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Publié par Bob Woodward

Grande Mosquée d'Alger: va-t-elle tenir ?

Les travaux de gros œuvre du minaret de la Grande Mosquée d’Alger ont été achevés samedi 11 mars, lors d’une cérémonie durant laquelle le ministre de l’Habitat, Abdelmadjid Tebboune, a procédé symboliquement au dernier « coulage de béton ». La hauteur actuelle du minaret s’établit à 250,125 mètres, selon l’agence officielle, permettant ainsi à la Grande Mosquée d’Alger de disposer du plus grand minaret du monde.

« Cette réalisation bat en brèche les assertions de tous ceux qui ont mis en doute la capacité de l’Algérie à construire un tel édifice religieux et lancé des rumeurs tendancieuses sur la non-conformité de l’œuvre aux standards techniques », a affirmé, un brin revanchard, Abdelmadjid Tebboune. Ce dernier a en outre annoncé l’ouverture de la salle de prière aux fidèles en décembre prochain, avant la réception de l’édifice avec toutes ses structures à l’horizon 2018. Avec un minaret de 270m de hauteur et une capacité d’accueil de 120 000 personnes, Djamaâ El Djazaïr, qui s’étend sur 20 000 hectares, sera la troisième plus grande mosquée au monde après celles de La Mecque et de Médine. Depuis son lancement en mars 2012, le projet a connu beaucoup de péripéties et suscité la polémique sur la résistance de son minaret à un séisme majeur. Le directeur de l’Anergema semble d’ailleurs préoccupé par ce qui se dit et s’écrit autour de ce projet gigantesque, l’un des plus importants au monde dans le BTP. Il va directement dans le vif du sujet. « Quand on souhaite remettre en cause les aspects techniques d’un projet, on le fait dans une revue scientifique, on se confronte avec ses pairs au lieu de raconter des mensonges dans les journaux », lâche-t-il. « Que les Algériens soient rassurés, poursuit-il, ni la mosquée, ni le minaret ne s’effondreront en cas d’un fort séisme. Prétendre le contraire relève de la pure polémique ».

Joignant le geste à la parole, M. Guechi nous invite à « vérifier » sur place « le sérieux » du projet. La visite débutera par la salle des prières dont les gros œuvres sont achevés à hauteur de 80%. « La salle des prières est assez bien avancée en matière de gros œuvres. Prochainement, on attaquera la maçonnerie et les lots techniques », explique-t-il. La coupole intérieure est actuellement en fabrication en Chine, elle sera placée « dans deux mois maximum », précise-t-il.Pour le revêtement de la surface, l’Anergema fait face à un dilemme. Si le cahier des charges préconise le recours aux produits locaux, les capacités nationales sont loin de couvrir les besoins du projet. « Nous avons sollicité l’Enamarbre, on autorisera aussi les grosses usines à importer les blocs qu’elles transformeront ici. Ça nous fera une prévalue de 40%. Au moins la main-d’œuvre sera algérienne », justifie-t-il. Ce dispositif permettra aux entreprises locales de couvrir entre 15 et 20% des besoins en marbre nécessaires pour embellir la mosquée. Le manque sera comblé par l’importation.

Pour la décoration, le cahier des charges établi par le bureau d’études allemand Krebs & Kiefer est qualifié de « maigre ». Il sera modifié. Mais la décoration est un détail pour cette mosquée gigantesque. Le plus important est de savoir si l’ouvrage résistera à un séisme majeur. Direction donc au sous-sol de l’imposante salle de prière qui peut accueillir 36 000 fidèles. L’endroit abrite le dispositif clé de la résistance au tremblement de terre, un système d’isolation sismique composé de 250 isolateurs. Une technique « sans faille », conçue et testée « dans les grands », laboratoires du monde, selon le même responsable.

Le docteur Mohamed Belazougui, directeur du Centre national de recherche appliquée en génie parasismique (CGS), prend le relais. Il confirme : « Il n’y a aucun danger, ni sur les usagers, ni sur l’ouvrage lui-même ». Le projet a été réfléchi et conçu, assure le vieux patron du CGS, « en tenant compte du fait que la région est située dans une zone sismique très active ». L’expert affirme que la bâtisse est en mesure de résister à un séisme majeur de 7,3 degrés sur l’échelle ouverte de Richter.

