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Publié par Bob Woodward

Soudan du Sud: une famine bien orchestrée ?

Cela faisait six ans que la planète n’avait pas connu de famine. Elle vient d’être déclarée, ce lundi, dans le plus jeune Etat du monde, le Soudan du Sud. Techniquement, 100 000 personnes sont touchées par ce fléau dans la province d’Unité selon les critères élaborés par les agences onusiennes, mais «cela veut dire que des hommes et des femmes ont déjà commencé à mourir de faim», rappelle Serge Tissot, représentant de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

La famine représente la cinquième et ultime phase, dite «catastrophe», de l’échelle IPC (cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire) des Nations unies. Elle est précédée des phases «urgence» et «crise alimentaire». Au total, 4,9 millions de Sud-Soudanais – soit bientôt la moitié de la population – ont de graves difficultés à s’approvisionner en nourriture. «Le potentiel du Soudan du Sud est pourtant fabuleux, le pays pourrait nourrir toute la sous-région, précise Serge Tissot. Nous avons commencé à distribuer des semences, des filets de pêche dans les régions marécageuses, à traiter le bétail… mais la situation est tellement fragmentée qu’il est difficile de mener des actions de long terme.» Le pays, devenu indépendant en 2011, a basculé dans la guerre civile en décembre 2013 quand des affrontements ont éclaté entre l’armée du président Salva Kiir et les troupes rebelles de l’ancien vice-président Riek Machar. Un fragile accord de paix avait été signé entre les deux camps à l’été 2015, mais il a volé en éclats un an plus tard. Riek Machar, qui était revenu à Juba, la capitale, a fui le pays à pied, avec une partie de ses hommes. Il est aujourd’hui en exil en Afrique du Sud.

Les combats, mais surtout les pillages et les atrocités de cette guerre sans témoin, se sont déplacés vers le sud du pays, jusque-là relativement épargné. La région agricole d’Equatoria a été à son tour ravagée par l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), force gouvernementale alliée à des milices au service de l’ethnie Dinka, à laquelle appartient le président Kiir. «A l’origine, cette guerre n’est pas tribale, rappelle le chercheur Gérard Prunier, vieil habitué de la région. L’étincelle est politique. En 2013, il s’agissait pour Salva Kiir de se maintenir au pouvoir. Mais trois ans plus tard, les exactions, les viols, les destructions ont nourri le ressentiment anti-Dinka.»
En Equatoria, des milices ont vu le jour ces derniers mois. «Ce sont de nouveaux groupes qui n’existaient pas avant, a mis en garde le médiateur régional, le Bostwanais Festus Mogae, le 10 février. Il y a des allégations selon lesquelles certains ciblent des Dinka.» Les 13 000 Casques bleus déployés sur le territoire sont incapables d’enrayer les violences, et parfois même de protéger les civils. Ceux-ci fuient «en nombre record» les villes et les villages pour échapper aux violences qui «ont atteint des proportions catastrophiques», s’alarme un récent rapport interne des Nations unies.

«Si on nous laisse accéder à la zone, l’ONU peut répondre aux besoins alimentaires des 100 000 personnes de la province d’Unité touchées par la famine, assure Serge Tissot, de la FAO. Mais le vrai danger, ce sont les 5 millions de Sud-Soudanais en phase 3 et 4 qui peuvent basculer. Parmi eux, il y a aussi des personnes qui meurent de faim ! Ils sont déjà dans une situation dramatique : ce n’est qu’une question technique de chiffres, de pourcentage, pour déclarer l’état de famine.» La guerre a non seulement détruit les récoltes et décimé les troupeaux, mais elle a aussi asséché le marché intérieur : les camions de marchandises sont régulièrement attaqués et les commerçants n’ont rien à gagner dans un pays rongé par l’inflation.

Plusieurs hauts responsables du gouvernement sud-soudanais ont démissionné ces derniers jours avec fracas. Le général Thomas Cirillo Swaka a accusé le président Salva Kiir de «nettoyage ethnique» dans sa lettre de départ, datée du 11 février. Six jours plus tard, le ministre du Travail, Gabriel Duop Lam, a rejoint le camp du chef rebelle Riek Machar. Le lendemain, le général Henry Oyay Nyago, directeur de la justice militaire, quittait également ses fonctions en écrivant au chef de l’Etat : «Votre régime a commis des actes de génocide. […] Je ne peux plus continuer à être silencieux.»

