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Publié par Bob Woodward

La Russie alliée des Talibans ?

La date choisie avait sans doute quelque chose de symbolique. Mercredi 15 février, jour du 28e anniversaire du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan après dix ans d’occupation, une discrète rencontre a été organisée à Moscou entre représentants de six pays sur le « règlement » de la crise afghane. Outre la Russie et l’Afghanistan, cette « consultation régionale » a associé la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, hors de toute présence américaine, dont 6 700 soldats sont toujours engagés en Afghanistan sur les 13 500 que compte l’OTAN, auxquels s’ajoutent 1 700 forces spéciales américaines.

Les participants à la réunion « sont convenus d’intensifier leurs efforts pour promouvoir (…) la réconciliation, tout en préservant le rôle principal de Kaboul et en maintenant le principe, déjà acquis, de l’intégration de l’opposition armée dans la vie civile », a annoncé le ministère des affaires étrangères russe. Moscou, qui, jusqu’ici, fournissait du matériel militaire à l’armée afghane, tout en facilitant l’approvisionnement de l’OTAN par la frontière nord du pays, opère son grand retour dans le jeu afghan, quitte pour cela à s’appuyer sur le mouvement taliban. Et cette bataille d’influence l’oppose, une fois de plus, aux Etats-Unis.

« Je reste inquiet de l’influence de certains acteurs extérieurs, particulièrement le Pakistan, la Russie et l’Iran », a déclaré devant le Sénat américain, le 9 février, le général John Nicholson, commandant des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan. Cette influence, a-t-il ajouté, « continue de donner légitimité et soutien aux talibans et d’affaiblir les efforts afghans pour créer un Afghanistan stable ». Il nous manque « quelques milliers d’hommes », a encore plaidé le général, en arguant d’une dégradation de la situation sur le terrain, où les forces de l’OTAN n’ont plus de mission de combat depuis le 1er janvier 2015, mais sont chargées de former et de conseiller les forces de sécurité afghanes, qui peinent à contenir l’insurrection talibane.

C’est précisément au nom de cette dégradation que la Russie justifie son initiative, en mettant en avant la menace que fait peser l’organisation Etat islamique (EI). En janvier 2015, cette dernière avait annoncé la création d’une franchise régionale, l’« Etat islamique de la province du Khorasan ».

En Afghanistan, de plus en plus d'éléments indiquent que la Russie et l'Iran soutiennent les Taliban, qui sont en guerre à la fois contre des groupes affiliés à l'État islamique et contre le gouvernement afghan soutenu par les États-Unis et l'Otan.

"L'histoire que raconte la Russie donne quelque chose comme : ce sont les Taliban qui se battent contre l'État islamique", a récemment déclaré John Nicholson, dirigeant militaire américain suprême en Afghanistan. "Cette légimité publique que la Russie donne aux Taliban n'est pas basée sur des faits, mais elle est utilisée, en pratique, pour saper le gouvernement afghan et l'effort de l'Otan et pour renforcer les rebelles. Du côté de l'Iran, il y a le même genre de situation. Il y a eu des liens entre les iraniens et les Taliban."

Selon des sources du gouvernement afghan et des rebelles, la Russie fournirait des armes aux Taliban, rapporte l'AFP, qui cite un haut responsable afghan déclarant que des stocks d'armes russes ont été saisies dans les zones-frontières avec le Tajikistan.

Selon Thomas Joscelyn, chercheur au think tank Foundation for Defense of Democracies, écrivant dans le journal spécialisé Long War Journal, l'Iran soutient les Taliban depuis la fin 2001--autrement dit depuis l'invasion américaine après le 11 Septembre. Un dirigeant militaire Taliban a déclaré à l'AFP que c'est grâce au soutien de la Russie qu'ils ont pu prendre la ville de Kunduz, dans le nord du pays, en octobre de cette année.