« La salle de prière est conçue pour résister aux séismes en utilisant une combinaison d’isolateurs et d’amortisseurs visqueux. En plus de toute une série de voiles en béton armé dans les deux directions nord, sud et est, ouest », explique notre interlocuteur.

La salle de prière est reliée à la fondation par un appareil qu’on appelle isolateur sismique. « Quand le mouvement sismique se produit, il est transmis d’abord à la fondation avant d’atteindre la structure », explique M. Belazougui. En gros, le bâtiment se déplace grâce à cet appareil, et ce mouvement réduit les efforts sismiques qui sont introduits dans la structure. « Dans le comportement de la structure, il y a ce qu’on appelle la période de vibration. La fréquence de vibration change du fait de déplacement. Cela permet de réduire la force sismique deux à cinq fois », détaille-t-il. L’effort sismique résiduel est diminué par l’amortisseur, selon M. Belazougui.
Le système a-t-il été testé sur modèle réduit en Algérie qui dispose d’une table vibrante sophistiquée ? « Non », précise M. Belazougui, qui ajoute que des tests ont été « effectués dans le laboratoire de San Diego aux États-Unis ».

Mohamed Cherif Mohamed Arezki, PDG du CTC, rappelle que son organisme a pris en charge le projet dès sa première conception. « Actuellement, nous avons une équipe de 15 cadres sur le chantier. Notre intervention consiste à contrôler les plans et les travaux effectués sur place », explique-t-il.

Les équipes du CTC sont soutenues par des expatriés algériens. « Nous connaissons bien le dossier et nous pouvons dire que le bâtiment a une résistance très élevée au séisme », rassure Mohamed Cherif Mohamed Arezki. L’occasion pour lui de répondre à ceux « qui doutent » des capacités du CTC pour contrôler les travaux de réalisation d’un ouvrage de la taille de la Grande mosquée d’Alger. À deux reprises, les travaux ont été menés sans la présence du bureau d’études en charge du suivi. La première fois, c’était du mois d’août jusqu’à novembre 2014 et la seconde d’octobre 2015 jusqu’à février 2016 et le recrutement du groupe français d’ingénierie Egis pour remplacer les Allemands Krebs & Kieffer.

Grande Mosquée d'Alger: va-t-elle tenir ?

Les Chinois ont donc mené des travaux, sans la présence des ingénieurs en charge du suivi, ce qui représente un risque pour l’ouvrage. Ce que le patron du CTC balaie d’un revers de main. Pour lui, son organisme est compétent pour assurer le suivi d’un tel ouvrage. « Les réputations se font sur le terrain. Évidemment le CTC peut déranger beaucoup de gens et d’intérêts », accuse Mohamed Cherif, qui poursuit : « Nous sommes au cœur de l’action, nous sommes même en avance en ce qui concerne les normes parasismiques. Le CTC est parmi les premières institutions du pays à accueillir les nouvelles technologies. Nous les connaissons bien, nous les utilisons bien ».

Outre la salle de prière, le minaret de 270 mètres suscite aussi des inquiétudes sur son comportement en cas de tremblement de terre majeur. Restera-t-il debout ? Selon nos interlocuteurs, la conception du minaret a été faite sur la base d’une étude de microzonage menée par le Centre national algérien de recherche appliquée en géniesismique (CGS). Les études de sol ont permis de classer le site en S2 : « C’est-à-dire un site bon ».  » Il est ferme et vient juste après le site rocheux », explique M. Belazougi, patron du CGS.

Les études ont permis aussi de prouver qu’il n’y a pas de risque de liquéfaction ou de glissement de terrain, en cas de tremblement de terre. « Tout ce qui a été colporté comme quoi c’est un terrain marécageux est complètement faux. Ça n’a aucun sens », souligne Aimeur Abdelhafid, PDG du Laboratoire national de l’habitat et de la construction (LNHC).

Cependant, des interrogations continuent d’être soulevées en constatant la rapidité fulgurante à laquelle le minaret, et la salle de prière, ont été érigés. La hauteur du minaret s’établissait en effet à 103 mètres en janvier 2016, selon les chiffres annoncés par M. Tebboune lui-même à l’époque. Cette hauteur a été atteinte après près de quatre ans de travaux, la construction ayant débuté en février 2012. 150 mètres ont donc été érigés en à peine quatorze mois.

