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Publié par Bob Woodward

Bure, un Tchernobyl en puissance ?

Bure, petit village de 90 habitants au beau milieu de la Meuse. Pas de centrale à l’horizon, mais c’est pourtant bien là que la filière nucléaire française joue son avenir. A Bure comme d’ailleurs dans la commune voisine de Mandres-en-Barrois où des antinucléaires occupent depuis l’été dernier le bois Lejuc, propriété de l’ Andra, l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

La décision du tribunal de Bar-Le-Duc, qui ordonnera ce mercredi matin l’expulsion ou non des antinucléaires, ne changera rien. Le bois Lejuc a déjà tout d’un nouveau Notre-Dame-des-Landes. Des cabanes au sommet des arbres, des recours en justice à tout va, des prétendants à l’Elysée qui veulent passer et un projet controversé estimé  25 milliards d’euros.
Enfouir sous terre des déchets hautement radioactifs

L’enjeu n’est pas tant de préserver les 220 hectares de forêt du bois Lejuc. C’est ce qui se trame en sous-sol qui inquiète les antinucléaires. A Bure, l’Andra veut enfouir les déchets les plus radioactifs de l’industrie nucléaire française, dans des conteneurs placés à 500 mètres de profondeur.

C’est le projet Cigéo. L’acquisition du bois Lejuc en fait partie. L’Andar souhaite y mener des analyses de terrains et des tests préalables à la demande d’autorisation de création de ce centre de stockage que l’agance déposera fin 2018. Cigéo, lui, pourrait ouvrir en 2025.

Bure et ses quelque 90 habitants se retrouvent ainsi au cœur de l’un des projets nucléaires les plus ambitieux - et controversés - d’Europe: le centre industriel de stockage géologique (Cigéo). En 2000, l’Andra, qui le pilote, a installé un laboratoire de recherche à quelques kilomètres de l’endroit où pourrait être implanté le site de stockage, aux frontières de la Meuse et la Haute-Marne, pour y tester la roche.

Aujourd’hui, le projet est à un tournant: la demande d’autorisation de création de Cigéo devrait être déposée en 2018. Jean-Pierre Simon le sait. “Ils sont en train de préparer leur dossier de validation. Les habitants du coin commencent à réagir, mais c’est déjà trop tard”. “Seul projet durable pour gérer les déchets les plus radioactifs” pour les uns, “Tchernobyl souterrain” ou “poubelle nucléaire” pour les autres... Depuis des décennies, Cigéo cristallise les tensions entre ses défenseurs et ses opposants.

Le projet Cigéo concerne des déchets nucléaires bien spécifiques et répond à des objectifs précis. Six questions pour y voir plus clair:

1/Qu’est ce qu’un déchet radioactif ?

Il s’agit de toute substance issue de l’industrie nucléaire pour laquelle aucune réutilisation n’est prévue, et dont le niveau de radioactivité ne permet pas d’être rejetée sans contrôle. Ces déchets proviennent notamment des centrales nucléaires qui produisent l’électricité, du secteur de la recherche ou de celui de la défense. En France, environ 2 kg de déchets radioactifs sont produits par an et par habitant. Ils sont stockés en fonction de leur catégorie, déterminée en fonction de deux critères principaux: leur niveau de radioactivité et la durée pendant laquelle ils restent radioactifs.

2/ Quels types de déchets pourraient être stockés à Bure?

Deux types: les déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) qui restent radioactifs très longtemps, et les déchets radioactifs à haute activité (HA). Ces derniers ne représentent que 0,2% de la totalité des déchets français produits, mais plus de 98% de leur radioactivité. Selon l’Andra, 60% des déchets MA-VL et 30% des déchets HA qui seront stockés à Bure existent déjà.

3/ D’où viennent-ils?

