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Publié par Bob Woodward

Al-Baghdadi: la chasse à l'homme ?

Pour la première fois depuis 17 ans, elle se dévoile. « Parce que l’armée irakienne m’y a obligée, explique Fadila, 43 ans. Mais j’ai peur sans mon voile, je ne suis pas habituée… Mes filles aussi ont peur. Jamais mon mari ne nous aurait autorisées à sortir sans ». Avec ou sans voile, Fadila n’ose plus se montrer. « Les voisins ont peur de moi et plus personne ne veut me parler ». Avec ses neuf enfants, elle vit comme une pestiférée, dans une maison abandonnée du quartier d’Al-Jawsak, à Mossoul Ouest, sans eau, ni électricité. A l’extérieur, les tirs des hélicoptères de combats succèdent à ceux des snipers. « Nous n’avons pas pu nous laver depuis dix jours, je suis désolée », dit-elle en exhibant de ses mains noires de crasse la photo d’identité de son époux.

Mohammad Abdulwahad Mohammad, 46 ans, a été arrêté par la police fédérale irakienne le 5 mars dernier. Depuis, les images de cette arrestation ont fait le tour des réseaux sociaux et pour cause: selon les autorités, l’homme à la longue barbe rousse teinte au henné serait le cousin d’Abu Bakr Al-Baghdadi, le calife auto-proclamé de Daech. Une vraie prise de guerre pour les policiers qui ont expliqué l’avoir trouvé caché dans une cave. « Parce qu’il est originaire de Samara, la ville d’origine de Baghdadi, les policiers en ont déduit qu’il était son cousin mais c’est faux, prétend Fadila. Mon mari n’avait aucun contact avec Daech et Baghdadi je n’en ai entendu parler qu’à la télé ». Pourtant, malgré ses dénégations, de nombreux détails trahissent l’engagement de cet homme qui, selon des sources sécuritaires, aurait été dénoncé par le responsable des prisons de Daech à Mossoul, arrêté quelques jours plus tôt.

Mohammad Abdulwahad Mohammad est bien né en 1971 à Samara, l’ancienne capitale des Abbassides, qui se trouve dans ce qui sera appelé plus tard « le triangle sunnite »: la région, située à 120 km au nord-ouest de Baghdad, alors majoritairement peuplée d’arabes sunnites après avoir été l’une des perles de l’Islam Chiite, fût l’un des fiefs et viviers du parti Baas dans les années 70. On y trouve notamment la ville natale de Saddam Hussein, Tikrit. Après l’invasion américaine de 2003, c’est ici que s’organise la résistance. Avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement chiite d’Al-Maliki en 2006, de nombreux chiites reviennent s’installer à Samara, considérée comme une de leurs villes saintes. C’est le moment que choisit Mohammad Abdulwahad Mohammad pour la quitter et partir avec sa famille direction Mossoul, où commencent alors à se regrouper les nostalgiques du parti Baas comme les futurs chefs de l’insurrection djihadiste sunnite qui donneront naissance à Daech.

La famille de douze enfants s’installe d’abord à l’est du Tigre, dans le quartier d’Al-Nour. De son sac, Fadila sort la carte d’étudiant de son mari, inscrit en théologie à l’université de Mossoul. « Mon mari est un prêcheur, dit-elle. Il ne faisait que lire le Coran et dispenser la parole de Dieu ». Lorsque Daech entre dans Mossoul en juin 2014, les fils aînés de Fadila, âgés de 15 et 19 ans s’engagent. Ils seront tués quelques semaines plus tard. Fadila ne saura jamais comment ils sont morts, seul le corps du plus jeune lui sera rendu. « Mon mari leur avait interdit d’aller se battre mais ils y sont allés quand même », dit-elle.

Al-Baghdadi: la chasse à l'homme ?

Un autre de ses fils, lui, choisit de quitter le pays. « Je pense qu’il est en Europe, mais nous n’avons pas de nouvelles ». Fadila l’admet, « quand Daech est arrivé, nous étions nombreux à penser que notre situation s’améliorerait mais ça n’a pas été le cas, et mon mari, lui, n’a jamais pensé cela ». Comme pour se justifier, elle ajoute : « parfois mes enfants étaient en colère, ils nous disaient "regardez, les gens de Daech ont des voitures, de belles maisons, pourquoi nous ne travaillons pas avec eux?" Mais mon époux leur répondait "nous ne les aimons pas". Souvent, des combattants sont venus pour chercher à marier l’une de nos filles, et ça aussi, mon mari l’a toujours refusé. Il ne voulait pas que nous ayons le moindre contact avec Daech, et ne nous laissait pas sortir ». Un discours contredit par de nombreux voisins. Iptissam, 38 ans, infirmière, qui n’a jamais quitté le quartier, raconte comment le mari de Fadela surveillait les gens pour le compte de Daech qui l’aurait nommé responsable de la sécurité des moeurs dans cette partie de la ville. « Elle ne se plaignait pas tant qu’elle en profitait, raconte Iptissam. Maintenant, elle fait la malheureuse, mais je peux vous dire que sous Daech, elle ne manquait de rien ».

En décembre dernier, alors que les forces irakiennes reprennent la partie est de la ville, la maison de Mohammad Abdulwahad Mohammad est ciblée par une frappe aérienne. La famille traverse alors le Tigre pour se réfugier côté Ouest où se sont repliés les djihadiste et s’installe à Al-Jawsak, un quartier cossu où vivaient médecins, ingénieurs, professeurs et notables. Mais à peine la seconde phase de l’offensive sur l’ouest est-elle lancée, que leur demeure est à nouveau la cible d’une frappe aérienne. Deux fois coup sur coup, difficile d’imaginer qu’il puisse s’agir d’un hasard: l’homme était bien visé et traqué par les forces irakiennes comme de la coalition. « Il prétendait n’être ni avec le gouvernement, ni avec Daech mais n’être qu’un homme de Dieu », décrit Omar, un autre de ses voisins. « Mais vous avez vu ce qui traîne dans le jardin de leur ancienne maison? ». Là, dans la cour, gisent les dépouilles en décomposition de trois djihadistes tués lors de la reprise du quartier.

Désormais livrés à eux-mêmes, Fadila et ses enfants attendent l’hypothétique retour du chef de famille. Pour des raisons de sécurité, il est détenu dans un lieu tenu secret. « Les policiers viennent tous les jours me poser des questions, dit-elle. J’ai peur, ça me rend malade, je ne dors plus, je ne fais que penser. Ils m’ont interdit de partir et de toutes façons je ne peux aller nulle part, je dois attendre mon mari, je n’ai plus d’argent, plus de téléphone… Plus rien… Chaque jour, j’espère que le lendemain sera meilleur… Mon mari était un homme bien, il aidait les gens donc je pense que Dieu va l’aider ».

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