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Publié par Bob Woodward

La ville de Rakka sera-t-elle réservée à Daech ?

Donald Trump s’est engagé, dès son premier jour à la Maison Blanche, le 20 janvier 2017, à « éradiquer » Daech « de la face de la terre ». Mais il n’a pas jugé bon de rendre public le plan d’action contre Daech qu’il a commandé au Pentagone, au motif que la révélation d’un tel plan ferait le jeu de l’ennemi jihadiste. Une telle défausse prêterait à sourire si elle ne révélait pas que Trump épouse de fait la ligne de son prédécesseur, y compris dans ses priorités les plus discutables.

En cinq mois d’offensive massive contre Mossoul, les Etats-Unis ont permis au gouvernement irakien de ne reprendre qu’une partie de cette ville, pourtant conquise par Daech en seulement quatre jours de juin 2014. Le contraste entre le blitzkrieg fulgurant de l’avancée jihadiste d’alors et la progression laborieuse d’une coalition suréquipée est cruel. Il ne manque d’ailleurs pas d’être souligné par la propagande de Daech.

Les militaires américains estiment désormais à 2500 le nombre de combattants de Daech assiégés dans un secteur encore vaste de Mossoul-Ouest. Ils sont déterminés à liquider physiquement ces forces jihadistes, sur une échelle bien plus grande encore qu’à Fallouja, en juin 2016. On rappellera que la curée de Fallouja avait été immédiatement suivie du pire attentat infligé par Daech à Bagdad (323 morts, le 3 juillet 2016). Quant à la guérilla jihadiste, elle a déjà retrouvé un niveau inquiétant d’activité dans les quatre provinces irakiennes de Ninive, de Salaheddine, de Diyala et d’Anbar.

L’envoyé spécial des Etats-Unis auprès de la coalition anti-Daech vient enfin de reconnaître que « Rakka reste leur capitale administrative, c’est là que nous pensons qu’un grand nombre de leurs dirigeants se trouvent, c’est là que nous pensons qu’ils planifient de nombreuses attaques à travers le monde ». On peut dès lors se demander pourquoi la coalition n’a pas désigné Rakka plutôt que Mossoul comme objectif prioritaire en vue de frapper Daech à la tête.

Mais le plus troublant est le choix désormais affiché par Washington de s’appuyer, dans la future bataille de Rakka, sur les Forces démocratiques syriennes (FDS), un euphémisme pour désigner une coalition milicienne dominée par la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Cette option est conforme à la préférence toujours manifestée par le Pentagone et la CIA pour des organisations pyramidales, comme ce fut déjà le cas en 1999 pour l’Armée de libération du Kossovo (UCK), aux dépens de formations plus ouvertes.

Ce choix du PKK par Washington ne peut que rejeter un peu plus dans les bras de Moscou une Turquie pourtant alliée au sein de l’OTAN. Il ouvre en outre la voie à une offensive sur Rakka coordonnée avec le régime Assad plutôt qu’avec les forces révolutionnaires, ce qui ne peut que rendre très problématique la chute d’une ville encore plus profondément arabe et sunnite que Mossoul.

Daech sera ainsi en mesure de se poser, ne serait-ce que par défaut, en champion du sunnisme arabe. La possibilité d’une relance de son action, cette fois sur le théâtre israélo-palestinien, n’est plus une hypothèse d’école : déjà implanté dans le bassin du Yarmouk, au nord-est d’Israël, Daech peut compter dans le Sinaï égyptien sur une branche très active, prête à se saisir de l’opportunité d’une nouvelle crise à Gaza.

C’est explicitement pour protéger le territoire américain des infiltrations terroristes que Trump a signé son premier décret présidentiel, le 27 janvier 2017. Surnommé très vite « Muslim Ban », le décret a été invalidé par la justice fédérale, puis rétabli, dans une version assouplie, un mois plus tard. Au-delà des préjugés racistes qui sous-tendent une telle mesure, elle illustre l’incapacité à accepter le caractère hybride d’une menace jihadiste mêlant donneurs d’ordres moyen-orientaux et terroristes bel et bien américains, puisque nés et élevés aux Etats-Unis, tels Syed Rizwan Farook (14 morts à San Bernardino, le 2 décembre 2015) ou Omar Mateen (49 morts à Orlando, le 12 juin 2016).

