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Publié par Bob Woodward

Banlieues: peut-on éteindre le feu ?

Les échauffourées consécutives au viol présumé de Théo à Aulnay-sous-Bois prennent un tour de plus en plus radical. Les autorités se mobilisent pour empêcher qu'elles ne dépassent les frontières de la Seine-Saint-Denis.

L'affaire du jeune Théo, 21 ans, malmené par la police à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le 2 février dernier, peut-elle réveiller le spectre des grandes émeutes de 2005? La question évidemment effleure les autorités à mesure que s'enracine la protestation contre les «violences policières». Pourtant, les événements sont loin d'avoir la même intensité. «La flambée de violence de 2005, c'est trois semaines de heurts sur tout le territoire, 300 bâtiments détériorés, 10.000 véhicules incendiés, 130 policiers et émeutiers blessés et pas un mort», rappelle un haut fonctionnaire de la Sécurité publique.

N'empêche! Les manifestations consécutives à l'arrestation musclée de Théodore par quatre policiers - dont l'un est soupçonné de viol - prennent un tour de plus en plus radical. Samedi, en fin d'après-midi, à Bobigny, un rassemblement sous les fenêtres du palais de justice a viré à la guérilla urbaine. De multiples incidents ont aussi été relevés un peu partout dans le département, justifiant 37 interpellations au total. Il y a eu d'autres dans le 93 depuis bientôt plus d'une semaine. «Rien qu'à Bobigny, les unités de forces mobiles engagées samedi soir ont dû tirer plus de 100 grenades lacrymogènes pour faire reculer les assaillants!», révèle un gradé des CRS. Dans le Val-de-Marne, le domicile du syndicaliste policier qui a déclaré sur un plateau de télévision trouver le terme raciste «bamboula» «à peu près convenable» fait l'objet d'une «sécurisation», par peur de représailles. Le policier soupçonné de viol lors de l'interpellation d'Aulnay est, quant à lui, ouvertement menacé de mort sur les réseaux sociaux.

Dans les mots d'ordre des manifestants, le parallèle est établi entre cette affaire et le sort des deux jeunes de Clichy-sous-Bois, Zyed et Bouna, dont la mort, dans un transformateur électrique après une course-poursuite avec la police, le 27 octobre 2005, avait conduit aux émeutes, obligeant l'État à décréter un couvre-feu. À Beauvau, aujourd'hui, Bruno Le Roux, encore jeune dans sa fonction, surveille les événements comme le lait sur le feu mais reste en retrait. Les forces mobiles, très mobilisées sur les frontières, de Calais à Menton, n'ont pas le don d'ubiquité et il ne faudrait pas que les banlieues s'embrasent.

Les services de renseignement glanent tout ce qu'ils peuvent pour tenter d'anticiper les troubles. Un SMS, par exemple, appelle à un rendez-vous devant la mairie de Drancy pour en découdre avec les «keufs», au nom de «Théo, Adama, Zyed, Bouna».

Pour l'heure, les échauffourées où s'illustrent les bandes restent circonscrites au 93: Aulnay, Bobigny, Tremblay-en-France, Le Blanc-Mesnil, Stains, Neuilly-sur-Marne. Mais un préfet le dit: «Le risque de contagion ne saurait être négligé.» D'autant que la liste des grandes villes françaises où se déroulent des manifestations s'allonge: Nantes, Rennes, Bordeaux, Rouen, Toulouse, Marseille, avec souvent des débordements à la clé. À Paris, vendredi soir, 150 manifestants mobilisés via les réseaux sociaux par des mouvements d'extrême gauche s'étaient rassemblés aux Halles, dans une ambiance très tendue. Le centre commercial avait été plongé dans un nuage de gaz lacrymogène.
Une période propice aux emballements

Bruno Beschizza, le maire LR d'Aulnay-sous-Bois qui a pris la défense du jeune Théo, dit œuvrer jour et nuit pour maintenir le calme dans sa ville, très abîmée par les échauffourées du milieu de semaine dernière. Un commissaire de police se souvient que «les émeutes de 2005 avaient explosé dans un contexte de clivage sécuritaire très fort entre la droite et la gauche, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui». On s'écharpait alors autour du mot «Kärcher». Et la rumeur voulait également qu'une grenade lacrymogène ait explosé au sein de la mosquée de Clichy-sous-Bois, lancée par la police. En plein ramadan…

