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Publié par Bob Woodward

L'homme blanc est-il en train de disparaître ?

Ted Cruz devant Donald Trump ! C’est une surprise, mais ça ne fait pas une grande différence. Les deux bateleurs offrent les mêmes outrances à des foules ravies. Ils vont rosser les élites, renverser les tables, restaurer la bonne vie gâchée par des ploutocrates, et barrer la route aux intrus à peau foncée.

Vous reconnaissez ce discours ? Forcément ! On l’entend maintenant partout sous nos latitudes, du Montana à l’Oural, en passant (entre autres) par Des Moines, Hénin-Beaumont, Zurich, Leipzig, Budapest et Varsovie. C’est le grand axe de ce qu’on pourrait nommer une insurrection râleuse, et que Joschka Fischer, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères, a baptisé de façon assez raide le fascisme des nantis.

Nantis ? C’est un peu vite dit : ces riches, s’ils l’étaient, redoutent de devenir pauvres. Et ils ont un autre trait commun : ils sont blancs, effrayés par le monde tel qu’il se dévoile ; ils ont peur d’être déclassés.

Rude réveil, mais on pouvait le voir venir. La globalisation n’est pas heureuse pour tous, et certainement pas dans les anciennes nations dominantes. C’est une évolution qu’on pourrait appeler du Grec au Grec. La Grèce a été au départ des empires, et elle connaît aujourd’hui un sort qui empire.

Durant deux millénaires, partant d’Europe, les blancs qui se prenaient pour des seigneurs ont conquis et façonné la terre et les mers. Ça a duré jusqu’au siècle dernier, quand trop de guerres et des massacres ont réveillé, loin du centre, dans ce qu’on tenait pour des périphéries surpeuplées, des énergies nouvelles. Et d’abord en Asie : des milliards d’hommes et de femmes, désormais, travaillent pour eux-mêmes, ou partent, à leur tour, à la découverte du monde.

L’effet, dans l’arc blanc, est douloureux, mais pas pour tous. Car cette vraie révolution a aussi créé des fractures horizontales. Dans chaque société s’est constituée, en haut, une fine caste qui maîtrise les lois et les outils de la globalisation, et en cueille les fruits ; elle est particulièrement visible et opulente en Occident. Au-dessous, majoritaire, la classe moyenne a la désagréable impression que le sol se dérobe sous ses pieds. Elle croyait à un progrès continu dans son confort et ses biens : demain serait toujours meilleur qu’aujourd’hui. Elle découvre que cette promesse s’étiole, et que débarquent près d’elle des hommes et des femmes qui n’ont pas les mêmes attentes, mais rien à perdre et tout à gagner ; et une énergie qui leur fait traverser les mers et les frontières, parfois au péril de leur vie.

Cette concurrence nouvelle, qui bouscule les situations acquises, a sur les classes moyennes des anciennes puissances dominantes des effets délétères. On mesure en leur sein une inquiétante baisse de tonus : chute de la natalité, surmortalité ici et là. La découverte, en France, d’un recul de l’espérance de vie dans la période récente a créé un choc, même s’il ne s’agit que d’un passage à vide sans lendemain. De la même manière, on mesure aux Etats-Unis une augmentation de la mortalité, en particulier chez les hommes de la classe moyenne blanche, due principalement à l’alcoolisme, à l’abus des drogues, et au suicide, alors que cette surmortalité ne se remarquait naguère que dans les minorités noire et latino. A l’autre bout de l’arc blanc, on connaît la situation de la Russie, qui a enregistré pendant quinze ans un recul de sa population, avant une légère reprise récente.

Ce grand mal être de la classes moyenne qui redoute le déclassement a des effets rageurs : elle cherche des coupables et des boucs émissaires, et elle les trouve, immigrants, ou dirigeants chargés de tous les péchés. Elle trouve aussi des bergers, qui promettent d’élever des murs contre l’invasion étrangère et de donner, dans les palais, de grands coups de balai. Ou alors, qui dénoncent une décadence des mœurs et se posent en redresseurs d’ordre moral : ça, c’est Vladimir Poutine, qui tend la main – preuve que l’axe blanc est bien sur la défensive – à The Donald.

