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Publié par Bob Woodward

L'Irak et la fabrication des héros ?

La bataille de Mossoul, autour de laquelle se joue le sort du nord de l'Irak toujours occupé en partie par l'organisation État islamique (EI), a tout du décor d'un film de super-héros aux sombres contours. Au casting, un ennemi absolu, l'EI –dont les combattants vêtus de noirs sèment désormais la terreur dans le ciel à l'aide de leurs drones qui visent les positions des troupes irakiennes–, et une ville à l'allure de Gotham City, où les étroites ruelles des quartiers à l'ouest des flots du Tigre ont été fortifiées et piégées par plusieurs milliers de combattants djihadistes.

Dans le camp d'en face, la propagande du régime de Bagdad fabrique des héros venus délivrer le peuple irakien de l'occupant et réconcilier un pays déchiré par les rivalités religieuses et politiques. Au premier plan: la Division d'or. Cette troupe d'élite de l'armée irakienne, créée par les Américains lors de l'invasion de l'Irak en 2003, est en première ligne dans la bataille de Mossoul et accapare la lumière sur le front.

À la tête de cette unité spéciale, le major Salam est un officier devenu un héros pour une large partie du pays.

«Aujourd’hui, son nom est connu jusque de l’autre côté de la ligne de front. Le 9 juin 2016, lorsqu’il a été blessé à Fallouja par un tir de RPG9 qui a traversé la vitre blindée de son Humvee, les combattants de l’État islamique ont exulté», rapporte le journal Le Monde.

Sur un forum de discussion du site web communautaire Reddit, de nombreux internautes irakiens avaient déclaré leur soulagement quand ils avaient su que le major Salam avait survécu à ses blessures en juin 2016..

«Grâce à dieu il a survécu et est en relativement bonne santé. L'Irak a besoin de beaucoup beaucoup plus d'hommes comme lui pour préserver la paix une fois que l'État islamique sera vaincu. Il fait un super boulot», écrivait un internaute parmi une floppée de commentaires.
Dans son propre camp il est adulé. «Des milliers de messages et de montages photo honorant le “batal” (“héros” en arabe) lui parviennent sur les réseaux sociaux. Dans la rue comme sur la ligne de front, on l’arrête pour un selfie», ajoute Le Monde.

Une héroïsation de l'armée dont le gouvernement irakien a bien besoin aujourd'hui. Sous le vernis de la guerre se cachent les divisions qui gangrènent le pays et ont permis aux combattants de l'État islamique de s'implanter à Mossoul en juin 2014.

    «Cette héroïsation de l’armée irakienne est nécessaire dans la mesure où en 2014, l’armée a fui sans résistance face à Daech, dont des haut-gradés. Il fallait symboliquement redorer l’image d’une armée forte face à l’État islamique. Le major Salam est un symbole capable de de faire revenir les sunnites dans le jeu politique», explique Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak à l’université de Limerick en Irlande.

À la tête du pays sous le règne du parti Baas, de la fin des années 1960 au début des années 2000, les sunnites ont été écartés du pouvoir par la majorité chiite (77% de la population) à la suite de l'invasion américaine. Depuis, les sunnites s'estiment discriminés par un pouvoir sectaire. En retour, les chiites, dont certaines milices participent à la libération de la ville de Mossoul aux côtés de l'armée irakienne, accusent les sunnites d'avoir collaboré avec les djihadistes dans le nord de l'Irak.

Dans un paysage de chaos, la guerre est souvent une opportunité pour l'État d'unifier à nouveau le peuple. Et le héros est un médium idéal pour magnifier le bruit des balles.

«Un héros de guerre a deux personnages: le réel et l'imaginaire. Ce phénomène est quelque chose de très systématique dans sa construction. Le personnage réel peut avoir conscience de la propagande autour de sa personne et il peut en jouer. Il est très difficile de décrypter le discours de mémoire autour d'une guerre et de savoir ce qui s'y est réellement passé», analyse Stéphane Michonneau, chercheur spécialiste de la guerre civile espagnole et auteur d'un article universitaire intitulé «Le héros de guerre, le militaire et la nation».

Le major Salam est l'exemple de la construction de ce personnage double. S'il a joué un grand rôle dans les succès de la Division d'or depuis quelques mois, il n'est actuellement plus sur le front à Mossoul, mais aux États-Unis dans le cadre d'une formation. Il n'en reste pas moins un héros de ce conflit, comme certains leaders des milices chiites.

