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Publié par Bob Woodward

Comment Daech constitue-t-il son réseau en Europe ?

Beaucoup de candidats européens au djihad sont aujourd'hui refoulés à la frontière syrienne, où une unité spéciale de Daech leur conseille de revenir mener le combat dans leur propre pays.

C'est le cas d'Harry Sarfo, qui a quitté sa ville natale de Brême en Allemagne pour partir en Syrie sur un territoire contrôlé par le groupe terroriste État islamique (interdit en Russie, aussi nommé Daech). Là, des hommes masqués lui ont expliqué que le califat avait suffisamment de combattants sur le terrain, contrairement à l'Europe où se faisait sentir une "pénurie de cadres", et qu'il serait plus "utile" en retournant dans son pays pour y organiser un réseau terroriste clandestin. Ces gens masqués étaient des représentants d'une branche secrète de Daech appelée Emni. Sarfo, qui purge aujourd'hui sa peine en prison, a décrit cette structure au New York Times.

​"Emni cumule les fonctions de police, de renseignement et gère l'exportation du terrorisme", explique-t-il. Cette structure à plusieurs niveaux dirigée par Abou Mohammed al-Adnani — en alternance principal propagandiste de l'organisation terroriste Daech — planifie des attentats dans différentes régions de la planète dont l'Europe, l'Asie et les pays arabes.

D'après les dépositions des extrémistes lors de leur arrestation, Emni a carte blanche pour recruter aussi bien des novices que des combattants aguerris des unités d'élite de Daech. Les futurs terroristes sont sélectionnés en fonction de leur citoyenneté et sont rassemblés en groupes réduits, dont les membres se rencontrent souvent pour la première fois juste avant de partir en mission.

Emni est aujourd'hui un maillon clef du mécanisme de terreur de Daech. Ses agents ont notamment supervisé les attentats de Paris et ont assemblé les bombes qui ont explosé à l'aéroport et dans le métro de Bruxelles. Emni envoie ses hommes aux quatre coins de la planète — en Autriche, en Allemagne, en Espagne, au Liban, en Tunisie, au Bangladesh, en Indonésie et en Malaisie.

Dès que les recrues intègrent l'organisation terroriste, elles sont placées dans des résidences dont la majorité se trouve à proximité de la frontière turque. Elles sont interrogées et inscrites sur des listes.

Sarfo a d'abord suivi la procédure de prélèvement des empreintes et d'un échantillon de sang, ainsi qu'un examen physique. Il a ensuite été interrogé par un homme avec un ordinateur portable. "Il me posait des questions ordinaires: mon nom, l'origine de ma mère, mon niveau d'études, mes ambitions et qui je rêvais de devenir", se souvient le terroriste raté.

Les islamistes se sont également intéressés à son passé: avant son départ en Syrie, Sarfo visitait régulièrement la mosquée de Brême qui a mauvaise réputation (selon la police allemande, 20 de ses croyants sont partis combattre dans les rangs de Daech et au moins quatre ont été tués dans les combats), et avait fait un an de prison pour vol. Sur le territoire contrôlé par Daech, les voleurs se font couper une main mais dans ce genre de cas, le passé criminel des recrues est plutôt un avantage: les islamistes ont besoin d'individus ayant des liens avec le crime organisé et capables d'obtenir des faux passeports ou de mettre en place un itinéraire de contrebande pour envoyer des extrémistes en Union européenne.

Sarfo a rempli un questionnaire et le troisième jour de son séjour dans le "califat", il a rencontré les agents d'Emni. "Ils disaient manquer d'hommes en Allemagne prêts à commettre des attentats. D'abord, tout allait bien. Puis un par un les agents ont refusé de coopérer. Ils ont eu peur, tout simplement. La même chose s'est produite en Angleterre", raconte-t-il.
En revanche, pas de problèmes en France: "Quelqu'un a demandé ce qu'il en était de la France. Ils ont ri jusqu'à en pleurer. Et ils ont répondu: Ne t'inquiète pas pour la France. Pas de problème", se souvient Sarfo. Cette conversation date d'avril 2015 et sept mois plus tard, une série d'attentats avait lieu à Paris.

Depuis l'apparition de Daech, les renseignements occidentaux recueillent peu à peu des informations sur Emni. Initialement, cette structure s'occupait uniquement de la sécurité intérieure, y compris de la lutte contre les espions, avant de prendre progressivement en charge l'organisation de la terreur à l'étranger.

