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Publié par Bob Woodward

Russie-Turquie: une alliance contre-nature ?

La Turquie, la Russie et l’Iran se retrouvent une nouvelle fois à Astana pour s’entretenir au sujet du processus de paix en Syrie.

L’émissaire spécial des Nations Unies, Staffan de Mistura devrait également prendre part à la réunion.

Quant aux parties de la guerre en Syrie, elles ne participeront pas aux entretiens. Lors des pourparlers le mécanisme tripartite tentera de trouver une réponse à la question ; comment est-ce que le cessez-le-feu sera appliqué ?

Des représentants jordaniens devraient également prendre part aux pourparlers. Le fait que la Turquie et la Russie soit garants dans l’application de la trêve en Syrie, avait été approuvé lors de la première réunion sur la Syrie organisée le mois dernier à Astana.
Le monde change perpétuellement et notre 21 ème siècle n'échappe pas à la règle. L'Amérique vient d'élire Donald Trump. L'Angleterre a voté le Brexit. La Russie a retrouvé un dirigeant durable. La Turquie et la Russie qui se montraient hostiles l'une à l'autre, se rapprochent à grande vitesse, ce qui est un changement fort.

En novembre 2015 un chasseur bombardier russe entré dans l'espace aérien turc à la frontière turco- syrienne, était abattu par la chasse turque. Moins d'un an plus tard, Recep Erdogan, au pouvoir avec son parti Justice et Développement, Vladimir Poutine, se rencontraient ; un accord sur l'énergie était signé à Istanbul. Les divergences entre les 2 pays au sujet de la Syrie, V. Poutine soutenant avec réserves Bachar-el-Assad, R. Erdogan exigeant son départ, s'estompent. En décembre 2016 la Russie, la Turquie, l'Iran travaillent ensemble pour un cessez-le-feu syrien. Les premiers pourparlers de paix entre le gouvernement syrien et ses opposants s'ouvrent même à Astana au Kazakhstan. Le fait que l'ambassadeur russe soit assassiné à Ankara n'altère pas les bonnes relations entre les 2 pays.

Les 2 pays ont été déçus par le monde occidental, par l'Europe. Ils ont l'impression d'avoir été exclus : la Russie par l'OTAN qui à la fin de la guerre froide intègre des anciens pays communistes du Pacte de Varsovie, la Turquie qui voit sa demande d'adhésion à l'Union Européenne renvoyée aux calendes grecques.

Le coup d'état raté en Turquie le 15 juillet 2016, fomenté aux dires des autorités par l'intellectuel musulman turc vivant en Pennsylvanie, Fethullah Gülen, entraine des milliers de mise à l'écart de membres des forces armées, de fonctionnaires, de journalistes, d'enseignants. La Russie non seulement a été réactive mais semble-t-il a prévenu de l'imminence d'une tentative de putsch. Les européens et les USA n'ont pas réagi fortement à cette attaque de la démocratie turque.

Les 2 pays connaissent les mêmes craintes sécuritaires face aux islamistes au Nord-Caucase, pour la Russie, face à la menace du PKK kurde pour les Turcs. Les 2 pays veulent contrôler les actions pro-tchétchènes et pro-kurdes. Les turcs et les russes avaient collaboré dans leur lutte contre le terrorisme lors de la préparation des Jeux Olympiques de l'hiver 2014 à Sotchi, de même lors des différents attentats sur le sol turc.

Le 28 juin 2016 l'attentat sanglant à l'aéroport Ataturk d'Istanbul (1 cinquantaine de morts, des centaines de blessés) est suivi, 15 jours après, par des actions directes contre le terrorisme, V. Poutine ne se contentant pas de condoléances.

En 5 ans les 2 présidents se sont rencontrés 10 fois, alors que la dernière visite d'1 dirigeant soviétique en Turquie datait de ...1972. 30 traités ont été signés. Les 2 pays ont supprimé les visas. Un Haut-Conseil de Coopération a été mis en place avec des groupes de travail domaine après domaine.