“Les déchets les plus radioactifs (HA) sont avant tout les produits de fissions présents au coeur des réacteurs nucléaires”, explique Jérôme Joly, directeur général adjoint de l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) chargé de la radioprotection. En attendant le stockage en couche profonde prévu par Cigéo, ils sont entreposés à l’usine de retraitement AREVA de La Hague, dans la Manche, et à Marcoule dans le Gard. Pour éviter qu’ils ne se dispersent, ces déchets sont enfermés dans du verre puis placés dans des cylindres en inox.

Les déchets MA-VL sont par exemple les parties métalliques entourant les combustibles. Ils sont compactés puis enfermés dans de grosses caisses en inox, entreposés à la Hague, Marcoule, et sur le site de Cadarache dans les Bouches-du-Rhône.

4/ Pourquoi vouloir trouver une autre solution pour ces déchets?

De nos jours, les déchets les moins dangereux sont stockés en surface. Les plus radioactifs aussi, en attendant une solution. “Le problème, explique Jérôme Joly, c’est que ces produits ont une vie longue. Les entreposer en surface n’est pas une solution pérenne car il faudrait re-fabriquer de nouvelles protections tous les 50-100 ans. On cherche une solution qui puisse prouver sa résistance pendant plus de 100.000 ans. Or, aucune construction humaine n’a tenu si longtemps. Les couches géologiques, elles, correspondent davantage à cette temporalité. On peut savoir comment elles vont évoluer. D’où le projet Cigéo.”

5/ Pourquoi avoir choisi le site de Bure?

Il fallait trouver une couche géologique qui ne soit pas modifiée par une érosion trop rapide ou sujette à une activité sismique, et qui ne laisse pas passer l’eau. Les chercheurs se sont penchés sur des sites argilique. “L’argile est de composition homogène très peu perméable, explique Sarah Dewonck, directrice adjointe à la Direction de la Recherche et du Développement à l’Andra. Les risques d’infiltration d’eau sont réduits et les éléments radioactifs vont se déplacer très lentement“. “Deux sites en France ont retenu l’attention des acteurs du projet, explique Jérôme Joly: la vallée du Rhône et le Bassin parisien. Dans ce dernier, la couche est épaisse, sans fracturation importante”.


Ce site a donc été retenu. À Bure, la couche d’argile est épaisse de 170 mètres et a environ 160 millions d’années. La faible densité de population (30 habitants au km 2 en 2013, selon l’Insee) permettait au projet de se développer sans rencontrer trop de résistance au niveau local. Et le site ne possédait pas de ressources naturelles particulières, même si les opposants au projet réfutent cet argument, accusant l’Andra d’avoir menti en sous-estimant volontairement la richesse du sous-sol. Selon eux, des nappes d’eau chaude situées sous l’emplacement du projet Cigéo constitueraient notamment un vrai potentiel géothermique.

Bure, un Tchernobyl en puissance ?

La Belgique, la Suisse et le Canada réfléchissent aussi à l’enfouissement en couche argileuse. Mais le premier site d’enfouissement de ce genre se fera dans du granit, et il sera finlandais. Le site d’Onkalo (caverne en finnois) est déjà en construction près du réacteur EPR de Olkiluoto. Il devrait, à partir de 2023, servir à stocker 9000 tonnes de combustible nucléaire usé, provenant des quatre réacteurs finlandais existants et des réacteurs en projet. “Mais rien n’est fait, rappelle Christophe Serres, chef du service d’expertise des déchets radioactifs et de la radioactivité naturelle à l’IRSN. La Finlande a l’autorisation de construction mais pas celle d’exploitation. Ce qui peut encore prendre des années.” D’autres pays, comme les États-Unis ou l’Allemagne, échaudés par des expériences qui ont viré au fiasco cherchent encore. Au Nouveau-Mexique, des déchets à vie longue issue du secteur de la défense américaine sont stockés dans une formation de sel. Le Wipp (Waste Isolation Pilot Plant), exploité depuis 1999, a connu deux accidents graves: en 2014, un camion a pris feu dans les galeries; quelques jours plus tard, un colis de déchets s’est dégradé et un nuage radioactif s’est déployé à l’air libre. “L’accident a mis en évidence des défauts importants dans la chaîne de sûreté, que les acteurs de Cigéo doivent prendre en compte”, estime Christophe Serres, expert à l’IRSN.