"Emni assure la sécurité intérieure de l'État islamique et envoie des hommes à l'étranger pour commettre des attentats similaires à la fusillade du musée du Bardo à Tunis en mars 2015", témoigne Nicolas Moreau, 32 ans, arrêté par le service de contrespionnage français l'an dernier alors qu'il revenait du territoire de Daech.

Ce Français tenait un restaurant dans la ville syrienne de Raqqa, de facto capitale du "califat" autoproclamé. Son établissement était fréquenté par des dirigeants clés d'Emni comme Abdelhamid Abaaoud, organisateur des attentats de Paris.

D'après Sarfo, parmi les djihadistes d'Asie du Sud et du Sud-Est, Emni sélectionnait spécialement les individus en relation avec Al-Qaïda: "Ils s'intéressaient avant tout aux arrivants du Bangladesh, de Malaisie et d'Indonésie, où Al-Qaïda travaillait activement par le passé, et on demandait aux nouveaux combattants quelle était leur expérience et s'ils avaient des contacts utiles".

Selon le terroriste, Emni a créé de nombreuses cellules dormantes en Europe qui agissent comme des centres de coordination, envoyant à distance des ordres aux terroristes kamikazes abreuvés de propagande islamiste. Ils maintiennent le contact via des islamistes néophytes qui n'ont pas encore attiré l'attention des renseignements.

La seule région importante où Emni n'a pas réussi à projeter ses hommes est l'Amérique du Nord. Des dizaines d'Américains sont partis combattre pour Daech et plusieurs d'entre eux ont été recrutés par cette cellule spéciale mais ils ne peuvent pas rentrer chez eux — les renseignements suivent de près ceux qui ont visité la Syrie.

"Il serait bien plus simple de recruter des hommes directement aux USA et au Canada par l'intermédiaire des réseaux sociaux. Les islamistes pensent que les Américains sont stupides parce qu'ils vendent des armes librement. Nous pouvons facilement inculquer des idées extrémistes à une recrue potentielle et si la police ne s'est jamais intéressée à lui, il pourrait facilement acheter une arme. Nous n'avons pas besoin de chercher un moyen de leur en fournir", explique l'ancien terroriste.

Les islamistes suggèrent aux étrangers voulant rejoindre leurs rangs de faire passer leur séjour dans le "califat" pour des vacances au sud de la Turquie. Le futur terroriste réserve un vol retour et paie une chambre d'hôtel en bord de plage en formule "tout compris", puis part directement en Syrie, clandestinement.

Comment Daech constitue-t-il son réseau en Europe ?

Ce schéma force les combattants à réduire au maximum leur durée de formation et beaucoup n'apprennent que le minimum — parfois l'instruction au maniement des armes ne prend que quelques jours. "De retour en France ou en Allemagne, ils peuvent simplement prétendre être partis prendre des vacances en Turquie. Plus on reste longtemps sur le territoire de Daech, plus il y a de risques d'être suspecté par les renseignements occidentaux", explique Sarfo.

Ce dernier a particulièrement intéressé les recruteurs d'Emni car il parlait allemand et anglais. La cellule secrète l'a contacté plusieurs fois pour lui faire comprendre qu'il serait utile en Allemagne, mais Sarfo opposait un refus systématique.

Enfin, probablement pour ses qualités physiques (1m85 et 129 kg, même s'il a beaucoup maigri depuis), Sarfo a été transféré dans les forces spéciales Kowat Khasa où n'étaient recrutés que des hommes célibataires promettant de ne pas se marier avant la fin de la formation. Kowat Khasa est une force de choc agissant lors de l'assaut des villes, et sert de réserve d'unités d'élite pour les renseignements.

Sarfo et un autre citoyen allemand ont alors été transportés dans un désert près de Raqqa. "Ils nous ont simplement jetés de la voiture en disant "Nous sommes arrivés". Nous étions au milieu du désert et essayions de comprendre ce qui se passait", se souvient-il. Puis ils ont aperçu des grottes et des passages creusés autour d'eux et camouflés de manière à ne pas être visibles par des drones.

"Il était interdit de se laver jusqu'à nouvel ordre. Deux bocaux d'eau étaient déposés chaque jour pour une grotte de six personnes. C'était un test — ils voulaient voir qui tiendrait le coup, qui aurait suffisamment de motivation", décrit-il.