"La présence de l'Etat islamique en Afghanistan n'est peut-être pas très profonde, mais elle s'est néanmoins développée et sa marque inspire beaucoup de peur", explique le chercheur Michael Kugelman. "Nous ne pouvons pas exclure la possbiilité que la Russie et l'Iran essayent de se protéger contre l'éventualité d'une puissance renforcée de l'État islamique en Afghanistan en renforçant leurs liens avec les Taliban."

De son côté, la Russie nie évidemment tout soutien aux Taliban. "Nous avons des liens avec les Taliban pour assurer la sécurité de nos bureaux politiques, de nos consulats et la sécurité de l'Asie centrale", a déclaré Alexandre Mantitsky, ambassadeur de Russie à Kaboul, avant de critiquer l'Otan et d'affirmer que les accusations contre la Russie étaient un moyen pour l'Occident de faire porter par la Russie la responsabilité de ses échecs en Afghanistan.

Déjà en plein chaos, l'Afghanistan craint un nouveau conflit face au rapprochement manifeste entre les insurgés talibans et la Russie et l'Iran ces derniers mois. Moscou et Téhéran affirment que leurs contacts avec les rebelles afghans visent exclusivement à améliorer la sécurité régionale, mais les États-Unis ne cachent pas leur scepticisme. « La position (russe) est que ce sont les talibans qui combattent l'État islamique », a récemment déclaré le général John Nicholson, chef des forces américaines en Afghanistan. « La légitimité publique que la Russie attribue aux talibans ne repose pas sur des faits, mais sert surtout à miner le gouvernement afghan et les efforts de l'Otan et à aider les belligérants », selon lui. « Quant à l'Iran, la situation est similaire. Il y a eu des liens entre les Iraniens et les talibans », a-t-il poursuivi.

La Russie a vendu des hélicoptères aux forces armées afghanes, tout en fournissant simultanément une aide militaire aux talibans, selon des sources gouvernementales et insurgées. « Nous sommes particulièrement inquiets des chargements d'armes russes récemment saisis dans des zones frontalières du Tadjikistan », a indiqué à l'Agence France-Presse un haut responsable de sécurité afghan. « Un soutien transfrontalier aux talibans va encore compliquer la situation sécuritaire dans le nord de l'Afghanistan », souligne-t-il. L'aide russe a aidé les talibans à s'emparer de la ville de Kunduz en octobre, a confirmé à l'Agence France-Presse un commandant taliban.

Des talibans ont rencontré à plusieurs reprises des responsables russes ces derniers mois au Tadjikistan et à Moscou. « Aucun pays ne devrait être en contact avec des groupes destructeurs qui sont les ennemis de l'Afghanistan. C'est manquer de respect envers les victimes de la guerre », a estimé le porte-parole du ministère de l'Intérieur Sediq Siddiqi. « Nous demandons à la Russie et à l'Iran de travailler avec les Afghans à vaincre le terrorisme », a-t-il ajouté. Des diplomates occidentaux en poste à Kaboul se disent en privé inquiets de l'arrivée à l'ambassade russe de nombreux « anciens » rompus aux méthodes de la guerre froide, à un moment où les relations entre Washington et Moscou sont très tendues.

Et Kaboul s'est indigné cette semaine d'un sommet Russie-Chine-Pakistan à Moscou qui a suggéré une « approche flexible » et le retrait de certains talibans des listes de sanctions. Mais, pour l'ambassadeur russe en Afghanistan Alexander Mantytskiy, les liens avec les talibans visent à « assurer la sécurité de (leurs) bureaux politiques, (leurs) consulats et la sécurité en Asie centrale ». « La Russie a toujours dit que la paix et la réconciliation nationale étaient une nécessité, donc le processus doit aller de l'avant sous la conduite des Afghans », a-t-il dit. Critiquant l'Otan, il l'a accusé de chercher à détourner l'attention de la gravité de la situation et à « rejeter la responsabilité de leurs échecs sur (eux) ».