L'affaire d'Aulnay n'est peut-être pas aussi explosive, mais les policiers savent que la période électorale actuelle est propice aux emballements. «Une simple faute de communication peut avoir des conséquences», concède un cadre de la Sécurité publique. Comme ce sauvetage d'une enfant dans une voiture que la police s'était attribué dimanche, alors que c'est un jeune qui l'avait délivrée des flammes à Bobigny. Les forces de l'ordre ont finalement plaidé le malentendu. Comme si la situation n'était pas assez complexe, l'extrême gauche s'active dans l'ombre dans l'espoir d'une «convergence des luttes» avec la banlieue. Jusqu'alors, elle a toujours échoué…
10 ans après les émeutes d'octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, la situation dans les banlieues a en partie empiré.

A l'automne 2005, la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois avait déclenché la vague de violences urbaines la plus grave de l'histoire des banlieues françaises. Chômage, délinquance, communautarisme... le constat est aussi alarmant dix ans plus tard.

Le 27 octobre 2015, à Clichy-sous-Bois, deux jeunes de 15 et 17 ans entrent dans un transformateur électrique pour échapper à des policiers et meurent électrocutés. Ils s'appelaient Zyed et Bouna. Leur mort va provoquer pendant trois semaines une vague de violences urbaines et embraser les banlieues françaises.

Dix ans après les émeutes, les maux des quartiers dits "sensibles" n'ont pas disparu, ni le sentiment d'abandon. Pire, par endroits, la situation semble avoir empirée.Dix ans ont passé depuis le mouvement de révolte qui a secoué les banlieues et ébranlé la société française. Durant trois semaines, après la mort de deux adolescents poursuivis par la police, Zyed Benna et Bouna Traoré, dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, des pans entiers de la jeunesse des quartiers ont affronté les forces de l’ordre et crié leur rage.

Des heurts qui ont fait des dégâts matériels importants – écoles, gymnases, maisons de quartiers et entreprises saccagés, voitures incendiées – mais qui ont surtout, par leur ampleur, surpris les politiques et déstabilisé l’Etat. Il a fallu un déploiement de forces de l’ordre sans précédent et la proclamation de l’état d’urgence, inédite depuis la guerre d’Algérie, pour mater la révolte et ramener le calme. Plus de 4 000 personnes ont été interpellées, 600 personnes écrouées.

Cette révolte a mis en lumière la grave crise sociale vécue à l’époque par les banlieues françaises. Dix ans après, la situation est-elle vraiment différente ?

Banlieues: peut-on éteindre le feu ?
  • Une rénovation spectaculaire du bâti

Les quartiers dits sensibles ont connu une spectaculaire transformation physique. Avec près 48 milliards dépensés en dix ans dans la rénovation urbaine sur près de 600 quartiers, c’est la plus grosse réhabilitation qu’aient connue les banlieues populaires françaises. 151 000 logements démolis, 136 000 reconstruits et 320 000 réhabilités : le visage de bon nombre de ces communes reléguées s’est métamorphosé. « On n’avait jamais connu de rénovation de cette envergure », explique Azzedine Taïbi, maire PCF de Stains (Seine-Saint-Denis).

  • Une population toujours plus pauvre et moins armée face à la crise

Pourtant derrière cette façade plus attrayante, le décrochage des quartiers populaires s’est accentué. Les rapports de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles vont tous, année après année, dans le même sens : le revenu fiscal des habitants des ZUS ne représente que 56 % du revenu national. Avec la crise économique de 2008, les écarts se sont même creusés entre les zones urbaines sensibles et le reste du territoire. La part des foyers vivant sous le seuil de pauvreté y est trois fois plus élevée.

