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Publié par Bob Woodward

Pourquoi la Pologne s'est-elle opposée à l'élection de Donald Tusk ?

Donald Tusk a été réélu président du Conseil européen, jeudi 9 mars, a annoncé sur Twitter le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel. Ancien premier ministre libéral polonais, M. Tusk occupe depuis la fin de l’année 2014 ce poste-clé, dont le rôle est de coordonner les sommets réguliers réunissant les chefs d’Etat ou de gouvernement pour fixer les priorités politiques de l’Union européenne.

Il a été réélu au cours d’un sommet censé forger l’unité de l’Union européenne (UE) après le Brexit. Les 28 pays membres réunis devaient évoquer la politique commerciale de l’Union, la crise migratoire et leurs chantiers en matière de défense.

« Habemus (…) Presidentum », a annoncé Xavier Bettel sur Twitter, faisant un clin d’œil à la formule latine annonçant un nouveau pape au Vatican, tout en souhaitant « bonne chance » à M. Tusk, qui s’engage ainsi pour un deuxième mandat de deux ans et demi. « Je ferai de mon mieux pour rendre l’UE meilleure », a réagi le Polonais sur Twitter.

Le gouvernement polonais s’est activement opposé à la réélection de l’ancien premier ministre, proposant même le 4 mars un candidat pour la présidence du Conseil européen : Jacek Saryusz-Wolski, 68 ans, qui n’a jamais été ministre à Varsovie. Jeudi soir, le ministre des affaires étrangères polonais, Witold Waszczykowski, a estimé que l’UE était soumise au « diktat de Berlin ».
Première ministre de Pologne, Beata Szydto s’est opposé jusqu’au bout à la réélection de son compatriote Donald Tusk à la présidence du Conseil européen.

La première ministre Beata Szydlo a déclaré lors d’une conférence de presse qu’elle n’accepterait pas les conclusions du sommet de l’UE, une décision sans conséquence sur la réélection de M. Tusk. Ce dernier a demandé à la Pologne de faire « attention à ne pas couper les ponts » avec l’Union européenne.

« Rien [ne doit être fait] sans nous et sans notre accord », avait insisté Mme Szydlo, à son arrivée à Bruxelles. « Les pays qui ne comprennent pas cela conduisent à la déstabilisation », a-t-elle déclaré, assurant vouloir de son côté « l’unité de l’Europe », grand thème des débats que les dirigeants européens ont prévu d’avoir vendredi, sans le Royaume-Uni.

Un membre de son gouvernement a laissé entendre plus tôt que la Pologne pourrait ne pas signer les conclusions du sommet réuni à Bruxelles, normalement adoptées à l’unanimité des Vingt-Huit, en cas de reconduction de M. Tusk.

Seule contre tous ou seule contre Tusk, c’est ainsi que l’on peut décrire la situation de la Pologne au Conseil européen de Bruxelles le jeudi 9 mars. Même si le gouvernement polonais ne croyait pas à la possibilité de faire choisir à la place de l’ancien premier ministre Donald Tusk le député polonais au Parlement européen Saryusz-Wolski, elle espérait au minimum le soutien ou l’abstention de Budapest et même de Londres. Cela n’a pas été le cas. Viktor Orbán a certes réaffirmé le soutien inconditionnel de la Hongrie à la Pologne si celle-ci devait faire l’objet d’une procédure de sanction comme le souhaite le premier vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans, mais il n’a pas voulu se désolidariser du groupe du Fidesz au Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE) dont Donald Tusk était le candidat. Il est aussi probable que, comme la Tchéquie et la Slovaquie qui l’avait clairement fait savoir à la Pologne avant le sommet européen, la Hongrie préfère avoir le Polonais Donald Tusk à la tête du Conseil européen car il est malgré tout plus sensible aux problèmes qui intéressent les pays d’Europe centrale que ne le serait un homme politique originaire d’une autre région du continent. Saryusz Wolski a quant a été lui été éjecté pour l’occasion du parti libéral polonais Plateforme civique (PO) dont il critiquait déjà les tentatives d’obtenir des sanctions européennes contre son propre pays, et il a aussi été éjecté du PPE dont il occupait la vice-présidence.

