Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Menace de "déluge" sur Rakka ?

Les Etats-Unis de Donald Trump multiplient, au nom de la lutte anti-jihadiste, des bombardements aériens aux très lourdes conséquences : une cinquantaine de civils tués dans une mosquée de la province d’Alep, le 16 mars ; jusqu’à deux cents civils tués dans un bâtiment pilonné à Mossoul-Ouest, le lendemain. Mais c’est la frappe menée le 26 mars contre le barrage de Tabqa qui aurait pu avoir les plus graves conséquences.a route du nord qui conduit au barrage de Tabqa est parsemée de signes montrant la violence des combats qui y opposent les combattants kurdes et arabes soutenus par les États-Unis aux jihadistes du groupe Etat islamique (EI).
Des épaves de voitures brulées et des caisses de munitions vides jonchent la route menant au gigantesque complexe du barrage, dans lequel sont entrées les Forces démocratiques syriennes (FDS).
Deux chars renversés gisent contre un monceau de gravas et d'ordures le long de la route et plusieurs corps qui semblent être ceux de jihadistes flottaient dans l'eau d'un canal.
Le groupe ultraradical sunnite contrôle toujours le principal barrage, le plus grand de Syrie, sur le fleuve Euphrate.
Mais les combattants des FDS sont entrés dans le complexe par le nord et en contrôle une partie. La bataille pour ce barrage a suscité des inquiétudes qu'une défaillance puisse entraîner des inondations "catastrophiques" comme l'a déjà mis en garde l'ONU.

Ce barrage est depuis dimanche hors service. Les bombardements dans le secteur ont conduit à l'arrêt de la centrale fournissant l'électricité au barrage, entraînant l'arrêt du fonctionnement de cette infrastructure ce qui risque de provoquer une dangereuse montée des eaux.
"Nous essayons de préserver le barrage autant que possible afin qu'il ne soit pas endommagé. Nous pensons que Daech (acronyme arabe de l'EI) a placé des explosifs pour entraver notre avance" a affirmé à l'AFP la commandante Rojda Felat.
Les signes du contrôle du secteur par l'EI sont visibles un peu partout. Un panneau de cette organisation avertissait que le poids maximum pour un véhicule empruntant le barrage est de 50 tonnes et que tout dépassement est passible d'une amende.
Ailleurs, une autre pancarte en arabe écrite à l'encre blanche sur fond noir affirme: "Le coran est notre Constitution, Mohammad notre dirigeant et le jihad notre voie".
La bataille pour la conquête du barrage fait partie de la stratégie des FDS avant de lancer leur assaut sur Raqa, la capitale de facto de l'EI, située à 55 km.
L'objectif des FDS est d'encercler Rakka et dans ce cadre elles se sont emparées dimanche de l'aéroport militaire de Tabqa.
La coalition internationale antijihadistes conduite par les Etats-Unis a lancé une série de raid en appui à l'opération et la commandante Rojda Felat assure que ses forces jouent un rôle grandissant sur le terrain.
"Cette fois, dit-elle, les forces de la coalition ont participé de manière plus grande que les fois précédentes avec de nouvelles tactiques comme le pont aérien, la traversée du fleuve ou le barrage de feu de l'artillerie".
Et à partir d'une position à la périphérie du lac Assad, créé artificiellement par le barrage et qui est la plus grande réserve d'eau du pays, on peut voir une position de l'EI avec son drapeau noire flottant près d'une mosquée.
Depuis leur arrivée dans ce complexe, les FDS ont déjà laissé leur marque: Les noms des FDS et du YPG (unités de protection du peuple kurde) ont été peints en anglais sur des barrages en béton criblés de balles.
Craignant pour la solidité du barrage, les FDS ont annoncé lundi une pause de quatre heures dans les opérations pour permettre aux ingénieurs d'entrer dans le complexe.
Une porte-parole des FDS a affirmé lundi après-midi que l'inspection avait été réalisé avec succès.
"Le barrage fonctionne et il n'est pas endommagé, les ingénieurs ont fini leur travail et le cessez-le-feu a pris fin", a déclaré dans un communiqué Jihan Cheikh Ahmad.
Cependant ces affirmations ont été contredites par une source technique au barrage.
"Il faut deux ou trois jours pour réparer les dommages résultant du bombardement de la chambre électrique. les équipes vont essayer de trouver une alternative à la centrale pour la faire fonctionner de nouveau", a précisé cette source.
Le barrage de Tabqa a une capacité de 14,1 milliards de m3 de quoi anéantir toute la vallée de l'Euphrate jusqu'à Deir Ezzor s'il cédait. C'est pour cela qu'il fallait le reconquérir avant de prendre Rakka, a affirmé à l'AFP le géographe français spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche.
Le barrage de Tabqa, dont le régime Assad a perdu le contrôle depuis quatre ans, est tombé aux mains de Daech en 2014. Cet ouvrage stratégique, long de plusieurs kilomètres, régule le cours de l’Euphrate et contient le « lac Assad », d’une superficie de 630km2 et d’une capacité d’au moins douze milliards de mètres cubes. L’agence humanitaire de l’ONU (OCHA) a mis en garde contre les « implications humanitaires catastrophiques » de tout dommage infligé au barrage, alors même que les chutes de pluie et de neige ont déjà sensiblement élevé le cours de l’Euphrate. C’est l’ensemble du bassin du fleuve jusqu’à la frontière irakienne, et ses centaines de milliers d’habitants, qui pourraient être affectés.

