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Publié par Bob Woodward

Le corridor Chine-Pakistan: une illusion économique ?

Le corridor économique entre la Chine et le Pakistan s'étend de la ville de Kashgar, au Xinjiang, jusqu'au port de Gwadar ouvrant sur le golfe Persique et le détroit d’Ormuz.

Long de 2 000 kms, empruntant l'une des branches de l'antique route de la soie, il permet à la Chine de réduire de 10 000 km le transport de ses exportations de marchandises vers le Moyen-Orient. Il rend également la Chine moins dépendante des routes maritimes passant par le détroit de Malacca pour ses importations de pétrole du Moyen-Orient.

Pour le Pakistan, ce projet de liaisons routières, ferroviaires, oléoducs et réseaux de communications constitue un apport massif d'investissements chinois jusqu’en 2031 que d'aucuns ont comparé à un plan Marshall.

Mais le port de Gwadar se situe au Baloutchistan, la plus vaste et la plus pauvre des provinces pakistanaises, et elle est régulièrement agitée par des violences séparatistes ou islamistes. Tel l'attentat-suicide qui a eu lieu samedi dans un sanctuaire soufi. Les autorités pakistanaises se sont engagées à mettre en place les forces de sécurité nécessaires.Financé par Pékin à plus de 50 milliards d’euros, un accord économique permettra à la Chine d’acheminer directement ses marchandises jusqu’à l’océan Indien et de s’approvisionner en hydrocarbures. Une manne pour Islamabad, mais qui ne profitera sans doute pas à tous.Il s’agit en premier lieu de relier le port de Gwadar à la petite ville de Kashgar, dans la province occidentale du Xinjiang en Chine. Situé sur la mer d’Arabie, Gwadar est proche du golfe Persique et du détroit d’Ormuz. Un corridor de transport avec la Chine permettra de retrancher 10 000 km à la distance séparant ce dernier du Moyen-Orient.

Ainsi, 660 millions seront investis dans le port de Gwadar qui deviendra un pôle majeur d’activité et une grande ville. A cet effet, une concession pour le développement et la gestion du port a été confié à une entreprise chinoise pour une durée de 40 ans ;

  • 1,6 milliards iront à la construction d’un système de transport urbain à Lahore ;
  • 5,9 milliards de dollars seront investis dans un réseau autoroutier et 3,69 milliards dans une voie ferrée, l’ensemble permettant à Gwandar, ainsi que le reste du Pakistan, d’augmenter ses échanges avec la Chine.   
  • La construction de lignes de communication à fibres optiques entre le Pakistan et la Chine est également au programme.

Au niveau énergétique, il s’agit d’un investissement total de 33,79 milliards de dollars. Cela comprend :

  • deux projets de barrages ;   
  • six centrales électriques au charbon ;
  • une centrale photovoltaïque ;
  • deux parcs éoliens et surtout
  • la construction de quelques 3000 km de gazoducs permettant d’acheminer du gaz depuis l’Iran jusqu’en Chine via ce corridor.

Pour Beijing, il s’agit en premier lieu de sécuriser ses approvisionnements en énergie. La Chine, le plus grand importateur de pétrole du monde, importe 60% de son pétrole du Moyen-Orient et en transporte 80% par l’Océan Indien, le détroit de Malacca et les mers de Chine méridionale et orientale. Ce projet est d’une importance stratégique vu le contexte d’escalade des provocations militaires lancées contre la Chine dans le cadre de la politique de « pivot vers l’Asie » du gouvernement d’Obama. En cas de blocus naval américain, la Chine pourra résister car elle disposera d’un accès à l’énergie via le Pakistan.

Le Pakistan est tout aussi gagnant dans l’affaire. Les deux pays développeront leurs régions les plus pauvres et les plus instables, d’où opèrent des mouvements séparatistes souvent manipulés de l’extérieur.

Ce nouveau corridor fera le pont entre la Ceinture économique de la Route de la soie et la Nouvelle route de la soie maritime du XXIe siècle de Xi Jinping, deux grands ensembles de projets constituant une grande partie de la stratégie du président chinois en termes économiques et diplomatiques.

Les sommes investies par la Chine représentent plus du double des investissements directs étrangers qu’a reçus le Pakistan depuis 2008, et considérablement plus que toute l’assistance étrangère fournie par les États-Unis depuis 2002, dans le cadre de la guerre menée par ces derniers an Afghanistan, pays voisin du Pakistan.

Selon des responsables pakistanais, une importante partie des investissements seront mis en œuvre très rapidement, de manière à créer une dynamique suffisante pour faire décoller le pays.

Selon un expert cité par la BBC, le Dr Kaisar Bengali, il s’agit là d’une occasion unique pour effectuer un revirement économique. « Ceci est la première opportunité depuis le Traité des eaux de l’Indus de 1960, pour changer la géographie économique du pays », a-t-il ajouté.

