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Publié par Bob Woodward

Daech ou la stratégie du chaos
Les derniers attentats montrent un aperçu de la stratégie de l’EI : la résilience par l’hyper-violence. Quelles que soient les défections, les pertes territoriales, l’EI se transforme et s’adapte aux circonstances d’une géopolitique toujours plus incertaine.
 
Le 9 avril, via son «agence de presse» Aamaq, le groupe Etat islamique (EI) revendiquait les attentats meurtriers perpétrés contre deux églises coptes égyptiennes. Ce n’est pas la première fois que cette minorité déjà vulnérable est prise pour cible par les terroristes, et les attaques ont symboliquement été conduites un dimanche des Rameaux, soit celui qui précède Pâques dans le calendrier liturgique chrétien. L’Egypte n’est pas non plus le seul pays à se trouver ensanglanté par des actions particulièrement délétères : depuis le début de l’année et l’attentat survenu dans une boîte de nuit à Istanbul, les attaques coordonnées ou inspirées par l’EI se multiplient partout à travers le monde. Des centaines de civils, à majorité musulmane, ont été tués de l’Irak jusqu’au Bangladesh. Les attentats au camion bélier de Londres et Stockholm portent en tout point la marque de l’EI et de son mode opératoire éprouvé. Sur fond de revers militaires croissants au Moyen-Orient, ces tueries viennent rappeler la réalité d’une menace internationale qui ne cesse de se transformer et de s’adapter aux circonstances mouvantes d’une géopolitique elle-même toujours plus incertaine.
 
Au-delà des événements bruts et de la cohorte d’émotions et de commentaires qu’ils charrient, cette intarissable violence se doit d’être replacée dans le fil de l’action qui a singularisé l’EI depuis son émergence en Irak pendant l’automne 2006. Une analyse resserrée des usages contextuels et fonctionnels de cette violence, constamment redéployée, permet de mieux en saisir les ressorts et évolutions.
Dans une culture où la violence est un divertissement, le groupe État islamique attire une jeunesse insatisfaite de vivre ses fantasmes à l’écran
 
Un an après la Seconde Guerre mondiale, le général de brigade américain Samuel Marshall a mené une étude sur la réticence naturelle de l’homme à tuer. Ayant mené des centaines d’entrevues après-combat, Marshall est parvenu à une conclusion remarquable : jusqu’à 85 % des soldats n’ont pas tiré sur l’ennemi, même lorsque leur vie ou la vie de leurs camarades en dépendait.
 
« La grande majorité des combattants semblent avoir été incapables de tuer ou réticents à le faire », écrit Marshall dans Men Against Fire.
 
La leçon à tirer de l’étude de Marshall concernant la psychologie militaire était la suivante : jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les soldats avaient été formés à utiliser leurs armes, mais n’avaient pas été formés à tuer. Exit donc les cibles avec des cercles et des numéros, remplacées par des cibles plus réalistes dont jaillissait de la peinture rouge ou qui tombaient lorsqu’elles étaient touchées. L’exposition à des images violentes a également fait son entrée en scène. Pensez au film Orange mécanique.
 
Cette inflexion de la formation des soldats américains sur la façon de tuer, plutôt que de simplement charger et tirer, a abouti à un taux de tir de 55 % lors de la guerre de Corée et à un taux de tir de près de 95 % au Vietnam. Aujourd’hui, les soldats américains sont les forces de combats les plus formées à tuer de l’histoire de la guerre.
 
En bref, une exposition constante à des images violentes et une boucle de rétroaction positive de mise à mort fictive a transformé les soldats américains de tueurs réticents en assassins enthousiastes et capables.
 
Des années 50 aux années 70, seule l’armée disposait de ces techniques de formation militaire. Depuis lors, la violence est devenue plus réaliste dans les films hollywoodiens, et les jeux vidéo qui simulent des combats constituent la première forme de divertissement à domicile – les jeux vidéo se vendent désormais mieux que les films.
 
