American Enterprise Institute, un puissant groupe de réflexion proche du Parti Républicain.

Rubin écrit :

    "Erdogan cherchait depuis longtemps à casser les reins de l’armée turque. Pendant la première décennie de son règne, les USA et l’Union Européenne le soutenait. Mais c’était avant que jusqu’aux soutiens étrangers les plus déterminés d’Erdogan ne reconnaissent la profondeur de sa descente dans la folie et l’autocratie. Donc si l’armée turque bouge pour sortir Erdogan et mettre son entourage derrière les barreaux, pourrait-elle s’en sortir sans dommage ?"

    Dans le domaine de l’analyse bien plus que dans celui de l’opinion, la réponse est oui. A ce stade, il est douteux que l’administration Trump ferait plus que dénigrer n’importe quels meneurs de coup d’état, surtout s’ils entreprennent une restauration sans ambiguité de la démocratie.

Et propose un processus à l’armée turque pour détruire l’AKP islamiste susceptible de recevoir l’appui des opinions publiques européenne et américaine :

    "Les chefs du coup d’état pourraient faire taire les critiques des avocats européens et américains des droits de l’homme en libérant immédiatement tous les journalistes et universitaires, puis en redonnant les journaux et télévisions saisies à leurs légitimes propriétaires. L’appartenance de la Turquie à l’Otan n’est pas de nature à empêcher une telle action : pas plus la Turquie que la Grèce n’ont perdu leur adhésion lors des coups précédents. Si une nouvelle direction s’engageait sincèrement en faveur des Kurdes de Turquie, les Kurdes pourraient rejoindre ce processus.

    L’opinion publique européenne ni l’opinion publique américaine n’auraient de sympathie pour l’exécution d’Erdogan, son fils et son neveu, ou ses conseillers clefs comme Egemen Bağış et Cüneyd Zapsu, mais accepteraient un procès pour corruption et une longue détention… Une fois sorti de son palais, il pourrait se retrouver très seul… comme Saddam Hussein à son propre procès."

Cet article – qui constitue une menace en bonne et due forme – a été suivi de l’annonce du retrait intégral des familles de militaires américains du territoire Turc. De la même façon, Israël a demandé à ses ressortissants de quitter immédiatement le pays.

Les explications officielles sont liées aux « menaces » d’attaques terroristes menées par l’Etat Islamique. D’autres y voient, au minimum, un accroissement des tensions avec le gouvernement turc. Quoiqu’il en soit, la presse officielle russe était très enthousiaste à la lecture de l’article qu’elle a immédiatement relayé.

Furieux de l’évolution de la diplomatie américaine, le gouvernement turc lance désormais des campagnes incendiaires contre le président américain.

Dernier rebondissement, l’arrestation par le gouvernement US d’un homme d’affaires turco-iranien lié au financement occulte de l’AKP, le parti islamiste turc au pouvoir. Le site du ministère de la Justice américain a indiqué que le Turco-iranien Reza Zarrab et les Iraniens Camelia Jamshidy et Hossein Najafzadeh avaient été mis en examen pour violation de l’embargo américain sur l’Iran sur la période allant de 2010 à 2015. Le premier, arrêté samedi 19 mars à son arrivée à Miami, a été présenté au tribunal fédéral de la ville et écroué. Les deux autres sont pour l’heure en liberté. Reza Zarrab est particulièrement connu des Turcs. L’homme d’affaires de 33 ans avait en effet été arrêté et détenu durant deux mois après le lancement, en décembre 2013, des opérations de corruption touchant quatre ministres du gouvernement de Tayyip Erdogan, aujourd’hui président de la République. Celui-ci s’était tiré d’embarras en clamant qu’une «structure parallèle », dirigée par l’imam Fethullah Gülen, voulait le renverser.

La presse gouvernementale accuse la Maison Blanche de comploter contre le président turc avec l’aide de Fethullah Gülen, un islamiste turc dissident réfugié aux USA.

Tout aussi opportunes, les révélations de la presse britannique ces derniers jours. Elle rapporte les propos du roi Abdallah de Jordanie à des parlementaires américains selon lesquels Erdogan soutient l’islamisme radical au Proche-Orient et expédie des terroristes en Europe. Ces révélations ont été publiées immédiatement après les attentats de Bruxelles.

Le président turc, en visite à partir de mercredi 30 mars  aux USA, a d’ores et déjà été prévenu de la fraîcheur de l’accueil qui lui sera réservé. Le président américain a refusé de le rencontrer alors que l’inauguration conjointe de la plus grande mosquée des USA était prévue.

La Turquie est-elle lâchée par les Etats-Unis ?
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