La tendance vient réduire à néant des décennies de progrès médical et d'amélioration de la qualité de vie. Au cours des quinze dernières années, la mortalité chez les Américains blancs d'âge moyen est repartie à la hausse, révèle une étude parue lundi dans les Comptes-rendus de l'Académie américaine des Sciences. Les auteurs: Angus Deaton, lauréat du prix Nobel d'économie cette année, et sa femme Anne Case, économiste à la prestigieuse université de Princeton. Ce renversement est d'autant plus inquiétant que les États-Unis sont le seul pays riche à l'expérimenter. Le phénomène ne touche par ailleurs aucun autre groupe ethnique, que ce soit les Hispaniques ou les Noirs. D'après les auteurs, cette «hécatombe» est comparable au nombre de morts liés à l'épidémie du Sida depuis l'apparition de la maladie dans les années 1980.

Depuis 1999, le taux de mortalité chez les Blancs âgés de 45 à 55 ans a augmenté de 0,5 % chaque année. Ce même chiffre avait pourtant baissé en moyenne de 2 % par an au cours des deux décennies précédentes. En cause: abus d'alcool, drogues et suicides. Les économistes à l'origine de cette vaste enquête expliquent notamment que l'accès aux opiacés s'est démocratisé depuis la fin des années 1990. De 2002 à 2013, la consommation d'héroïne a bondi de 63 %. Les décès liés à cette drogue ont même quadruplé sur cette dernière année, d'après les données émanant des Centres fédéraux de contrôle et de prévention des maladies. Or, selon le JAMA Psychiatry, les personnes qui ont essayé pour la première fois l'héroïne au cours de la dernière décennie sont à 90 % des Blancs.

Le phénomène touche encore plus durement les populations défavorisées. La mortalité a grimpé de 22% depuis 1998 chez les Blancs d'âge moyen avec les niveaux d'étude les moins élevés. Le pourcentage de décès liés à la drogue et à l'alcool a quadruplé chez ceux qui disposent tout au plus d'un high school degree, l'équivalent du baccalauréat français. Les suicides, eux, ont bondi de 81 %. Les moins diplômés ont payé un lourd tribut au ralentissement économique. Or le stress lié à ces difficultés économiques a joué un rôle, précisent les chercheurs. «L'explication possible est que les parents des Blancs avaient mieux réussi économiquement et s'étaient bien débrouillés. Puis, tout à coup, un gouffre financier s'est ouvert sous leurs pieds», avance sur la radio NPR l'économiste Jon Skinner qui a rédigé un commentaire accompagnant l'article. «Les foyers africains américains ou hispaniques étaient moins optimistes, le choc a peut-être été moins grand pour eux.»

La mortalité a en revanche peu varié chez les Blancs d'âge moyen qui ont réalisé des études supérieures. Elle a même poursuivi son recul chez ceux diplômés d'un niveau licence ou plus. Aujourd'hui, d'après les calculs d'Angus Deaton et Anne Case, si la tendance ne s'était pas inversée parmi cette frange de la population, près d'un demi-million d'Américains seraient encore vivants à ce jour.

Dans ce climat de grande défiance, la tâche des clairvoyants et des raisonnables, en Amérique ou en Europe, est particulièrement ardue. Ceux qui, par exemple, aux Etats-Unis, font valoir que le pays s’est enrichi des vagues d’immigration successives, n’ont aucune chance d’être entendus. Pour le temps présent, la parole est confisquée par les Trump, les Cruz, et leurs très nombreux cousins européens.