L’Allemagne a, dans les années 1960/70, enfoui des déchets faiblement ou moyennement radioactifs dans une mine de sel désaffectée d’Asse (nord). Un site qui ne répondait pas aux mêmes critères de sûreté qu’une exploitation nucléaire. Le sel s’est dissout, l’eau s’est infiltrée. À certains endroits, le site est contaminé. ”Les autorités sont contraintes de mettre en place un programme très coûteux pour retirer tous les déchets, explique Christophe Serres, mais ils ne savent pas précisément ce que contiennent les colis, il n’y avait pas de traçabilité des déchets. Cela pose de sérieux problèmes pour la radioprotection des travailleurs, qui feront aussi face aux risques d’effondrements de cette mine.”

L’agence travaille depuis 1991 sur ce dossier, mandatée par le Parlement. L’Andra tient à cette précision. « Cigéo est un projet d’intérêt national. Nous ne sommes ni Areva, ni EDF mais bien un établissement public mandaté par le Parlement », y explique-t-on. Sa mission est de gérer les déchets issus de l’industrie nucléaire. Ceux de nos centrales pour l’essentiel. Un épineux problème, en particulier lorsqu’on évoque le cas des déchets les plus radioactifs et ceux dit « de longue vie ». « Ce n’est que 4 % du total des déchets nucléaires du parc français, mais ils représentent 99 % de la radioactivité de ce total, indique l’Andra. Surtout, ils sont nocifs sur des centaines de milliers d’années. »

Aujourd’hui, 50 % des déchets qui pourraient atterrir un jour à Bure ont déjà été produits. Ils sont entreposés pour la plupart à La Hague sur un site Areva. Cette solution est présentée comme sûre aujourd’hui, mais seulement sur une durée déterminée… Pas une centaine de milliers d’années.

Le projet Cigéo serait alors une solution définitive pour ces déchets hautement radioactifs. Pourquoi à Bure ? La communauté de commune s’est portée candidate pour accueillir le laboratoire Cigéo et, derrière, le centre d’enfouissage. Surtout, le site dispose en sous-sol d’une couche salvatrice d’argile. « Elle est stable, elle sera toujours là dans 100.000 ans et elle présente des propriétés physiques et chimiques qui la rendent imperméable. »

Pas de quoi rassurer les antinucléaires. A commencer par le parti Europe-Ecologie-les-Verts qui prône pour un abandon du projet. Julien Bayou, porte-parole du parti, cite alors les déboires du « WIPP »,   un site d’enfouissement de déchets radioactifs issus de la fabrication des armes nucléaire, aux Etats-Unis. « Il a fermé en février 2014 après des fuites et on se rend compte qu’il faut dépenser des milliards pour aller rechercher sous terre ces conteneurs de déchets radioactifs. La solution d’enfouissement n’est pas mûre. »
En profiter pour sortir du nucléaire ?

Mais il n’y en aurait pas d’autres à ce jour, assure l’Andra. « En 1991, le Parlement nous avait demandé de travailler sur plusieurs alternatives, explique-t-on à l’agence. Réduire la toxicité des déchets dans le temps par exemple ou construire des entrepôts plus robuste. Seul le stockage profond s’est révélé être une solution efficace. »

« Eh bien attendons », dit-on à la Maison de la résistance de Bure, où les antinucléaires ont établi leur QG. « Nous avons encore une centaine d’années pour réfléchir à ce qu’on va faire de ces déchets nucléaires, observe Michelle, l’une des opposantes. La priorité est bien plus de prendre conscience que la filière nucléaire est incapable de gérer ses déchets aujourd’hui… Et qu’il faut donc en sortir. »

Bure, un Tchernobyl en puissance ?

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