En 2015, une étude sur le lien entre la violence et les jeux vidéo a conclu que « Jouer à des jeux vidéo peut augmenter les comportements et pensées agressifs, tout en diminuant l’empathie et la sensibilité à l’agression. »
 
Qu’est-ce que tout cela signifie ? Non seulement que l’armée a réussi à surmonter la réticence d’un soldat à tuer, mais aussi que les médias en ont fait de même avec les civils. Désormais, nous avons tous le potentiel d’être des tueurs nés.
 
L’augmentation exponentielle des fusillades de masse aux États-Unis relève de ce phénomène. Le taux de possession d’armes à feu n’a vraiment pas beaucoup évolué au cours des cinquante dernières années. Lorsque notre réticence à tuer était plus élevée, les armes restaient à la maison. Jusque dans les années 90, dont la fin est marquée par la tuerie de Columbine, on apportait des couteaux, des battes de baseball et des marteaux à l’école ou sur le lieu de travail pour régler les injustices perçues. Aujourd’hui, on apporte des armes.
 
Lorsqu’on diminue la réticence d’une société à tuer dans son ensemble, on finit par produire des individus qui désirent réellement et aiment tuer.
 
Cela nous amène à l’État islamique (EI), également connu sous l’acronyme Daech.
 
L’identification du problème de la radicalisation et la lutte contre ce dernier ont embrouillé tout le monde, des gouvernements occidentaux aux activistes communautaires, des soi-disant « spécialistes » du terrorisme au complexe industriel de la sécurité nationale. Le gouvernement australien a mis en garde contre l’écoute de musique alternative qui pourrait conduire votre enfant à la « radicalisation », tandis que les dirigeants britanniques ont suggéré que l’activisme environnemental était un signe révélateur. L’absurde est devenu sublime.
 
Le public exige des réponses. Les parents inquiets d’adolescents très impressionnables et à risque veulent des réponses. Toutefois, alors que l’EI recrute jusqu’à 2 000 étrangers par mois, les réponses ne semblent pas venir.
 
La réponse peut se trouver dans la religion, mais pas dans une religion reposant sur une théologie et une philosophie anciennes. Il s’agit d’un culte plus récent : la violence. Les études de lutte contre l’extrémisme violent et les récits de la vie au sein de l’autoproclamé État islamique suggèrent que ce n’est pas l’idéologie ou même la politique qui alimente ce groupe terroriste, mais la puissance et la violence.
 
Les transfuges de Daech évoquent régulièrement le fait que la vie au sein de l’État islamique ne correspond pas aux attentes fixées par les recruteurs en ligne. Abo Hamza al-Tunisi a dit aux journalistes qu’il avait adhéré à la propagande et avait cru qu’il participerait à un effort visant à améliorer la société irakienne par l’islam. Cependant, il a rapidement compris que le groupe n’éprouvait aucun intérêt réel pour les principes islamiques et s’intéressait à la violence pour la violence.
 
« Au début, je pensais qu’ils se battaient pour Allah, mais j’ai découvert plus tard qu’ils sont loin de suivre les principes de l’islam », a déclaré Hamza à The Independent. Il a ajouté que les combattants de l’EI étaient plus préoccupés par les viols, les exécutions et les assassinats « aveugles ».
 
D’autres transfuges ont expliqué comment les décapitations sont devenues à la fois un « rite de passage » et même une forme de divertissement en soi. Lorsque le groupe EI n’a plus d’otages chiites à exécuter, un musulman sunnite, souvent pris au hasard, sert de remplacement, ce qui met également en évidence la façon dont l’envie de violence remplace l’idéologie.
 
Les journalistes occidentaux qui ont été libérés par Daech ou qui se sont échappés ont raconté qu’ils n’avaient vu aucune preuve d’une quelconque pratique de l’islam, pas même ne serait-ce qu’une copie visible du Coran. Une musulmane britannique qui a passé dix mois avec l’État islamique a déclaré qu’il y avait un « état d’esprit de type gangster, même parmi les femmes célibataires là-bas », ajoutant qu’elles passaient toute la journée à parler de violence, de guerre et de tuer « blotties autour de leurs ordinateurs portables à regarder ensemble des vidéos de l’EI ».
 
