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Publié par Bob Woodward

Haftar est-il salafiste ?

Benghazi, capitale de la Cyrénaïque, dans l’est de la Libye, est à nouveau une ville réunifiée et non plus une succession de quartiers isolés par des barrages et des no man’s land, comme l’avait constaté Libération en 2015  (lire l’édition du 25 mai 2015). Les Benghaziotes peuvent se réapproprier leur ville. Hatem Saïd regarde du coin de l’œil ses deux fils multiplier les descentes sur le toboggan du jardin Al-Kish. «Avant, c’était trop dangereux, il y avait des mortiers qui tombaient dans le parc, raconte le père de famille. Mes enfants restaient à la maison pour regarder la télévision et jouer sur l’ordinateur. Pendant un an, ils n’ont même pas pu aller à l’école. J’espère qu’on retrouvera enfin la vie de 2012.» Si les armes se sont tues ou presque, le passif des trente derniers mois ne s’effacera pas d’un coup. Mabrouka Mohamed hésite entre sourire et pleurs. Le 3 février, elle s’est rendue dans son quartier de Garyounis, déclaré officiellement accessible aux civils par l’ANL le jour-même. «En arrivant, j’étais heureuse de voir l’immeuble debout, mais la salle de bain est complètement détruite, décrit la mère de famille. Notre appartement était neuf. Là, il y a des douilles partout.» Les traces noires qui recouvrent la façade extérieure du balcon suggèrent que le logement s’est trouvé dans une zone de combats intenses. «J’espère qu’on pourra se réinstaller pour [le début du] ramadan [vers la fin mai, ndlr]», conclut-elle sans vraiment y croire.

Le 5 février, la municipalité organisait une conférence pour la reconstruction de Benghazi, que les experts comparaient volontiers aux villes allemandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale. «Un tiers du centre-ville sera à reconstruire ; à Benina, le quartier de l’aéroport, le taux de destruction est de 60 %», estime ainsi Ahmed Omar Ahmed, un ingénieur invité à chiffrer les dégâts. La municipalité estime le coût de la réhabilitation à près de 5 milliards d’euros.

En attendant le lancement des grands travaux, le commerce repart petit à petit. Husni Bey, un des plus importants hommes d’affaires libyens, a rouvert les enseignes Mango et Marks & Spencer, dont il est le représentant. Pour pallier le manque de liquidités des banques - une crise qui traverse tout le pays -, la Banque de commerce et de développement a lancé un système de paiement par SMS.

Malgré l’inflation - le kilo de sucre est passé de 1,3 euro à presque 4,7 euros -, les habitants réinvestissent les commerces. L’art se redéploie également. Ainsi, la maison de la culture Tanarout, au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne, a rouvert dès novembre 2015. Dans l’unique pièce où s’entassent chevalets, instruments de musique, équipements d’appareils photo et livres, Mohamed Tarhouna et Houssam Thini, les fondateurs, sont fiers de voir leur «village culturel» se repeupler. Une quarantaine de membres se retrouvent régulièrement pour échanger, créer. «Tanarout, c’est la première étape de la reconstruction de Benghazi, assure Houssam Thini, spécialiste en calligraphie. Son complice, Mohamed, écrivain, renchérit : «Il faut montrer que Benghazi, ce n’est pas que la guerre, que la Libye, ce n’est pas que le terrorisme.» Mission accomplie auprès des recrues. Ennour a franchi la porte de Tanarout début février : «Je m’épanouis ! Dans la rue, les gens ont l’esprit fermé. Ici, on peut parler de tout, toucher à tout : j’ai commencé la guitare, mais ce que je voudrais vraiment, c’est devenir écrivain.» Une liberté qui dérange. «Les salafistes nous critiquent sur Facebook parce que nous mettons des photos de femmes [dont certaines non voilées] qui peignent, ils disent que c’est indécent, confie Houssam Thini. Mais je suis sûr que les voisins se mobiliseraient en cas d’attaque.»

Un optimisme à nuancer. Khalifa Haftar est soutenu par des brigades salafistes. Ces dernières sont des adversaires implacables des groupes terroristes. Suivant les préceptes du penseur saoudien Rabi al-Madkhali, ces salafistes estiment qu’il est contraire à l’islam de se rebeller contre le pouvoir en place, en l’occurrence le Parlement de Tobrouk, reconnu par la communauté internationale. Seulement, ils prêchent un conservatisme social total. Fin janvier, des livres, dont des ouvrages de Paulo Coelho, à destination de Benghazi ont été saisis par l’Autorité des affaires religieuses - contrôlée par des «madkhalistes» - car ils propageraient pêle-mêle «le chiisme, le soufisme, l’immoralité, le sécularisme et la perversion». «Ils aident l’armée à combattre les terroristes, alors ils sont bien vus par la population, confie un membre de la Commission de la société civile, dont le but est d’aider les associations. Les gens disent que ce sont de vrais salafistes, qu’ils ne prendront jamais le pouvoir. Mais il y a un risque qu’ils s’emparent des mentalités et ça me fait peur.»