Le mythe du « loup solitaire » a permis à l’administration Obama de nier avec constance l’existence de réseaux de Daech aux Etats-Unis. Ce déni est plus que jamais de rigueur avec Trump, résolu à barricader la forteresse de l’« America first ». Or une récente étude du centre contre-terroriste de la prestigieuse académie militaire de West Point recense, pour les trois années écoulées, pas moins de 38 attaques effectives ou avortées aux Etats-Unis, toutes liées à Daech. Elle précise que 8 d’entre elles étaient directement inspirées par des donneurs d’ordre anglophones, généralement basés à Rakka. Malgré cette menace pendante, aucun mouvement décisif n’a été opéré depuis plus d’un an en direction du fief jihadiste de Rakka. Les Etats-Unis ont accordé une priorité absolue à la reconquête de Mossoul, qui entre dans son deuxième mois, sans percée stratégique de la part des assaillants. La Russie s’acharne depuis longtemps sur les quartiers orientaux d’Alep, pourtant tenus par les mêmes groupes révolutionnaires qui en ont expulsé Daech depuis janvier 2014. Cette répartition des rôles et des théâtres d’opération, instituée de fait par Obama, est encore plus officielle et rigide avec l'arrivée de Donald Trump à la Maison blanche.

La ville de Rakka sera-t-elle réservée à Daech ?

Cet angle mort de la relation américano-russe laisse intact et conforte même l’état-major terroriste qui sévit depuis Rakka. L’offensive kurde annoncée vers cette ville au début de ce mois est restée au stade déclamatoire, tant elle a suscité d’inquiétudes au sein de la population de Rakka, dans son écrasante majorité arabe et sunnite : les militants anti-Daech qui, avec un courage exemplaire, restent actifs dans la clandestinité à Rakka estiment qu’au moins 20% des civils fuiraient la ville en cas d’avancée kurde, du fait du « nettoyage ethnique » déjà mené par ces mêmes milices kurdes dans d’autres zones arabes.

Ces militants citoyens de Rakka privilégient le scénario d’une poussée vers le Sud-Est des groupes révolutionnaires soutenus par la Turquie sous le nom de « Bouclier de l’Euphrate ». De tels groupes ont déjà pu s’emparer de territoires de haute valeur stratégique et symbolique (notamment la ville de Dabiq). Rien n’indique pourtant, bien au contraire, que la Russie ou les Etats-Unis permettraient une telle offensive. L’état-major terroriste à Rakka peut donc continuer de planifier de nouveaux attentats sans craindre d’être délogé de si tôt hors du berceau de Daech. Le carnage du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, équivalent européen du 11-Septembre pour les Etats-Unis, aurait appelé en réaction une offensive déterminée et rapide contre Rakka. Les attentats de New York et de Washington, en septembre 2001, avaient ainsi été suivis d’une mobilisation internationale sans précédent, aux côtés des Etats-Unis et sur la base d’une résolution unanime et contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cette mobilisation avait conduit en quelques semaines à la chute de Kandahar, l’équivalent afghan, pour Al-Qaida à l’époque, de Rakka aujourd’hui pour Daech. La prise de Kandahar par l’Alliance du Nord afghane, opposée aux Talibans, avait permis, au-delà de l’élimination d’une partie de la direction jihadiste, la saisie de bases de données essentielles pour la prévention d’attentats dans le monde entier.

Rien de cela ne s’est déroulé pour Rakka. La diplomatie française a bel et bien obtenu, quelques jours après le 13-Novembre, une résolution unanime du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette résolution n’a cependant pas été suivie d’effet, car aucune coalition digne de ce nom n’a émergé contre Daech : pour la Russie, le soutien direct au régime Assad primait toute autre considération ; Obama continuait de nier la réalité de la menace jihadiste ; l’Iran était obsédé par l’Arabie saoudite, et réciproquement ; la même chose pouvait être dite pour la Turquie et la guérilla kurde du PKK.

Le président Trump apparaît bel et bien enlisé face à la menace jihadiste, et ce avant même d’avoir pris la moindre initiative. L’attentat de Daech contre l’hôpital militaire de Kaboul (30 morts, le 8 mars 2017) prouve sa capacité à frapper là où Washington s’y attend le moins. Et cette paradoxale impuissance de la première puissance mondiale résulte avant tout de sa propre incurie.

La ville de Rakka sera-t-elle réservée à Daech ?

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