En équilibre sur le mur d’enceinte surmonté de barbelés, un Chinois et un Pakistanais fixent un réservoir d’eau sur le toit d’un préfabriqué, à la périphérie de Tarnol, petite ville du Punjab pakistanais. Un semi-remorque se glisse dans la cour. Sous un hangar, trois contremaîtres chinois, lunettes de soudeur sur le nez, et une quarantaine de Pakistanais travaillent l’acier sur des machines-outils importées de Chine. L’entreprise Xinyuan fabrique ici, depuis un an, les baraquements dans lesquels logent les dizaines de milliers d’ouvriers qui construisent les routes, centrales électriques, barrages ou voies ferrées prévus dans le cadre du Corridor économique sino-pakistanais (CPEC), un accord historique signé entre Pékin et Islamabad en mai 2015.

Le corridor Chine-Pakistan: une illusion économique ?

Au Pakistan, où un quart des 190 millions d’habitants vit en dessous du seuil de pauvreté, le «sipek» est sur toutes les lèvres. Ce «plan Marshall» chinois promet 700 000 emplois d’ici 2030, l’installation de centaines d’entreprises dans 37 «zones économiques spéciales», la rénovation du réseau routier et ferroviaire, le raccordement à la fibre optique, la fin des coupures d’électricité qui paralysent le pays plusieurs heures par jour… «La Chine est une vieille amie, et nous sommes contents qu’elle ait décidé de prêter de l’argent aux investisseurs alors que la situation économique du Pakistan s’améliore, se réjouissait auprès de Libération, en décembre, le ministre pakistanais des Finances. Il est faux de penser que Pékin nous fait un don, ou que l’argent ne sert qu’à construire des routes.» Sur les 46 milliards de dollars (42,5 milliards d’euros) prévus au départ, 35 milliards sont consacrés au secteur de l’énergie. Et fin décembre, 9 milliards ont été ajoutés.

En échange, la Chine s’offre un accès direct à l’océan Indien via le port en eau profonde de Gwadar, à l’extrême sud du Pakistan. Le «Corridor» est la plus importante des six «nouvelles routes de la soie» lancées par le président Xi Jinping en 2013. Depuis Kashgar, dans la province du Xinjiang, située de l’autre côté de la chaîne himalayenne du Karakorum, les marchandises chinoises seront bientôt acheminées par camion sur 2 500 km jusqu’à Gwadar, au lieu de rouler 3 500 km jusqu’à Canton et de contourner l’Inde en bateau. Surtout, les pays du Golfe livreront directement la Chine en hydrocarbures sans passer par le détroit de Malacca.

Zulfiqar Ali, 32 ans, diplômé en mandarin de la fac de langues d’Islamabad, travaille depuis dix ans comme consultant. Il nous offre un thé au lait brûlant dans la maison sans confort qui jouxte l’usine de Xinyuan.«Mon travail est de faire le lien entre les deux cultures. Depuis des décennies, les ponts et les routes du Pakistan sont construits par des Chinois. Mais avec le CPEC, tout s’est accéléré, explique-t-il. J’ai vu beaucoup d’entreprises chinoises se créer, mais j’en ai aussi vu beaucoup faire faillite, même s’ils travaillent dur.» Les ouvriers de l’usine viennent de tout le pays. Trois Pakistanais et cinq Chinois les encadrent. L’un d’eux lui lance, en mandarin : «Ne parle pas trop.» Ici, les Chinois n’aiment guère qu’on s’épanche dans la presse.

A Lahore, deuxième ville du pays, des affiches vantent sur de hauts piliers de béton le «Train orange», un projet de métro aérien automatique. Ce jour-là règne un silence de mort : le chantier est à l’arrêt depuis que sept ouvriers, employés par Habib Constructions Services, géant pakistanais du secteur qui se vante de livrer ses projets «à l’heure et sans surcoût», ont brûlé vif dans l’incendie de leur baraquement. En quinze mois, 50 ouvriers sont morts sur ce projet. Les syndicats dénoncent la violation des règles de sécurité par les sous-traitants et les indemnités jamais versées aux familles. Le Train orange a pourtant un budget de 2 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), financés en grande partie par un prêt de Pékin, et vient d’être intégré au CPEC pour bénéficier des exemptions fiscales. «Je ne vois aucune preuve pour l’instant que le CPEC va bénéficier au peuple, regrette Ahmed Ijaz Malik, professeur d’économie à l’université Quaid-i-Azam d’Islamabad. Tout est opaque. On entend que Gwadar va concurrencer Dubaï, mais les bases du modèle économique n’ont même pas été définies. Certes, les milliards vont arriver, Nawaz Sharif [le Premier ministre pakistanais, ndlr] et ses amis vont couper des rubans. Mais comment l’argent va-t-il être réinvesti ? Il risque d’être juste réinjecté dans les marchés financiers chinois.» Les réformes structurelles qui assureraient des retombées concrètes pour la population n’ont pas été annoncées.

