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Publié par Bob Woodward

Karim Cheurfi, un tueur de flics ?
Le tueur des Champs-Elysées était-il un islamiste radical, comme le laisserait penser une revendication (curieuse…) de Daech ? Ou s'agit-il d'un fou, tueur de policiers ?
 
Des certitudes, mais aussi des zones d'ombre continuent de planer sur l'attaque des Champs-Élysées perpétrée jeudi soir, entraînant la mort d'un policier. Le déroulement des faits, en revanche est désormais plus clair.
 
La nuit vient tout juste de tomber sur les Champs-Élysées, lorsqu'un car de police s'arrête au feu rouge. C'est alors qu'une Audi, venant de la rue de Berri se porte à sa hauteur, en double file. Un homme en sort. Il est armé d'une Kalachnikov. Et il tire sur l'avant du véhicule. Xavier Jugelé, 37 ans, est tué sur le coup de deux balles dans la tête. Deux autres policiers reçoivent des projectiles. Un troisième agent a plus de chance : la balle s'écrase sur son gilet de protection.
 
Le tueur prend la fuite, à pied, en continuant de tirer en direction des forces de l'ordre. Il y a riposte, trois policiers font feu avec leur Sig Sauer de service. L'homme s'écroule. De sa poche s'échappe un morceau de papier «défendant la cause de Daech» selon l'expression du procureur François Molins. Dans la fusillade, une touriste allemande reçoit un éclat dans le genou. Fin du premier acte.
 
Depuis jeudi soir, l'enquête a avancé. On sait que le tueur est un homme de 39 ans, Karim Cheurfi, au passé judiciaire et psychiatrique lourd (lire son portrait ci-dessous) déjà condamné pour tentative de meurtre sur un policier et auteur de nombreuses violences en prison. Sa voiture, restée sur place, a été minutieusement inspectée. Dans le coffre, il y a un sac de sport. On y trouvera un fusil de chasse, des munitions, deux gros couteaux de cuisine, et un sécateur. Les enquêteurs repèrent aussi un exemplaire du Coran, et, plus inquiétant, entre les sièges, des notes manuscrites, où l'on trouve l'adresse de la DGSI, du commissariat de Lagny, et de trois armureries. En suivant, les enquêteurs foncent à son domicile de Chelles, en Seine-et-Marne. Là, pas d'arsenal, en revanche, les enquêteurs ont trouvé «des éléments de radicalisation».
 
L'enquête et les perquisitions se sont prolongées hier matin, puisque trois personnes de son entourage ont été placées en garde-à-vue, hier matin. C'est la procédure normale, en la matière sans que l'on puisse préjuger des suites qui seront données à ces interpellations.
 
Le grand mystère de cette affaire reste pour l'instant la revendication que Daech a fait parvenir par le canal d'Amaq : «L'auteur de l'attaque des Champs-Élysées dans le centre de Paris est Abu Yussef le Belge, et c'est un des combattants de l'État islamique». Or, Cheurfi ne correspond absolument pas au profil suggéré par Daech… Étroitement surveillé pour sa violence, ses menaces récurrentes contre les policiers, il n'avait jamais donné depuis 15 ans, ni en prison, ni ailleurs, le moindre signe de radicalisation. Il n'était pas fiché S.
 
Il n'y a que depuis jeudi soir qu'un coran et quelques notes manuscrites orientent les enquêteurs vers cette piste.
 
S'agit-il alors d'une erreur de Daech ? Ou bien alors, et c'est une hypothèse plus inquiétante, le vrai «Abu Yussef» devait effectivement passer à l'action en même temps ou après Cheurfi, et il ne l'a pas fait : voilà pourquoi hier, l'ensemble des services de polices n'ont pas baissé la garde, même après la neutralisation du tueur.
 
La piste belge, quant à elle, aboutit à une impasse. La revendication du groupe terroriste, publiée dès jeudi soir, jette des doutes sur l'action du suspect de l'attaque, Karim C. Pourquoi avoir évoqué un combattant belge?
 