La Russie est devenue le principal partenaire de la Turquie devant l'Europe et les 2 pays souhaitent tripler le volume de leurs échanges. C'est la Russie qui exporte vers la Turquie, qui fournit gaz et pétrole, qui a construit oléoduc et gazoduc, et va livrer 1 centrale nucléaire.

Dans le domaine militaire, la politique intergouvernementale bat son plein. La Russie vend du matériel militaire que l'Europe a refusé, par crainte d'une utilisation contre les kurdes. Mais la Turquie est toujours dans l'OTAN qui continue malgré tout à la ravitailler.

La Turquie qui n'avait pas condamné la Russie dans la crise russo-géorgienne de 2008, s'est montrée très prudente dans la crise ukrainienne en s'en tenant au rappel du droit international. La Turquie a appuyé l'entrée de la Russie dans l'OMC, l'Organisation Mondiale du Commerce, en 2012.

Les 2 pays expriment leur opposition à une intervention américaine au Moyen-Orient. La sécurité régionale doit dépendre avant tout de la Turquie et de la Russie. La Turquie s'oppose même à un nouvel élargissement de l'OTAN.

Les intérêts nationaux ne sont pas gommés pour autant. En 1995 la Douma russe (le Parlement élu) avait reconnu le génocide arménien et V. Poutine s'est rendu à Erevan en avril 2015, pour la cérémonie de commémoration du centenaire du génocide des Arméniens dans l'empire ottoman, au grand dam du gouvernement turc.

Dans la question chypriote les 2 états s'opposent : la Russie ne verrait pas d'un mauvais oeil la réunification à laquelle s'oppose la république turque de Chypre Nord.

La Russie était en accord avec l'ONU pour une politique de sévérité face au programme nucléaire iranien, ce qui n'était pas le cas de la Turquie.

Dans le conflit caucasien du Haut Karabagh devenu indépendant, revendiqué par l'Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, la Russie est du côté de l'Arménie.

La Turquie souhaite se sortir du tête-à tête économique avec la Russie en cherchant des partenariats avec l'Europe et des acteurs régionaux.

Dans sa presse la Russie accuse périodiquement la Turquie de manipulation. Le propre fils d' Erdogan, Necmettin Bilal a été accusé de trafic de pétrole, voire de trafic d'enfants !

Alors une alliance à long terme est-elle possible, viable ? La communication pure et simple sur la coopération entre les 2 Etats compte aussi beaucoup face à l' Occident. On doit en tenir compte dans les analyses sur le devenir du couple Turquie-Russie. Ankara est prête à tout pour éviter de revivre la rupture de 2015, quand l’aviation turque avait détruit un bombardier russe SU-24, à la frontière syrienne, provoquant une crise diplomatique sans précédent. Le Kremlin avait alors pris un ensemble de sanctions contre Ankara, boycottant des produits alimentaires turcs, enterrant des partenariats énergétiques bilatéraux ou interdisant les vols charters vers la Turquie (80 % de touristes russes en moins). La facture s’élève à plusieurs milliards de dollars.

Russie-Turquie: une alliance contre-nature ?

Un choc économique pour la Turquie qui a poussé son président à présenter ses regrets à la Russie de Vladimir Poutine, espérant ainsi «tourner la page». Le réchauffement des relations diplomatiques est scellé après le coup d’Etat manqué du 15 juillet. Le président russe a alors été le premier à prendre son téléphone pour soutenir son homologue turc visé par les putschistes, bien avant les partenaires occidentaux d’Ankara. Réconciliés, Russes et Turcs signent un juteux contrat de construction du gazoduc TurkStream ou encore la relance du projet d’établir une centrale nucléaire - dotée de réacteurs de conception russe - dans le sud de la Turquie.

Et, pour certains, l’assassinat de l’ambassadeur Karlov pourrait même avoir des répercussions positives inespérées. «Parfois, même les événements tragiques ont une manière intéressante de rapprocher les peuples et les nations», confie Ravza Kavakçi Kan, députée de l’AKP d’Istanbul (parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002). «Cela pourrait avoir des effets importants sur l’amélioration de notre relation qui n’a pas été si bonne au cours de l’année», ajoute-t-elle.