Dans une grande salle de la capitale, Shao Liyiing assiste d’un œil distrait à un spectacle folklorique. A la tête de trois entreprises d’immobilier, cette Chinoise est au Pakistan pour trois mois et demi : «Il y a beaucoup d’opportunités ici, même si entre le gouvernement, le Parti, l’entreprise, les normes varient de manière imprévisible, explique-t-elle via un logiciel de traduction sur son smartphone. Mais on est très bien accueillis. Hier soir, l’armée pakistanaise a envoyé des véhicules militaires et huit soldats pour nous escorter, alors qu’on était trois.»

La sécurité et la stabilité politiques sont des points clés du dispositif dans un pays déchiré par le terrorisme. La puissante armée pakistanaise, directement intéressée dans l’affaire via les très nombreuses entreprises qu’elle possède, a créé une unité spéciale de 15 000 soldats pour la protection des ressortissants chinois. Selon d’autres sources, pas moins de 40 000 hommes seraient occupés à sécuriser les intérêts du CPEC et à mater la rébellion indépendantiste du Baloutchistan, immense province désertique qu’il faut traverser pour atteindre Gwadar. Pékin compte de son côté sur la coopération d’Islamabad dans la répression de ses propres indépendantistes, les Ouïghours musulmans vivant au Xinjiang voisin.

Le Corridor a déjà réussi à mettre d’accord les quatre partis de chaque province, religieux compris. Alors que le Premier ministre et sa famille sont empêtrés dans les révélations des «Panama Papers», aucun scandale de corruption n’a encore éclaté sur le CPEC, «ce qui, selon les standards pakistanais, est remarquable», sourit Ali Haider, chercheur au China Pak Study Center. La construction à marche forcée de centrales à charbon (70 % des investissements en énergie) a déjà permis de réduire la pénurie d’électricité. C’est aussi un moyen pour la Chine de délocaliser sa pollution chez son voisin. «Le Pakistan n’a pas vraiment les moyens d’imposer son point de vue, constate Ali Haider. Les projets hydroélectriques vont prendre des années. Et la priorité n’est clairement pas l’environnement.»

Attaulah Khan, guide de haute montagne du Gilgit-Baltistan, région qui abrite 160 sommets de plus de 7 000 mètres, parle même d’un «désastre». Pour passer le col du Khunjerab, frontière avec la Chine à 4 800 mètres d’altitude, et parcourir les premières centaines de kilomètres, la seule route possible traverse la vallée de Hunza, paradis touristique avec ses glaciers, ses cultures en terrasses, ses passerelles au-dessus des eaux furieuses de l’Indus, et sa population paisible, réputée pour son vin artisanal. «Ils parlent d’autoroute à six voies, de pipelines, de chemin de fer, mais je n’ai vu aucun document qui se soucie de préserver la nature et notre civilisation vieille de 5 000 ans, s’énerve le guide. Les deux pays foncent sans réfléchir.»
Cartes rebattues

D’autres questions se posent. A Gwadar, zone ultrasécurisée sur laquelle reposent tous les espoirs d’un Pakistan ouvert sur l’Afrique et l’Europe, le chantier n’avance pas. «Le terrain a été loué pour quarante ans par la Chine, mais il n’y a toujours que quelques bâtiments et 150 employés, témoigne un des rares visiteurs qui s’y est rendu fin janvier. Quand les habitants entendent parler des plans merveilleux du gouvernement, ils demandent s’il n’y a pas un autre Gwadar. La seule chose qu’ils voient, c’est que la bouteille d’eau potable vaut désormais 450 roupies», soit 4,50 euros. Le professeur Ahmed Ijaz Malik, qui a des informations concordantes, soupire : «Ce qu’on voit surtout en ce moment, c’est qu’ils construisent une infrastructure juste pour faire venir le pétrole du Golfe.» Quant à l’éventuelle utilisation du port par l’armée chinoise, qui vient d’offrir deux bâtiments à la marine pakistanaise pour en «assurer la sécurité», on nage en pleine zone grise, nul ne connaît les termes du contrat.

En quelques mois, toutes les cartes semblent rebattues en Asie. En décembre, Islamabad a proposé à ses voisins indiens et iraniens de coopérer au sein du CPEC en interconnectant leurs réseaux de pipelines. New Delhi n’a pas répondu mais laisse faire les travaux dans le Gilgit-Baltistan, une zone du Cachemire théoriquement disputée par les deux puissances. Moscou est entré cet hiver dans le jeu en demandant l’autorisation d’utiliser Gwadar. En mars, 200 délégués russes assisteront, pour la première fois, au forum d’affaires Pakistan-Chine de Lahore.

Le corridor Chine-Pakistan: une illusion économique ?

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