De façon disproportionnée, la plupart de la propagande en ligne de Daech est tournée vers les Occidentaux – avec des messages subliminaux : « Venez en Irak et en Syrie et reproduisez les actes de violence qui vous ont fait fantasmer en jouant à Call of Duty ou Grand Theft Auto, et terrorisez ceux qui vous ont intimidé et discriminé au lycée ».
 

Ce n’est vraiment pas plus sophistiqué que cela et ce message fonctionne pour deux raisons : d’une part, les jeunes musulmans sont marginalisés dans leurs communautés dominées par les hommes blancs, occidentaux, judéo-chrétiens, et d’autre part, comme mentionné précédemment, notre réticence à tuer a diminué – jusqu’à se diluer chez ceux qui désirent les effusions de sang et la violence.

Daech ou la stratégie du chaos
Comparer les messages d’al-Qaïda et de l’organisation EI est révélateur. Alors que la propagande d’al-Qaïda appelle les musulmans à redresser les torts impérialistes des États-Unis en Arabie saoudite, en Israël, en Palestine, et de la Russie en Tchétchénie, Daech fait appel aux pulsions et aux élans violents. Alors que le thème du message d’al-Qaïda est « Rejoignez vos frères musulmans pour combattre les oppresseurs coloniaux occidentaux », celui de l’EI est plutôt : « Tirez, tuez, torturez et décapitez ».
 
« Avec son grisant mélange médiatique de violence explicite et d’idylles utopiques, le groupe EI cherche des recrues et des partisans qui s’engagent davantage sur la voie de la radicalisation idéologique ou sont plus enclins, par disposition personnelle, à la violence », observent Jessica Stern et J.M. Berger dans ISIS: The State of Terror.
 
En ce qui concerne la radicalisation, il existe de nombreux chemins qui mènent au bas de la montagne, pour ainsi dire. Alors qu’une trop grande attention a été accordée aux écritures islamiques, et pas assez à ce que l’ancien djihadiste Mubin Shaikh m’a décrit comme un processus de radicalisation « en quatre étapes » – selon lequel les terroristes de tous bords intériorisent le mantra suivant : « Ce n’est pas normal. Ce n’est pas juste. C’est votre faute. Je dois faire quelque chose » –, il semble que la motivation de base de la violence ait été totalement ignorée.
 
Ignorée – enfin, sauf par Daech. Cet appétit actuel pour la violence a contribué à le transformer en l’organisation terroriste la plus prospère au monde. Il nous serait bien utile de comprendre ce qu’ils savent déjà.
 
Dans l’absolu, l’objectif des jihadistes n’a guère changé depuis une décennie : ceux-ci visent la destruction pure et simple des non-musulmans (d’après la version radicale et caricaturalement binaire de l’islam qu’ils soutiennent). Dans cette optique, plus les militants de l’EI perdent du terrain, plus ils se voient poussés à étendre ailleurs le califat promis par leur leader Abou Bakr al-Baghdadi.
 
Aucun des actes terroristes survenus récemment ne constitue une simple «réaction à chaud». Certes, une logique de représailles est à l’œuvre, mais du point de vue des commandants de l’EI, la planification comme la revendication de ces actes obéissent à une dynamique de survie préméditée. Nul parmi eux n’a renoncé à la territorialisation de leur projet panislamiste. Pour l’heure néanmoins, ils semblent davantage projeter leur avenir dans le règne d’une brutalité extrême.
 
Mobilisation d’une ferveur religieuse collective et recours à la violence demeureront les deux principaux marqueurs permettant, au double niveau idéologique et tactique, de maintenir en vie le récit jihadiste. Les pertes territoriales, humaines et matérielles ne contrecarrent pas l’entreprise symbolique de conquête islamique universelle dont se prévaut l’EI. Les revers militaires du groupe terroriste, objectivement nombreux, ne sont pas vécus par les combattants sur le mode de la défaite mais comme une épreuve nécessaire à leur succès dans la longue durée. Des réseaux sociaux à la question des jihadistes étrangers de retour dans leurs sociétés, le spectre de la violence, réelle et potentielle, reste omniprésent. Symptomatiquement, les spécialistes chevronnés s’accordent sur le nombre inquiétant d’attentats ou de projets violents essuyés ou déjoués ces derniers mois. Considération faite des profils individuels en cause, à l’instar du Britannique Khalid Masood (attentat de Londres), pour ne citer que lui, beaucoup reconnaissent l’effrayante mutation des trajectoires militantes façonnées par un énoncé jihadiste temporellement très résilient.
 