Mais pour l’heure, le président Poutine exige des coupables. Mevlüt Altintas était-il un loup solitaire ou a-t-il été soutenu par un groupe criminel ? Une question face à laquelle l’exécutif reste encore muet - un gouvernement turc d’ordinaire rapide quand il s’agit de pointer du doigt ses ennemis. «Il faut laisser du temps à l’investigation, que les choses soient faites dans le respect du droit», justifie avec solennité Ravza Kavakçi Kan mais l’élue admet «qu’il y a de fortes chances que le mouvement de Fethullah Gülen soit impliqué. Avec des connexions extérieures peut-être».

Une hypothèse avec laquelle la presse pro-gouvernementale a pris moins de pincettes. Mardi, au lendemain du meurtre de Karlov, dans les kiosques turcs, la quasi-totalité des titres proches de l’AKP accusaient le jeune assassin d’être lié à la mouvance de l’imam en exil, déjà accusé d’être le cerveau du coup d’Etat manqué de cet été. De concert avec la presse turque, est dénoncée en Russie une intervention des pays occidentaux qui ont «peur de l’amitié entre la Russie et la Turquie», explique ainsi sur Twitter l’influent leader d’extrême droite Vladimir Jirinovski. «Je vois ici la main de l’Occident qui veut empêcher le développement du partenariat stratégique», estime pour sa part l’historien Amur Hadjiev, dans les pages de Novaya Gazeta. Un partenariat stratégique revigoré qu’Ankara ne veut pas voir s’essouffler après l’assassinat de l’ambassadeur russe. «La normalisation avec Moscou à l’été n’a pas été bénéfique uniquement pour le secteur économique de la Turquie, mais aussi et surtout pour sa politique étrangère», analyse Sinan Ulgen, président du Center for Economics and Foreign Policy (Edam). Grâce au canal du dialogue rouvert, «Ankara a pu, avec l’accord tacite de la Russie, entreprendre sa campagne militaire sur le territoire syrien», observe l’ancien diplomate turc. A la fin du mois d’août est ainsi lancée l’opération «Bouclier de l’Euphrate». En quelques semaines, elle a permis à des groupes de rebelles syriens, largement soutenus par l’armée turque, de repousser les jihadistes du groupe Etat islamique plus au sud. Mais surtout d’empêcher la jonction des trois cantons bordant la frontière turco-syrienne actuellement contrôlés par les forces kurdes du PYD, une émanation syrienne du PKK, considéré comme organisation terroriste par Ankara.

Mais qu’aurait obtenu Moscou en échange de ce laissez-passer donné à des opposants du régime de Bachar al-Assad ? «C’est ouvert à la spéculation. Mais le fait que le gouvernement turc soit resté muet sur Alep (lire aussi page 13), assiégé par les forces loyalistes, soutenues par la Russie, cela donne des indices sur le compromis qui aurait pu être négocié», avance Sinan Ulgen. De plus, Ankara a joué ces dernières semaines un rôle clé dans l’élaboration d’un plan d’évacuation des civils et combattants des quartiers Est de la seconde ville de Syrie.

Un tel compromis avec la Russie n’est pas du goût de tout le monde, y compris chez les partisans de l’AKP dont certains ont pris part aux manifestations organisées depuis plusieurs semaines devant les antennes diplomatiques russes à Ankara et Istanbul pour dénoncer le sanglant rôle joué par Moscou. Un dialogue pourtant défendu par l’élue islamo-conservatrice Ravza Kavakçi Kan. «Oui, on a des différends sur le sujet syrien. Mais on a aussi des responsabilités. Les autres pays ont regardé les gens mourir en Syrie, à Alep. Cela s’est passé à notre frontière, ce n’était pas possible de continuer ainsi. Voilà pourquoi on doit dialoguer avec la Russie.

Russie-Turquie: une alliance contre-nature ?

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