Si le gouvernement polonais s’opposait à la reconduction de Donald Tusk pour un deuxième mandat de président du Conseil européen, c’est principalement en raison de ses ingérences répétées dans la politique intérieure de la Pologne, et notamment pour sa déclaration de soutien à ceux qui avaient bloqué le parlement dans la nuit du 16 au 17 décembre 2016. Ce blocage avait été une réaction à la volonté du PiS de réguler de manière plus restrictive, sur le modèle de ce qui se fait ailleurs en Europe, l’accès des journalistes au parlement. Présent le 17 décembre européen à Wrocław en qualité de président du Conseil pour la clôture de la capitale européenne de la culture Wrocław 2016, Donald Tusk avait modifié à la dernière minute son discours et s’était référé aux événements, alors que les députés d’une partie de l’opposition, celle qui s’appelle elle-même « opposition totale », occupaient encore la salle plénière de la Diète. Il avait déclaré, entre autres choses : « Après les événements d’hier à la Diète et dans les rues de Varsovie, et ayant en mémoire la signification des mois de décembre dans notre histoire, je lance un appel à ceux qui exercent réellement le pouvoir dans notre pays pour qu’ils respectent les gens, les principes et valeurs constitutionnels, les procédures et les bons usages. Et je voudrais remercier chaleureusement et exprimer ma plus haute considération à tous ceux qui souhaitent – ils le montrent depuis de nombreux mois – perdurer dans le respect des standards démocratiques européens. Vous êtes aujourd’hui les meilleurs gardiens de la réputation de la Pologne en Europe. » Une critique qui s’adressait donc clairement au gouvernement et à la majorité parlementaire du parti conservateur Droit et Justice (PiS), et des remerciements à l’opposition « totale » et aux protestataires du KOD qui avaient cherché à bloquer la sortie des députés du PiS dans la nuit. Toujours à l’intention du PiS, le président du Conseil européen avait encore accusé : « Ceux qui remettent en cause ce modèle européen aujourd’hui, en violant la constitution et les bons usages, nous exposent tous à un risque stratégique. Rejetant l’esprit de liberté et de communauté, ils écrivent un nouvel acte du drame de l’isolement polonais. ».

Pourquoi la Pologne s'est-elle opposée à l'élection de Donald Tusk ?

Donald Tusk a donc clairement violé lui-même ce jour-là son mandat de président du Conseil européen, les procédures et les bons usages, qui lui imposent la neutralité et la non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres, et il était logique pour le gouvernement polonais de ne pas soutenir sa candidature. Il aurait aussi été logique que les autres membres du Conseil européen se cherchent un autre président. Lors de sa visite à Varsovie en février, Angela Merkel avait pris acte de l’opposition polonaise, mais elle a toutefois milité pour la reconduction de son protégé. Il en est de même pour la France avec le président François Hollande qui avait apporté un soutien clair à Donald Tusk. Après la décision prise à 27 contre 1 par le Conseil européen de Bruxelles, le président français aurait menacé une Beata Szydło très irritée, qui avait signifié qu’elle ne signerait pas les conclusions de ce Conseil européen, en lui disant : « Vous, vous avez des principes, et nous nous avons les fonds européens ». Interrogée par les journalistes à propos de cette phrase à son retour à Varsovie, le premier ministre polonais avait déclaré ne pas vouloir faire cas du chantage aux fonds européens d’un président français sur la sortie qui ne bénéficie du soutien que de « 4 % » des électeurs de son pays. Accentuant l’escalade verbale, le ministre polonais des Affaires étrangères affirmait lundi dans une interview que la Pologne allait désormais avoir une attitude plus rigide et plus négative au sein de l’Union européenne, tandis que le premier ministre belge Charles Michel avait qualifié le refus par son homologue polonaise de signer les conclusions du sommet de cynique et infantile. Pour le leader du PiS, Jarosław Kaczyński, Donald Tusk avait clairement été le candidat de l’Allemagne, une accusation réfutée par Angela Merkel.

Une pétition était même lancée lundi à l’intention du président Andrzej Duda pour un Polexit, mais malgré les différends qui existent entre la Pologne et ses partenaires et malgré les ingérences du Parlement européen, de la Commission européenne et du Président du Conseil européen dans ses affaires intérieures, il est clair que le PiS, qui partage la vision européenne d’un Viktor Orbán, n’a pas et n’a jamais eu l’intention de faire sortir la Pologne de l’UE. Les Polonais et les Hongrois comptent d’ailleurs parmi les peuples qui soutiennent le plus majoritairement leur appartenance à l’Union européenne, en partie peut-être du fait des subventions européennes, mais principalement en raison de leur histoire difficile qui leur fait apparaître l’existence d’une Union à l’échelle du continent comme vitale pour leurs intérêts nationaux. Mais ce n’est pas pour autant que ces pays sont prêts à renoncer à leur liberté, à leur souveraineté et à un traitement équitable de tous les membres de cette Union, et c’est pourquoi ils appellent à une réforme de l’UE qui tiendrait compte des leçons du Brexit.

Dans ces conditions, le premier ministre Beata Szydło et son ministre Witold Waszczykowski ont eu à essuyer de nombreuses critiques en Pologne-même, y compris de la part des médias conservateurs de leur pays. Car si ces médias soutenaient leur opposition à la reconduction de Donald Tusk, une partie d’entre eux considèrent que le gouvernement a commis une grave erreur en ne sachant pas accepter sa défaite au Conseil européen et en gonflant inutilement la polémique autour d’une décision somme toute secondaire, quelle que soit l’attitude de Donald Tusk et quelles que soient les enquêtes en cours le concernant en Pologne. Car le sujet le plus important de ce Conseil européen des 9 et 10 mars à Bruxelles n’était pas de savoir qui occuperait le poste de président du Conseil européen alors que son titulaire n’a aucun pouvoir, mais la question du projet d’Europe à plusieurs vitesses lancé le 5 mars à Versailles par François Hollande, Angela Merkel, Paolo Gentiloni et Mariano Rajoy. Une Europe à plusieurs vitesses dont la Pologne ne veut pas et dans ce domaine elle n’est pas isolée !

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