En dix ans d’existence, l’EI est parvenu à imprimer un imaginaire tout aussi puissant que schématique de confrontation entre «sunnites» et «Occident», «chiites», «juifs», «chrétiens», «mécréants», etc. Avant lui, la mouvance d’Al-Qaeda avait déjà modelé ce narratif, sans pour autant jamais le propager au-delà des milieux jihadistes traditionnels.
 
Une recontextualisation des actes revendiqués par l’EI depuis sa phase d’incubation permet d’identifier différentes séquences clés à cet égard. Durant la première, l’organisation a recouru à la terreur contre l’occupation américaine en Irak, et a instillé l’hostilité d’une partie de la communauté sunnite locale contre les chiites, étendue à partir de 2011 au théâtre syrien voisin. Les violences antichrétiennes ne sont pas étrangères à cette volonté de semer la guerre civile par la résurgence de «haines ancestrales». Les chrétiens sont perçus comme les alliés de la coalition antiterroriste et des régimes autoritaires en place au Moyen-Orient, et, par conséquent, systématiquement visés par les jihadistes.
 
Les attentats contre cette communauté se sont amplifiés au cours de la deuxième séquence d’expansion de l’EI, ouverte en 2014 avec la prise de Mossoul, et qui se referme aujourd’hui dans le chaos et l’inconnu.
 
De ce point de vue, la troisième séquence qui s’annonce promet d’être plus durable et plus mortelle encore. De fait, l’EI a pris acte de ses failles et sait qu’il joue dorénavant sa survie. Ses membres et sympathisants sont disposés au pire en vue de pérenniser ce qu’il leur reste de ressources et de soutien parmi les populations. Tout nouveau recul entame l’image conquérante que le groupe jihadiste s’était employé à construire et insuffler au gré d’actions spectaculaires.
 
Passée l’euphorie des premiers temps, la notion d’Etat indestructible s’est effritée, et les facteurs qui avaient d’abord contribué à son succès se sont retournés contre lui. L’oumma mondiale, que les jihadistes prétendaient rassembler sous leur gouverne, n’a ainsi jamais été aussi clivée qu’en 2017, y compris dans les rangs du groupe terroriste. Les défections se succèdent, les relations entre combattants se détériorent, et le glas de la revanche a sonné dans le camp de leurs adversaires. Des dizaines de chefs de l’EI ont de surcroît été éliminés dans les frappes américaines. Et, comble de l’humiliation, ces musulmans que l’EI affirmait avoir sauvé du monde de la mécréance continuent de s’y réfugier par milliers.
 
L’utopie du califat a bel et bien viré à la dystopie, et l’EI décuple les actes de représailles dans un large rayon d’action. Il s’agit pour lui de réaffirmer son assise, en particulier au milieu d’une mouvance armée hyperfragmentée. Il s’agit ensuite de rappeler sa détermination à annihiler tout ce qui lui est étranger. On remarquera ici que la banalisation de ses atrocités a peu à peu privé le groupe de son pouvoir de dissuasion. En retour, ses partisans ont fait le choix de la surenchère, illustrée par l’horreur indicible des dernières productions audiovisuelles de propagande. Or, cette violence mine l’organisation terroriste de l’intérieur : la paranoïa qui s’est emparée des jihadistes les a conduits, dès janvier 2016, à brûler vifs certains de leurs «frères», qui avaient fui les combats dans la ville de Ramadi, en Irak. Aux espaces déliquescents du califat, et au délitement de ses structures, succède une férocité illimitée par laquelle l’EI est convaincu de se régénérer. Lors du lancement des opérations sur Mossoul, les observateurs les plus prudents ont bien anticipé que la déroute militaire du groupe ne signifierait pas la déshérence de son idéologie. Sur le temps long, celle-ci accouchera certainement de nouvelles mobilisations, menaces, fractures et lignes de front, toutes relativement imprévisibles.
Daech ou la stratégie du chaos

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