Les entraînements étaient exténuants: pendant des heures les recrues couraient, sautaient, faisaient des pompes et rampaient. Certains perdaient connaissance. Ceux qui ne tenaient pas le rythme n'étaient pas ménagés: une recrue qui avait refusé de se lever à cause de la fatigue a notamment été attachée à un poteau par les bras et les jambes.

La semaine suivante, chacun recevait une Kalachnikov qu'il ne devait jamais quitter, même la nuit. Il fallait considérer l'arme comme son troisième bras.

Au total, le programme de ces forces spéciales comprend 10 niveaux de préparation. Après le passage réussi du deuxième niveau, Sarfo a été envoyé dans un autre camp, sur une île du fleuve Tabqa. Il dormait dans un terrier sous les branches, a appris à nager, à plonger et à se repérer grâce aux étoiles.

Pendant sa formation, Sarfo communiquait en permanence avec des combattants étrangers. Dans le premier camp, il courait avec des Marocains, des Égyptiens, un Indonésien, un Canadien et un Belge. En arrivant sur l'île, il a appris qu'il existait d'autres unités de ce genre, par exemple Jaysh al-Khalifa ("Armée du califat").


Cette information a été révélée au FBI par un autre volontaire étranger de Daech: l'Américain Mohammed Jamal Khweis, 26 ans. Parti en Irak en décembre 2015 pour combattre du côté des islamistes, il a été capturé par les Peshmerga kurdes en mars 2016. Selon le terroriste, presque immédiatement après leur arrivée les hommes de Jaysh al-Khalifa ont contacté les recrues pour leur proposer de rejoindre leur unité. Les combattants de cette dernière s'intéressaient particulièrement aux étrangers, qu'ils comptaient entraîner et renvoyer dans leur pays pour y organiser des attentats.
Pendant les entraînements, Sarfo s'est lié d'amitié avec l'émir du camp, un Marocain qui lui a révélé qui était derrière toutes les opérations d'Emni: Abou Mohammed Al-Adnani.

Adnani, 39 ans, est originaire de Binnish au nord de la Syrie. Sa tête a été mise à prix par le département d'État américain pour 5 millions de dollars et c'est pratiquement tout ce qu'on sait de lui — on ne dispose même pas de photos récentes de lui. Il est avant tout connu comme le porte-parole de Daech qui a appelé les musulmans du monde entier à "tuer des infidèles où qu'ils soient".

Quand les soldats d'élite achèvent le 10e niveau de formation ils sont envoyés, les yeux bandés, à la rencontre d'Adnani. Sans le voir, ils lui prêtent alors serment de loyauté personnelle.

"Adnani est bien plus que la voix de Daech. C'est une figure clé dans l'organisation des opérations à l'étranger. C'est lui qui approuve en dernière instance les plans élaborés en détail par ses subordonnés", affirme Thomas Jocelyne de la fondation pour la défense de la démocratie à Washington.

Un jour, Sarfo a été approché par plusieurs autres extrémistes d'Allemagne lui demandant de tourner dans une vidéo de propagande de cinq minutes en allemand. Tout le monde est alors parti à Palmyre pour tourner une scène dans laquelle Sarfo marchait devant la caméra avec le drapeau noir de Daech sur plusieurs prises. Puis les terroristes ont mis à genoux des soldats syriens faits prisonniers avant de les exécuter. Selon Sarfo, l'un des islamistes s'est ensuite tourné vers lui pour demander: "Alors, tu en penses quoi? J'étais bien quand je tirais?"

C'en était trop. Sarfo avait eu ses premiers doutes lors des entraînements exténuants, quand il avait vu le traitement réservé à ceux qui ne pouvaient pas tenir. Mais il a surtout été déçu par les tournages, notamment les nombreuses prises. C'est sous l'influence d'une telle vidéo qu'il était parti en Syrie, persuadé que les images étaient réelles et non scénarisées.

Il a alors décidé de fuir. Harry Sarfo a mis plusieurs semaines à traverser le territoire de Daech avant de franchir la frontière turque avant d'être arrêté à l'aéroport de Brême le 20 juillet 2015. Il a tout avoué et purge actuellement une peine de 3 ans de prison pour terrorisme.

Parmi les plus curieuses nouveautés de Daech l'implication d'étrangers dans la planification des attentats, notamment d'Européens.