Karim C. a-t-il fait cavalier seul? Au lendemain de l'attaque qui a fait un mort et deux blessés sur les Champs-Elysées, les enquêteurs cherchent à déterminer si l'assaillant neutralisé a bénéficié de complicités. Les témoignages des personnes présentes sur les lieux laissent penser qu'il a agi seul. Mais selon une source proche du dossier, les policiers envisagent l'hypothèse d'une complicité matérielle ou d'un soutien intellectuel.
 
Après une nuit de perquisitions au domicile du Français de 39 ans, à Chelles (Seine-et-Marne), trois individus issus de son entourage proche ont été placés en garde à vue. Une procédure classique en matière d'antiterrorisme qui peut simplement signifier que son environnement est passé au crible.
 
Le rôle du groupe terroriste Etat islamique (EI) dans cette attaque interroge. Moins de trois heures après les faits, Daech en a revendiqué la paternité via son agence de propagande Amaq, en affirmant qu'elle était l'oeuvre d'un "soldat du califat" surnommé "Abu Yussuf Al-Baljiki" (Abu Youssuf le Belge). Or des sources proches de l'enquête indiquent à L'Express qu'aucun lien entre Karim C. et la Belgique n'a pu être établi à ce stade. De même, ce surnom de combattant n'apparaît dans aucune procédure terroriste. "Il y a quelque chose qui cloche dans cette revendication", observe l'une de nos sources.
 
Daech a-t-il dénoncé sans le vouloir un complice du tueur? Ou a-t-il confondu avec une émule qui projetait de passer à l'action ces jours-ci? "Il est déjà arrivé que les combattants de Daech utilisent une kouniya [un surnom] qui n'est pas liée à leur nationalité. Parfois, ils tentent de cette façon d'échapper aux services de renseignement", explique Jean-Charles Brisard, président du Centre d'Analyse du Terrorisme (CAT). L'un des kamikazes du 13 novembre, Brahim Abdeslam, avait été présenté comme Belge alors qu'il avait la nationalité française. Mais l'homme vivait à Molenbeek.
Karim Cheurfi, un tueur de flics ?
Autre piste: une erreur factuelle de l'organisation djihadiste dans la précipitation. D'autant que la revendication a été publiée très rapidement, quelques heures à peine après l'attentat. Il existe un précédent, toujours lors des tueries du 13 novembre. Daech avait fait allusion à une attaque dans le 18e arrondissement qui n'a jamais eu lieu, bien que Salah Abdeslam soit passé par le quartier.
 
"Amaq a pu également se tromper, en faisant référence à un autre individu qui aurait un lien avec cette attaque, en y ayant participé indirectement ou en la supervisant", s'interroge Jean-Charles Brisard.
 
L'utilisation des termes dans le communiqué peut aussi surprendre. Il n'est pas question, comme cela a été souvent le cas ces derniers mois en Europe, d'un individu qui a "répondu à l'appel" du groupe à attaquer "les croisés", mais bien d'un soldat. Ce qui pourrait suggérer une opération pilotée depuis la Syrie.
 
Détail troublant: en parallèle jeudi soir, les autorités belges ont signalé à la France un individu belge radicalisé susceptible de se rendre dans l'Hexagone en vue de commettre une action violente. Son prénom est Youssouf, comme celui mentionné par la revendication de Daech. L'individu s'est présenté spontanément au commissariat d'Anvers, où il est domicilié, pour démentir tout lien avec l'attaque. La justice belge n'a trouvé aucun lien entre l'homme et l'attaque des Champs-Elysées.
 
Enfin sur le réseau chiffré Telegram jeudi soir, des djihadistes ont relayé plusieurs clichés d'un homme présenté comme Abu Youssuf Al-Baljiki.
 
L'acte de Karim Cheurfi ressemble donc à d'autres attentats «terroristes» où les auteurs sont surtout des délinquants hyperviolents, islamistes de la dernière heure habilement manipulés. Pour eux, la religion devient un exutoire à leur haine, avec au final une attaque suicide où ils espèrent la rédemption.
Karim Cheurfi, un tueur de flics ?

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