Parce que leur taux de croissance est le plus haut du monde, les populations subsahariennes représenteront dans 35 ans 19% de l'humanité. Simple retour des choses: c'était leur proportion avant la colonisation.

Un Noir à la Maison-Blanche! L'événement est de taille aux Etats-Unis où les Afro-Américains ont été longtemps traités en sous-hommes puis en sous-citoyens. S'il est finalement survenu après tant de sang versé, c'est bien sûr parce que le candidat Barack Obama a déployé un immense talent politique. Mais aussi parce qu'il a été porté par une évolution démographique profonde: le métissage de son pays et le recul lent mais sûr de la communauté «blanche non hispanique» longtemps dominante (LT du 7.11.08). Or, un même mouvement se dessine aujourd'hui à l'échelle du globe. Les populations de l'Afrique subsaharienne croissent à très grande vitesse. Ce qui ne pourra qu'accroître, demain, leur influence.

Le mouvement s'est esquissé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le taux de mortalité des habitants de la région s'est mis à décliner. Une tendance si forte que même l'épidémie de sida, pourtant très meurtrière dans la région, n'a pas suffi à la renverser. L'espérance de vie, si elle a chuté dans certains pays, n'a jamais été globalement aussi élevée qu'aujourd'hui. Et la mortalité infantile (des bébés de moins d'un an) a dégringolé en un demi-siècle de près de 180 à quelque 120 décès pour 1000 naissances.

Parallèlement, le taux de fertilité est demeuré exceptionnellement élevé. S'il a baissé de 25% depuis les années 1980, pour passer de 7 à 5,1 enfants par femme, il reste très supérieur à la moyenne mondiale, qui est actuellement de 2,7 et a fortiori de la moyenne européenne, qui a plongé à 1,5, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations, estimé à 2,1.

Taux de mortalité en chute libre et taux de fécondité en légère baisse: le résultat est mathématique. Ces cinq dernières décennies, la population de l'Afrique subsaharienne a connu une très forte croissance annuelle moyenne, de l'ordre de 2,2%. Ce qui lui a permis de quadrupler pendant la période, et de septupler depuis le début du XXe siècle. Et ce qui lui vaut d'occuper une place beaucoup plus importante au sein de l'humanité, étant donné le taux de croissance nettement plus faible des autres continents.

L'homme blanc est-il en train de disparaître ?

La comparaison avec l'Europe, l'ancienne puissance colonisatrice, est la plus éloquente. Alors que la région était peuplée de 100 millions d'âmes en 1900 contre 422 millions au Vieux Continent (Russie comprise), elle a aujour- d'hui «passé devant» pour abriter 769 millions de personnes contre 731 millions à sa rivale. Et pour représenter 11% de la population mondiale contre 5,9% il y a un siècle.

Une telle accélération n'est pas unique. Elle est même très classique. L'Afrique subsaharienne se trouve au milieu de sa «transition démographique», ce moment de déséquilibre au cours duquel une population ne connaît plus le régime de haute mortalité et de haute fécondité des sociétés traditionnelles mais pas encore celui de basse mortalité et de basse fécondité des sociétés modernes. Or, au cours de cette phase-là, c'est toujours le taux de mortalité qui chute le premier, d'où une hausse brutale de la population.

Seule différence: les autres régions du monde ont connu leur transition démographique avant l'Afrique. L'Europe l'a vécue grosso modo entre 1750 et 1950, période durant laquelle sa population a quadruplé, pour passer de 144 millions à 543 millions d'habitants. Quant à l'Asie et à l'Amérique latine, elles en sont à sa phase terminale. Après avoir subi des baisses sensibles de leur taux de mortalité, elles voient leur taux de fécondité atteindre peu à peu des planchers.