Pour Michael Kugelman, analyste au Woodrow Wilson Center à Washington, l'Afghanistan ne peut pas se permettre de prendre à la légère les craintes russes et iraniennes d'une percée de l'État islamique en Afghanistan. « L'État islamique n'a peut-être pas une présence très ancrée en Afghanistan, mais il s'y est fait connaître et sa marque inspire beaucoup de peur, souligne-t-il. On ne peut pas exclure la possibilité que la Russie et l'Iran essaient de se prémunir en renforçant leurs liens avec les talibans. »

L'Afghanistan a souvent été au coeur de grandes manoeuvres de puissances étrangères, que ce soit lors du « Grand Jeu », la guerre par procuration qui a opposé la Russie à la Grande-Bretagne au XIXe siècle, ou lorsque les États-Unis soutenaient dans les années 80, via le Pakistan, les rebelles afghans en lutte contre les Soviétiques. Il subit aussi les influences rivales de l'Inde et du Pakistan, en conflit depuis leur création en 1947. Le Pakistan est d'ailleurs soupçonné d'abriter les talibans sur son territoire, tout en affirmant lutter contre le terrorisme. Les troubles semés par ces acteurs extérieurs pourraient s'aggraver du fait de l'imprévisibilité du futur président américain Donald Trump, dont les projets pour l'Afghanistan restent incertains.

La Russie alliée des Talibans ?

« La Russie attend de voir ce que sera le prochain mouvement américain », souligne l'analyste afghan Ahmad Saeedi. « Si (Trump) décide de réduire la présence américaine, les Russes voudront combler ce vide », juge-t-il. Certains craignent en outre que la Maison-Blanche tente de revenir sur l'accord nucléaire passé entre les grandes puissances et l'Iran, poussant ce dernier à se tourner vers les talibans. « De grandes puissances étrangères luttant pour leur propre intérêt, cela ne présage rien de bon pour l'Afghanistan, juge M. Saeedi. Cela veut seulement dire plus de violence et de sang versé dans le pays. »
Pour la Russie, il est important que l’Afghanistan soit stabilisé afin d’éviter toute contagion jihadiste en Asie centrale qui serait susceptible de l’atteindre. D’où le renforcement de sa présence militaire au Tadjikistan. Or, le gouvernement afghan est actuellement en difficulté face au mouvement taleb et il ne contrôlerait plus que 60% de son territoire.

« La situation dans la région située entre l’Inde et la Russie reste tendue. En particulier, la situation en Afghanistan continue de susciter des inquiétudes. Des mesures résolues sont nécessaires pour aider le pays à faire face aux défis et menaces tels que le terrorisme, l’extrémisme et le trafic de drogue », affirmait encore récemment Vladimir Poutine, le président russe.

Mais ce que la Russie redoute le plus est l’implantation de l’État islamique (EI) en Afghanistan, et non l’arrivée éventuelle au pouvoir du mouvement taleb afghan, jugé moins dangereux étant donné que ses motivations sont essentiellement nationalistes et qu’il n’a donc pas l’intention de mener des actions au-delà des frontières afghanes. En clair, pour Moscou, les taliban ne représentent pas une menace directe.

D’où les propos tenus le 23 décembre 2015 par Zamir Kabulov, un responsable du ministère russe des Affaires étrangères, pour qui les intérêts de la Russie « coïncident objectivement » avec ceux des taliban dans la lutte contre l’État islamique. Et, toujours d’après lui, Moscou avait ouvert des « canaux de communication » avec le mouvement taleb pour « échanger des informations ».

« Les taliban d’Afghanistan comme les taliban du Pakistan ont déclaré qu’ils ne reconnaissaient pas (le chef de l’EI) Al-Baghdadi comme calife, qu’ils ne reconnaissaient pas l’EI (…) et ils portent déjà des coups durs à l’EI », avait-il expliqué à l’époque.