Pour Stéphane Michonneau, le siège d'une ville –comme c'est le cas pour Mossoul où les djihadistes sont encerclés par les troupes irakiennes depuis le mois de novembre– renforce encore le processus d'héroïsation.

«La raison de cet enthousiasme vient de ce que la guerre de siège met en valeur la composante civique du conflit. Le siège s’installe dans la durée et repose sur la cohésion (...) En ce sens, l’armée est appelée à donner consistance à un lien civique en pleine dislocation», écrit-il.

L'Irak et la fabrication des héros ?

En Irak, la guerre a toujours eu une place centrale dans l'histoire officielle du pays.

    «Ces figures de héros sont propres à l’histoire de l’Irak. Il y a tellement eu une collusion entre le régime et l’armée, avec toujours une héroïsation des personnages militaires. Il y a aussi actuellement une demande du peuple qui veut un plus grand rôle pour l'armée dans la gestion du pays. L'Irak a besoin de ces figures, ça a un impact sur le plan symbolique», dit Myriam Benraad, auteure du livre Irak, la revanche de l'histoire: De l'occupation étrangère à l'État islamique.

La ville de Mossoul, dont le sort avait fait l'objet d'âpres négociations entre la France et le Royaume-Uni lors des accords de Sykes-Picot qui délimitèrent le partage de la frontière entre l'Irak et la Syrie en 1916, est également une pierre angulaire de la construction irakienne. Sa prise probable dans les prochains mois devrait donc accentuer un peu plus la popularité de certains soldats en première ligne dans cette bataille. «Les Irakiens connaissent très bien leur histoire et celle de Mossoul», note Myriam Benraad.

Un héros moderne s'inscrit souvent dans la continuité de celle de son pays. Il en reprend les valeurs, les mythes qui ont unifié une population.

    «C’est intéressant de voir comment un personnage va recréer des mythes anciens, des mythes de résistance. Un héros moderne se situe souvent dans une continuité. Il y a souvent un travail d’élaboration du passé et une réincarnation du passé dans l’actualité», raconte Stéphane Michonneau.

Le major Salam est quelque part l'héritier des «héroïques soldats» à travers lesquels se projettait la jeunesse irakienne lors de la guerre face à l'Iran entre 1980 et 1988.

Dans une région du Moyen-Orient en plein chaos, les personnages qui écrivent la guerre sont la nouvelle mémoire collective de populations qui n'ont plus d'histoire commune à laquelle se rattacher. En Syrie, l'ère des Assad a été balayée par une large partie du pays. Dans de nombreuses villes, ce ne sont plus les portraits des dictateurs qui s'affichent, mais ceux des martyrs morts au combat.

Dans le roman graphique Kobane Calling, le dessinateur italien Zerocalcare raconte comment dans la ville de Dayrik, au nord de la Syrie à quelques kilomètres de la frontière irakienne, le cimetière des martyrs tombés au combat est devenu le nouveau terreau de la mémoire des populations qui vivent dans la région, Kurdes, chiites ou sunnites. «On a tous vu des choses horribles dans cette guerre. Ce qui nous sauve, c'est de ne pas oublier pourquoi on résiste», affirme une combattante kurde à l'auteur devant le cimetière de Dayrik. Ce sont les héros anonymes, ceux que célèbrent les familles ou les villages.

La figure du martyr rassemble la communauté. «C’est l’idée qu’un groupe politique va capitaliser sur sa propre mort. Le mot martyr est un mot qui a un sens important pour le monde chiite et sunnite, particulièrement dans l’islam contemporain», explique Matthieu Cimino, chercheur spécialiste de la Syrie et du Liban contemporains, en poste à l'université d'Oxford.

    «Il y a des niveaux d’engagement différents pour qualifier un martyr. Si vous mourrez avec votre famille dans un bombardement qui vise votre maison, vous serez un martyr pour les rebelles syriens. Dans le camp d’en face, il en est de même pour les gens qui se font exploser au nom de Daech. Ensuite, quelqu'un qui commet un acte de guerre qui a un fort retentissement pour la communauté aura encore un autre niveau de martyr», ajoute-t-il. 

Loin des martyrs anonymes, le major Salam, dont le visage est connu de tous les Irakiens grâce à ses nombreuses apparitions à la télévision nationale, est la face immergée d'un conflit où la figure du héros est un point de repère pour des populations désorientés par la guerre civile et l'absence d'État.

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