L'explosion démographique que connaît de nos jours l'Afrique subsaharienne a un effet évident: l'augmentation rapide du nombre de jeunes adultes. Or, cette population se caractérise par le besoin de se faire une place dans la société, donc de trouver un moyen de subsistance, remarque le démographe suédois Bo Malmberg, dans un récent et passionnant article de la revue Current African Issues. Ce qui signifie une demande croissante en terre agricole et, à défaut, en départ pour d'autres cieux. Ces vingt prochaines années, les candidats noirs à l'émigration seront plus nombreux que jamais, prévient le chercheur. Et là aussi, rien de nouveau. Le gonflement du groupe des 20-25 ans en Europe au XIXe siècle a correspondu aux grandes migrations du Vieux Continent vers l'Amérique.

Mais ce ne l'est là qu'une conséquence de la démographie galopante. Bo Malmberg en annonce deux autres de première importance aussi: la modernisation radicale de l'agriculture et le développement du système urbain en Afrique subsaharienne. Certes, ces évolutions ne se dérouleront pas sans heurts parfois très graves, prévient-il, mais elles sont indispensables, à terme, à l'industrialisation, donc à la prospérité de la région. Et rien ne les empêchera. D'ailleurs, elles sont l'une et l'autre déjà bien avancées: en cinquante ans, le secteur agricole est devenu quatre fois plus productif et les citadins quatorze fois plus nombreux.

Quand l'Afrique subsaharienne arrivera-t-elle au terme de sa transition démographique? Certainement pas avant le milieu du siècle, répondent les démographes. Les experts de l'ONU estiment que la région mettra encore quelque 35 ans pour passer en dessous du taux de fertilité de trois enfants par femme. Elle devrait alors compter 1,7 milliard d'habitants, soit 19% de l'humanité. Enorme? C'était sa part de la population mondiale en 1500, avant la traite des Noirs et la colonisation. Simple retour des choses.

Pour John Allan, le patron de la principale chaîne de supermarchés britanniques Tesco, les dirigeants d'entreprises de sexe masculin et blancs sont en voie de disparition.

"Si vous êtes un mâle blanc, vous êtes une espèce menacée et vous allez bientôt devoir travailler deux fois plus dur." Les propos du président du conseil d'administration du groupe de distribution britannique Tesco, ce week-end, ne sont pas passé inaperçus. Désormais, s'est-il plaint, "il vaut mieux être une femme ou avoir des origines ethniques, et si possible les deux".

A l'occasion d'une conférence d'aspirants dirigeants d'entreprises, samedi, John Allan s'est ému que "les hommes blancs (soient) en danger d'extinction" dans les conseils d'administration. "Pendant mille ans, les hommes ont tenu la plupart de ces fonctions, la balance penche maintenant nettement dans l'autre sens et va continuer à le faire dans un avenir prévisible, je pense", citent les médias britanniques.

La responsable du parti travailliste Yvette Cooper l'a aussi repris: ... "dit l'homme qui est à la tête d'un conseil d'administration de onze personnes dont 8 hommes blancs!!!"

    Says the man who chairs a board of eleven, eight of whom are white men.....!!! No words.
https://t.co/ZHUtl1aCsM
    — Yvette Cooper (@YvetteCooperMP) March 10, 2017

De son côté, le journaliste du Times Phil Baty rappelle que seulement 26% de femmes dirigeantes figurent parmi les 100 entreprises les mieux capitalisées cotées à la bourse de Londres. Tandis que la proportion de non blancs est de... 8%. 

    Proportion of female directors in FTSE 100 companies: 26%
    Proportion of non-white directors: 8%
https://t.co/jDQ6ZOx6LB
    — Phil Baty (@Phil_Baty) March 11, 2017

Penaud, John Allan a essayé de se rattraper en disant qu'il avait voulu blaguer. "Il est clair que les hommes blancs ne sont pas littéralement une espèce menacée, a-t-il confié au Guardian. En fait, je voulais démontrer le contraire, c'est-à-dire que c'est le moment pour les femmes et les personnes appartenant à des minorités ethniques de se lancer en affaires."

L'homme blanc est-il en train de disparaître ?

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