Seulement, ces relations entre la Russie et le mouvement taleb afghan ne sont-elles que politiques? Moscou l’assure, expliquant que son action vise surtout à amener les taliban à la table des négociations avec les autorités actuellement en place à Kaboul. Seulement, les responsables de la défense et du renseignement afghans ont des doutes, après une série de réunions récentes au Tadjikistan, entre des émissaires russes et des chefs taliban, dont le mollah Abdul Salam, le gouverneur officieux de la province de Kunduz . Un haut responsable afghan a récemment estimé que ces relations russes avec le mouvement taleb constituait une « nouvelle tendance dangereuse ». Un avis partagé par le général américain John Nicholson, qui commande la mission « Resolute Support » de l’Otan.

Lors d’une conférence de presse donnée à Washington, plus tôt dans le mois, le général Nicholson a affirmé que la Russie avait rejoint l’Iran et le Pakistan, deux pays qui ont une « mauvaise influence » en Afghanistan. Ce que l’ambassadeur russe en poste à Kaboul, Alexander Mantitski, a immédiatement nié. « Nous n’entretenons pas de relations intensives avec les taliban », a-t-il assuré, expliquant que les relations de Moscou avec eux visent à « encourager les pourparlers de paix. »

En tout cas, les députés afghans n’ont pas été convaincus par le diplomate russe. Et, la semaine passée, certains d’entre eux ont demandé l’ouverture d’une enquête sur la nature des relations entre la Russie et le mouvement taleb.

D’autant plus qu’il a été fait état de vols suspects d’hélicoptères et de saisies d’armes de fabrication russe (ce qui, en soit, n’est pas surprenant dans le pays). « Si les taliban mettent la main sur des armes anti-aériennes fournies, par exemple, par la Russie, la donne sera différente et il faudra oublier la paix », a commenté le général Qasim Jangalbagh, le chef de la police pour la province de Kunduz, cité par l’agence Reuters.

Le président du Sénat afghan, Fazal Hadi Muslimyar, est allé encore plus loin en affirmant que le gouvernement avait trouvé des « preuves » de la « coopération de la Russie et de l’Iran avec les taliban ».

L’accusation concernant l’Iran n’est pas nouvelle, même si elle peut sembler paradoxale. En 2009, le rapport d’évaluation stratégique de la situation en Afghanistan rédigé par le général Stanley McChrystal, alors commandant de la Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF), l’avait évoquée, estimant que « la Force Qods [l’unité des Gardiens de la Révolution chargée des opérations extérieures, ndlr] entraînerait certains groupes taliban et fourniraient d’autres formes d’assistance militaire aux insurgés. »

« Les familles d’un certain nombre de dirigeants talibans de haut rang résident en Iran », a récemment affirmé Asif Nang, le gouverneur de la province de Farah. « Ils vivent dans des villes telles que Yazd, Kerman et Mashhad, et reviennent en Afghanistan pour des activités subversives », a-t-il ajouté. En outre, des députés afghans ont affirmé que Téhéran avait livré des « armes sophistiquées » au mouvement taleb. Ce que les dirigeants iraniens ont évidemment nié.

« Les rapports sur la présence d’éléments taliban en Iran est sans fondement », a ainsi déclaré Behram Qasemi, un porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères iranien, pour qui Téhéran entretient des « relations fraternelles » avec Kaboul, sur la base « d’intérêts mutuels ».

Reste que, si les taliban ont effectivement représenté une menace idéologique pour Téhéran, l’intervention américaine consécutive aux attentats du 11 septembre 2001 a changé la donne. Ainsi, pour les dirigeants iraniens, soutenir le mouvement taleb devait permettre d’empêcher les États-Unis d’utiliser l’Afghanistan comme base arrière dans le cas d’une possible opération contre le programme nucléaire iranien.

La Russie alliée des Talibans ?

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