Pour le ministre de l’Habitat, une telle réalisation en un laps de temps si court est présentée comme une remarquable prouesse. Si, en apparence, elle relève de l’exploit, la vitesse d’exécution soulève de sérieuses questions quant à la qualité du travail effectué en un temps record par le géant public chinois du BTP CSCEC, chargé de la construction de la Grande Mosquée d’Alger. En Algérie, les Chinois sont connus pour effectuer un travail rapide au détriment de la qualité, surtout sans supervision. On a vu les résultats dans d’autres domaines.

Dans un entretien accordé à TSA en avril dernier, le groupement allemand ayant conçu et qui était chargé du suivi de la Grande Mosquée jusqu’à fin 2015 expliquait en détail les errances constatées dans le travail de l’entreprise chinoise. « Les plans contenaient beaucoup d’erreurs et parfois n’étaient même pas finis. Certains plans ne contenaient parfois que la moitié des informations requises, nous étions dans l’obligation de les rejeter », indiquait Jürgen Engel, chef de file du groupement. Difficile d’imaginer que le « détriment de qualité » des Chinois se soit, depuis, rectifié par miracle.

L’anarchie ayant accompagné la construction de la Grande Mosquée a de quoi également rendre inquiet. Le non-renouvellement du contrat du groupement allemand, suivi de plusieurs périodes ayant duré jusqu’à plusieurs mois où aucun bureau d’étude n’a suivi l’avancement des travaux des Chinois, a créé une situation inédite et dangereuse, à laquelle il est virtuellement impossible de remédier. En effet, aucune étude ou vérification indépendante après-coup ne peut garantir que le travail a été effectué correctement et qu’il n’y a pas eu malfaçon. Les Algériens devront donc faire confiance aux autorités ou, à défaut, espérer, peut-être prier, que le travail a été bien fait.
Très impliqué dans le projet depuis que l’Agence nationale de réalisation et de gestion de la Mosquée d’Alger (Anargema) a été placée en décembre 2014 sous la tutelle de son ministère, en remplacement du ministère des Affaires religieuses, le ministre de l’Habitat Abdelmadjid Tebboune a revu la copie d’un projet censé représenter la plus grande réalisation de l’Algérie indépendante. Un monument censé traverser les siècles. À la place, la Grande Mosquée a eu droit à un traitement ressemblant à s’y méprendre à celui réservé aux projets de construction de l’AADL

Le désir de finir le projet le plus rapidement possible, afin que le président Bouteflika puisse l’inaugurer, s’est transformé en obsession pour les autorités. Pour respecter une date limite intenable, tous les efforts se sont concentrés sur deux structures : le minaret et la salle de prière, qui constituent logiquement les deux éléments constitutifs de toute mosquée. Pourtant, la Grande Mosquée était initialement visionnée comme étant « un centre de rayonnement mondial d’un islam de tolérance et de modération ». Au minaret et la salle de prière doivent s’ajouter un institut islamique, des musées, une maison du coran ou encore un grand centre culturel. L’avancement de tous ces bâtiments a été mis en stand by, priorité au minaret et salle de prière oblige. Les autres bâtiments seront par la suite complétés. Quand ? Mystère.

Le mystère demeure également entier quant à l’état esthétique de la mosquée (minaret et salle de prière) au moment de sa réception, que le ministre de l’Habitat garantit pour décembre 2017. Alors que les projets AADL peuvent se satisfaire d’une finition bancale, il est supposé être impensable que la première prière effectuée dans la Grande Mosquée d’Alger soit effectuée dans une salle pas encore terminée, aux murs encore éventuellement enduits de ciment. Le degré d’esthétique exigé par le président Bouteflika au moment de la conception de la Mosquée a fait que les choses ont été vues en très grand. Avec une vitesse d’exécution aussi hâtive, le risque de voir l’Algérie présenter au monde une Grande Mosquée dépareillée continue de s’affirmer de plus en plus. Entre faire les choses vite ou les faire bien, les autorités algériennes semblent avoir fait leur choix.

Grande Mosquée d'Alger: va-t-elle tenir ?

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