Selon les Nations Unies, quelques 5,5 millions de personnes devraient être confrontées à un manque de nourriture d'ici au mois de juillet dans la région de l'Unité.
Un responsable du HCR a signalé que près de 60 000 réfugiés pourraient encore quitter la région pour se mettre à l'abri au Soudan voisin.
Le bureau du HCR à Khartoum a indiqué que quelque 328 339 sud-soudanais sont réfugiés au Soudan.
L'agence onusienne précise que plus de 80 pour cent des déplacés, pour la plupart des femmes et des enfants, ont quitté leur localité en raison des exactions commises par les groupes armés qui pillent les entrepôts alimentaires et assassinent les travailleurs humanitaires.
Depuis le début de la guerre civile en 2013, les combats qui opposent les forces fidèles au président Salva Kiir à celles alliées à Riek Machar ont fait fuir plus de 3 millions de personnes.
Il s'agit du plus grand exode massif de populations depuis le génocide de 1994 au Rwanda.
Les Nations Unies préviennent que le déplacement continu des populations présentera "des risques accrus d'une sous-production alimentaire qui pourra se prolonger jusqu'en 2018.
Fatiguée et affamée, elle fait partie des centaines de Sud-Soudanais --principalement des femmes et des enfants-- rassemblés lundi dans un "centre pour les réfugiés" à Al-Eligat, dans le sud du Soudan voisin, à moins de dix kilomètres de la frontière.

C'est un point de transit où les gens qui fuient la guerre et la famine sévissant au Soudan du Sud passent quelques jours avant d'être accueillis dans des camps de réfugiés permanents installés dans tout le Soudan.

"J'ai couru deux jours sans m'arrêter jusqu'à atteindre la frontière", raconte à l'AFP Rebecca James, qui vient d'une région où l'état de famine a officiellement été déclaré la semaine dernière.

"En chemin, j'ai vu des dames âgées mourant de faim et des jeunes hommes tués par balles", raconte cette femme de 35 ans vêtue d'une robe traditionnelle, qui a passé la frontière samedi avec ses enfants.

Plusieurs membres de sa famille sont morts de faim ou ont été tués dans les combats, dit-elle.

Soudan du Sud: une famine bien orchestrée ?

Le Soudan du Sud, la plus jeune des nations du monde, est né en 2011 après sa séparation d'avec le Soudan et a sombré dans la guerre civile à partir de décembre 2013.

Selon le Haut commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR), environ 32.000 Sud-Soudanais ont trouvé refuge au Soudan depuis le début de l'année et des dizaines de milliers d'autres devraient les imiter dans les mois à venir.

"Le niveau des arrivées a jusqu'à présent dépassé nos prévisions initiales", a expliqué le HCR.

Le Soudan accueille déjà environ 330.000 ressortissants de son voisin du sud depuis le début de la guerre civile.

"Les gens meurent de faim, ils n'ont pas de quoi manger. Plusieurs ont fui dans les forêts où il y a de la nourriture (...) et un abri", dit Peter Kwang, un chef de la tribu sud-soudanaise Neur, alors qu'il collecte des emballages alimentaires au centre d'Al-Eligat.

"De nombreux villages ont été totalement incendiés par les forces gouvernementales", accuse-t-il.

La guerre civile au Soudan du Sud a commencé quand le président Salva Kiir a accusé son rival et ancien adjoint Riek Machar de fomenter un coup d'Etat.

Les combats acharnés entre les partisans de M. Kiir, de la tribu des Dinka, et ceux de M. Machar, de la tribu de Neur, ont fait des dizaines de milliers de morts. Plus de trois millions de personnes ont été déplacées.

"Je suis arrivé ici après avoir marché pendant 10 jours au cours desquels je me cachais souvent dans la forêt pour fuir les combats", raconte Await Kong, 75 ans, assis sur sac de sorgho, aliment de base au Soudan.

"Je suis arrivé avec ma fille, mais je n'ai aucune nouvelle du reste de ma famille", ajoute-t-il.

Les responsables humanitaires à Al-Eligat affirment que leur centre, géré par les autorités soudanaises et le Croissant-Rouge soudanais, n'est équipé que pour offrir des aides de base aux réfugiés, comme la nourriture fournie par le HCR et ses partenaires.

Etabli sur des terres cultivées le long d'une autoroute qui relie la frontière à Kosti, la capitale de l'Etat du Nil-Blanc, le camp est doté de salles de bain et de toilettes de fortune.

Des humanitaires étrangers y distribuent de l'aide à des réfugiés affamés.

"Durant les 65 km que nous avons dû parcourir avant d'arriver à la frontière, nous n'avons mangé que des feuilles d'arbres", relate Stephen, un adolescent de 13 ans.

"Ma mère et moi avons pris la fuite après la mort de mon père dans les combats", dit-il.

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