L’autre menace est celle d’un renforcement du pouvoir militaire. Le Parlement de Tobrouk a nommé des gouverneurs issus de l’armée pour diriger les villes de Cyrénaïque. Le colonel Ahmed Laraibi est ainsi le nouvel homme fort de Benghazi. Grâce aux succès militaires et au retour de certains services de base, comme le ramassage des ordures, il bénéficie d’un large soutien de la population. «Ma tâche est la reconstruction de la ville, la réouverture de l’université, des écoles et des services publics. Ça prendra deux, trois ans. Après, je partirai», estime Ahmed Laraibi, qui reçoit en costume de ville à la mairie. Un haut fonctionnaire de l’Est assure pour sa part que «quand ils voient le chaos à Tripoli, les Benghaziotes se disent qu’un pouvoir militaire est un moindre mal»
Les dernières mesures prises à l’est de la Libye par les autorités militaires, et qui étaient contestées par la population, mettent en lumière les liaisons existantes entre le maréchal Khalifa Haftar et les salafistes libyens proches de l'Arabie saoudite. Après l'interdiction de voyage pour les femmes non accompagnées d'un homme, l'arrivée d'un cheikh saoudien qui prêche l’islam wahhabite dans toutes les mosquées, l'interdiction des livres… Quelle est la nature du lien entre Haftar et les salafistes ?
Ce sont les intérêts communs qui lient le maréchal Khalifa Haftar et le courant salafiste extrémiste d'aspiration wahhabite saoudienne, au moins depuis 2014. Un fait qui met le maréchal devant ses contradictions, car ce responsable ne manque pas d’occasion pour critiquer les islamistes de tout bord.

Les cheiks de ce mouvement offrent une couverture religieuse à Haftar et lancent des fatwas en sa faveur. Ils appellent à le soutenir dans son combat contre les islamistes extrémistes proches de l'organisation EI. Tel Ansar al-Charia, le conseil de Choura de Benghazi ainsi que les Frères musulmans.

D'ailleurs de nombreux officiers salafistes sont morts sur le front à l'ouest de Benghazi en combattant dans les rangs du maréchal. Ils ont rejoint l’armée qu'il dirige à l'Est et certains sont devenus très proches de lui. Ils lui sont très utiles en matière de renseignements.

En échange, les salafistes ont la main libre pour gérer les mosquées, où ils diffusent largement leur idéologie. Leur influence est aujourd'hui très forte dans l'armée comme partout sur le terrain.

Haftar est-il salafiste ?

Un de ces officiers, Ashraf el-Mayyar, voulait faire un émirat islamique en Libye avant de rejoindre les forces de Haftar. Il est devenu un homme de confiance du général.
Les dernières décisions des autorités militaires sont prises sous influence de ces salafistes, au risque de faire baisser la popularité du maréchal.
Le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, aime à se présenter comme un nationaliste hostile à l’islam politique. A l’étranger, nombre de ses soutiens – l’Egypte et la Russie notamment – l’appuient précisément parce qu’il prétend incarner en Libye l’hostilité à l’islamisme dans ses différentes versions : des Frères musulmans aux djihadistes. Or, la décision que vient de prendre un de ses proches révèle les ambiguïtés profondes de ce camp « anti-islamiste ». Le général Abdul Razzaq Al-Nadhouri, commandant militaire de la zone s’étirant de Ben Jawad à Derna en Cyrénaïque (Est), a décrété dimanche 19 février que les femmes âgées de moins de 60 ans seraient désormais interdites de voyager en avion sans être accompagnées par un homme de leur famille. Entre autres raisons, il a évoqué le risque qu’elles entrent en contact avec des services de renseignement étrangers.

Nombre d’analystes établissent un lien entre ce type de décision ultra-conservatrice et l’influence grandissante exercée en Libye, à l’Ouest (Tripolitaine) comme à l’Est (Cyrénaïque), par les salafistes de l’école madkhaliste, la branche la plus sectaire du salafisme dit « quiétiste » (apolitique). Ils doivent leur nom à leur maître, le théologien saoudien Rabia ben Hadi al-Madkhali, qui prêche, outre l’application rigoureuse de la charia, la loyauté aux régimes en place. Ils sont très hostiles aux Frères musulmans mais aussi aux djihadistes de type Al-Qaida ou Etat islamique (EI).

En Cyrénaïque, ces salafistes madkhalistes sont engagés aux côtés du maréchal Haftar dans sa lutte contre les combattants du Conseil de la choura, une mouvance « révolutionnaire » incluant notamment des noyaux de l’EI. En Tripolitaine, ils ont également prêté leur concours à l’offensive contre l’EI à Syrte menée à partir de Misrata. Qu’importe si les forces de Misrata et celles de Haftar sont elles-mêmes rivales et se combattent. Les salafistes madkhalistes soutiennent chaque camp en prenant bien soin de ne pas s’affronter entre eux. La stratégie s’est révélée pour l’instant payante, comme le prouve le récent décret interdisant aux femmes de voyager seules en avion en Cyrénaïque.

Haftar est-il salafiste ?

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