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Publié par Bob Woodward

Le Maroc ferme-t-il les yeux sur le passage des migrants ?

Rabat hausse le ton. L’annulation d’un accord agricole conclu entre le Maroc et l’Union européenne par la justice européenne au motif qu’il s’applique aussi au Sahara occidental n’est pas du goût du royaume chérifien, qui a fait savoir jeudi 25 février qu’il suspendait ses contacts avec les institutions européennes. Le gouvernement dénonce le « caractère hautement politique » et « contraire au droit international » de l’initiative bruxelloise, précise un communiqué officiel. Sur instruction du roi Mohammed VI, le Maroc a fait savoir par la voix de Mustapha Khalfi, porte-parole du gouvernement et ministre de la communication, que « tout contact avec les institutions européennes sera suspendu » à compter du 25 février. « Le Maroc ne saurait accepter d’être traité en simple objet d’une procédure judiciaire, ni réduit à être ballotté entre les différents services et institutions de l’UE », a précisé le ministre.

Des instructions orales ont déjà été données par Salaheddine Mezouar, le chef de la diplomatie du Maroc, aux responsables des départements ministériels pour qu’ils évitent tout contact avec la délégation de l’Union européenne à Rabat. Si la décision du royaume n’a fait qu’officialiser un état de fait, certains diplomates occidentaux ne cachent pas leur « étonnement ». « On est face à une nouvelle situation que nous ne comprenons pas. Une situation difficile… », observe un Européen installé dans la capitale marocaine.

L’affaire remonte au 10 décembre 2015, lorsque la Cour de justice de l’Union européenne a annulé un important accord commercial entre le Maroc et l’Union, signé en 2012 et portant sur les produits agricoles. L’institution a estimé que la mise en œuvre du texte, qui englobe le territoire contesté du Sahara occidental, pourrait « se faire au détriment des habitants [de cette région] et porter atteinte à leurs droits fondamentaux ».

La décision de la justice européenne portait sur un texte de décembre 2015 relatif aux mesures de libéralisation réciproques en matière de produits de l’agriculture et de la pêche. Ce document étendait l’accord au Sahara occidental, ex-colonie espagnole revendiquée par les indépendantistes du front Polisario, qui estimaient le texte contraire au droit international et aux engagements de l’UE.

Plusieurs pays membres de l’UE avaient annoncé vouloir faire appel du jugement, pour ne pas se brouiller avec le Maroc, un allié précieux dans leur lutte contre la mouvance djihadiste après les attentats de Paris.

Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, a fait savoir qu’il avait rencontré le représentant au Maroc de l’Union européenne, Rupert Joy, et qu’il lui avait notifié sa décision, selon une vidéo postée sur le site officiel du gouvernement.

En 1991, la signature d’un cessez-le-feu entre le Maroc et le front Polisario, après quinze années de conflit armé, avait ouvert la voie à la création d’une mission onusienne pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination (Minurso) dans l’ancien Sahara espagnol, annexé par le Maroc en 1975.

En un week-end, près de 850 migrants subsahariens ont forcé les frontières de l'enclave espagnole de Ceuta. Le Maroc a-t-il laissé faire, histoire de faire pression sur son partenaire européen ? Le timing de l'événement en intrigue plus d'un.

Près de 850 migrants clandestins ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta entre le vendredi 17 février et les premières heures du lundi 20 février. En l’espace de 72 heures, le nombre de migrants qui ont pu entrer à Ceuta équivaut donc à celui qui entre dans les deux enclaves espagnoles en un an, si l’on se réfère aux statistiques de l’agence Frontex, chargée de la gestion et de la coopération aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (UE).

En 2016, celle-ci a signalé que près d’un millier de clandestins avaient pu franchir les frontières des deux villes espagnoles. Très vite, la responsabilité du Maroc a été engagée. La presse européenne a fait le lien entre ces assauts et les récentes menaces proférées par Rabat à l’encontre de l’Union européenne au sujet de l’accord agricole. « Ceuta: Derrière les passages de migrants, une manœuvre marocaine ? », s’interroge ainsi l’hebdomadaire L’Express. « Rabat est en froid avec Bruxelles et a menacé à demi-mot de relâcher le contrôle exercé sur les migrants », assure de son côté l’AFP.

Début février, dans un communiqué sévère, le département du ministre de l’Agriculture marocain, Aziz Akhannouch, avait prévenu l’UE que toute atteinte à la souveraineté du Maroc sur la question du Sahara dans l’accord agricole l’exposerait à « un véritable risque de reprise des flux migratoires que le Maroc, au gré d’un effort soutenu, a réussi à gérer et à contenir ».

« Dire que nous avons fermé les yeux sur ces entrées massives est absurde et dénué de tout fondement. Si le Maroc veut vraiment faire pression sur l’UE, il aurait pu y aller franco, comme il avait fait en décembre 2015, lorsqu’il a décidé de geler sa coopération avec elle (suite au verdict du Tribunal européen annulant l’accord agricole, ndlr) », s’indigne un membre du gouvernement marocain.

Le Maroc ferme-t-il les yeux sur le passage des migrants ?

Ces allégations sont d’autant plus « insensées », ajoute-il, que dix membres des forces de l’ordre marocaines ont été blessés lors de ces entrées massives, preuve que Rabat « a fait son boulot » pour empêcher ces assauts.

Autre argument : la diplomatie marocaine « s’est réconciliée » avec son homologue européenne, suite à la visite du ministre Nasser Bourita à Bruxelles début février.

Dans la même veine, Hicham Rachidi, membre du groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (Gadem), estime qu’il n’y a aucun lien « de cause à effet » entre les menaces marocaines au sujet de l’accord agricole et les assauts du week-end dernier.

« Je pense plutôt que c’est le ratissage policier qui a eu lieu le 15 février près de Nador et de Melilla qui a provoqué ce raz-de-marée. Fuyant les représailles, les migrants se sont rabattus sur Ceuta et ont forcé les barrières pour sauver leur peau », croit-il savoir.

Contacté par Jeune Afrique, l’association Mains Solidaires, une ONG qui accueillie les migrants Subsahariens, basée à Tétouan, non loin de Ceuta, affirme, pour sa part, que huit migrants ont été blessés dans l’assaut du week-end dernier, et que deux d’entre eux sont dans un état grave.

« Nous n’avons pas encore pu recueillir leurs témoignages sur ce qui s’est passé », signale Chirine El Hadnouni, responsable Communication de cette ONG. Elle précise néanmoins que l’assaut a eu lieu au niveau de Sidi Brahim côté marocain, un lieu fréquenté par les clandestins  qui souhaitent atteindre l’Europe.

Vu d’Espagne, le Maroc « joue » avec la question sensible des frontières. « Ces assauts sur la frontière de Ceuta font craindre une nouvelle crise migratoire autorisée par le Maroc », titre le quotidien conservateur madrilène ABC.

Mais ce n’est pas la position du le gouvernement espagnol qui s’est montré plus modéré. « Le Maroc a fait tout ce qu’il pouvait. Mais il y a parfois des batailles qui ne sont pas faciles à mener », a ainsi déclaré le chef du gouvernement, Mario Rajoy, dans une conférence de presse donnée à l’issue du sommet franco-espagnol, le lundi 20 février, à Malaga.

Et d’ajouter : « Notre relation avec le Maroc est magnifique et elle profite à tous les Européens ». Un signal clair en direction de Bruxelles.

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