Or l’administration Trump a lancé un assaut héliporté sur Tabqa, avec des centaines de conseillers américains associés aux milices largement kurdes des Forces démocratiques syriennes (SDF). Tabqa, située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Rakka, le berceau de Daech, servirait ainsi de tête de pont dans l’offensive vers ce bastion jihadiste. Mais le mouvement kurdo-américain sur Tabqa vise aussi, voire surtout, à enterrer toute perspective de progression turque sur le cours de l’Euphrate.

C’est ainsi que l’opération « Colère de l’Euphrate » des SDF, menée sous l’égide des Etats-Unis, contrecarre l’opération « Bouclier de l’Euphrate » de la Turquie et de ses protégés syriens, qui avaient réussi à libérer de Daech un triangle de 2000 km2 à la frontière turco-syrienne. Les SDF ont d’ailleurs livré au régime Assad une zone-tampon le long de l’Euphrate, faisant de Damas une paradoxale force d’interposition entre les deux supposés partenaires des Etats-Unis que sont Ankara et les milices kurdes.

Menace de "déluge" sur Rakka ?

Sur fond de cet invraisemblable imbroglio, la frappe américaine du 26 mars contre Tabqa a suscité une panique réelle au sein de la population de Rakka, qui serait directement visée par une crue fulgurante de l’Euphrate. Le poste de contrôle technique du barrage a en effet été touché par des missiles américains. La situation a été jugée si grave par les deux parties que jihadistes et kurdes ont convenu d’un cessez-le-feu de quelques heures, afin d’opérer les réparations indispensables de la structure du barrage.

Daech a évidemment joué à plein du risque d’une rupture du barrage, ne serait-ce que pour se poser en défenseur d’une population de Raqqa qu’il tient pourtant sous un joug implacable. Les médias russes ou pro-Assad n’ont pas non plus raté cette occasion privilégiée de mettre en cause l’aveuglement des Etats-Unis et de leurs alliés face au sort de la population syrienne. Mais, derrière cette guerre de propagande, il est incontestable que le barrage est désormais au cœur d’une bataille acharnée entre, d’une part, les forces spéciales américaines et les miliciens kurdes, héliportés sur la rive sud de l’Euphrate, et, d’autre part, les jihadistes de Daech, pris entre deux feux.

Daech peut ainsi relancer un discours apocalyptique relativement mis en sourdine ces derniers temps. L’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi présentait en effet son combat en Syrie comme celui de la Fin des Temps, entre autres dans la ville emblématique de Dabiq. Elle avait construit sur le dévoiement de prophéties islamiques une troublante économie du salut, avec notamment le rachat par tout « martyr » tombé en Syrie de l’âme de 70 de ses proches au Jugement dernier. La perte de Dabiq face à la Turquie, en octobre dernier, n’avait pu que perturber cette logorrhée millénariste. En revanche, la menace d’un « déluge » (Tufân) aux proportions cataclysmiques, associé aux Signes de l’Heure dernière, ravive toute l’imagerie de la Bataille de la Fin des Temps, en résonance avec les réseaux terroristes de Daech dans le monde entier.

Le pire n’est pas forcément sûr. Le barrage de Mossoul, conquis par Daech en août 2014, avait rapidement été libéré par une opération coordonnée entre les Etats-Unis et leurs alliés irakiens. Mais la conjonction présente entre une irresponsabilité américaine sans précédent et une propagande apocalyptique revigorée est pour le moins néfaste.

Menace de "déluge" sur Rakka ?

Commenter cet article