"C'est un schéma opérationnel inédit et intéressant — s'appuyer sur quelqu'un comme Abaaoud ayant son propre réseau à l'étranger. Il reçoit une autonomie tactique même si les opérations doivent tout de même être approuvées par le commandement de Daech", explique Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme de Paris.

Au sein de la direction actuelle d'Emni, les enquêteurs s'intéressent essentiellement à deux conseillers très proches d'Adnani: le Français Abou Souleymane et le Syrien Abou Ahmad, qui contrôlent la sélection des hommes pour les attentats à l'étranger, choisissent les cibles et prennent en charge l'approvisionnement et la logistique — notamment le paiement des contrebandiers.

Les services secrets occidentaux ont découvert le rôle d'Abou Souleymane après les attentats de Paris grâce au témoignage de l'un des otages détenus par les terroristes au Bataclan. Selon David Fritz-Goeppinger, 24 ans, un terroriste aurait demandé à un autre: "Doit-on appeler Souleymane?" Le second aurait insulté le premier d'avoir parlé français en ordonnant de passer à l'arabe. "J'ai immédiatement compris que si ce n'était pas l'homme qui avait planifié l'attaque, c'était forcément leur chef direct. Ils agissaient effectivement comme des soldats en attendant des ordres", explique David.

Le pseudonyme complet de Souleymane est Abou Souleymane al-Faransi (le Français). Selon les informations disponibles, il a plus de 30 ans et est de citoyenneté française avec des origines marocaines ou tunisiennes. Selon les experts britanniques, après la mort d'Abaaoud il a été chargé de la planification des opérations en Europe.

L'Algérien Adel Haddadi, 28 ans, ancien terroriste, a dévoilé aux renseignements le nom d'un autre conseiller proche d'Adnani, censé participer aux attentats de Paris mais n'ayant pas réussi à s'y rendre à temps. Haddadi et son complice, le Pakistanais Mohamad Usman, 22 ans, qui faisait auparavant partie de l'organisation terroriste Lashkar-e-Toiba ("Armée des pieux"), ont perdu leurs compagnons de route immédiatement après leur débarquement en Grèce. En fin de compte, les extrémistes malchanceux ont été arrêtés dans le camp de migrants de Salzburg, en Autriche, et deux autres membres de leur groupe se sont fait exploser près du Stade de France.

Haddadi raconte être arrivé en Syrie en février 2015 où il a travaillé en tant que cuisinier pendant plusieurs mois avant d'être contacté par Emni: "Un jour, un Syrien est venu dans ma cuisine pour dire qu'un certain Abou Ahmad voulait me voir". Il a été amené dans une maison inconnue dont le gardien a contacté Abou Ahmad par radio. Après plusieurs heures d'attente, il leur a été ordonné de partir dans un autre endroit où ils ont été reçus par un Saoudien vêtu tout en blanc, qui a proposé à Haddadi de se promener en ville.

"Il ne disait que du bien de moi. Que Daech croyait en moi, et que désormais je devais justifier cette confiance. Il a dit que Daech comptait m'envoyer en France et que j'apprendrais tous les détails sur place", raconte Haddadi.

Puis ils ont été rejoints par Abou Ahmad — un Syrien d'environ 40 ans, maigre, avec une longue barbe noire, habillé en noir, "habitué à donner des ordres", comme l'a décrit Haddadi.

C'est Abou Ahmad qui avait formé le groupe destiné à partir en France. Son dernier membre, Usman, a fait connaissance avec ses futurs "coéquipiers" la veille du départ. Le jour du départ, Abou Ahmad leur a rendu visite en donnant son numéro de portable enregistré en Turquie. Il a donné à Haddadi 2 000 dollars en coupures de 100, puis les terroristes ont été transportés jusqu'à la frontière turque où ils ont été pris en photo et ont reçu des faux passeports syriens. Ensuite, avec l'aide d'un contrebandier engagé par Daech, ils ont atteint l'île grecque de Leros.

Haddadi maintenait le contact avec Abou Ahmad via l'application de messagerie Telegram et à l'aide de SMS sur son numéro turc. Après l'arrestation de Haddadi, il s'est avéré que les renseignements connaissaient déjà le numéro d'Abou Ahmad: ils avaient découvert un papier avec son numéro dans la poche du pantalon recouvrant la jambe arrachée d'un kamikaze près du Stade de France.

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