Les chiffres du chômage montrent les mêmes écarts : le taux d’activité des 15-64 ans est de 10 points inférieur dans les ZUS à celui du reste du territoire. Pour les jeunes, le fossé est encore plus grand avec un taux de 45 % contre 23 % dans les quartiers hors ZUS. 72 % des habitants de ces territoires considèrent que la rénovation urbaine n’a pas changé leurs conditions de vie. « On subit la crise de plein fouet compte tenu de l’enclavement de nos quartiers et du manque de formation », remarque Olivier Klein, maire de Clichy-sous-Bois.
« L’islam a un périmètre croissant avec des associations autour des lieux de culte qui couvrent des secteurs de plus en plus variés »

  • Un trafic de drogue solidement implanté

Les quartiers se sont donc enfoncés dans la crise et le vide économique a été en partie comblé par une économie de survie, un peu partout en hausse. Négoces illicites divers, système D, travail au noir, garages sauvages… Et le trafic de drogue s’est durablement implanté. Mais lui aussi s’est transformé et modernisé. « Le marché du cannabis est devenu dominant, avec quelques réseaux de cocaïne ciblés. Mais la pression sur les habitants et leur quotidien, elle, est beaucoup plus prégnante », souligne Michel Kokoreff, professeur de sociologie à l’université de Paris 8. La concurrence entre territoires entraîne une violence accrue avec son cortège de règlements de compte et ses morts.

  • Un tissu associatif fragilisé

La vie sociale des quartiers s’est également atrophiée sous les coups de boutoirs de la crise. Le tissu associatif a subi les coupes budgétaires imposées par l’Etat. « Avec les nouvelles exigences pour l’agrément, la mise en concurrence pour remporter un appel à projet, les impératifs de rentabilité, on a déstabilisé tout un réseau de proximité », note Bénédicte Madelin, ancienne directrice du centre de ressources Profession Banlieues. L’Etat a préféré les grands opérateurs et des centaines d’initiatives ont dû déposer le bilan. Supprimant au passage des dizaines d’emplois et une présence quotidienne qui fait désormais défaut.

  • Une rôle plus structurant pour l’Islam

Dans ce contexte, la tentation du repli et l’emprise religieuse sont plus fortes. « Avec la crise, et le sentiment que la porte est fermée, la religion est devenue une ressource culturelle », remarque le sociologue Didier Lapeyronnie. « L’islam a un périmètre croissant avec des associations autour des lieux de culte qui couvrent des secteurs de plus en plus variés. Il faut cependant nuancer et ne pas surestimer le poids des préceptes religieux sur la vie des gens », renchérit le sociologue Etienne Pingaud.

Mais l’islam, plus visible, remplissant une présence sociale autrefois dévolue aux associations, est aussi plus marquant. La radicalisation à l’œuvre dans certains quartiers, autour de certaines mosquées, inquiète vivement les autorités, sur fond de menace djihadiste et d’importation des guerres syriennes sur le territoire national. Au point que la méfiance s’est muée en peur, entraînant une focalisation sur les dangers de l’islam dont pâtissent tous ses pratiquants.

  • Un sentiment de relégation qui perdure

« Depuis dix ans, on n’a pas du tout réhabilité la dignité des habitants », résume AzzedineTaïbi. La dignité est en effet un des leitmotivs des revendications entendues tant auprès des élus que des habitants des banlieues. Avec des services publics qui souffrent plus qu’ailleurs, les habitants ont l’impression d’être oubliés. Le cas de l’école est emblématique. Les élèves scolarisés dans les quartiers sont deux fois plus souvent en retard dans leur scolarité. Les mobilisations en Seine-Saint-Denis contre le non-remplacement des enseignants ou celle des mères du quartier du Petit-Bard à Montpellier contre le manque de mixité sociale dans les écoles ont rappelé le décalage perçu au sein de l’éducation nationale.

  • Le divorce entre les policiers et la population

Les rapports police et population ne sont guère plus reluisants. Depuis les émeutes de 2005, les forces de l’ordre se sont vues confortées dans leur approche militarisée des territoires. Le chercheur au CNRS Fabien Jobard le démontre : la hiérarchie policière estime que le maintien de l’ordre durant les événements a été plutôt réussi. Sa conception va peu se modifier par la suite : dans les zones de sécurité prioritaires, on a dorénavant des unités hiérarchisées, cantonnées et vite dépêchées sur les lieux de désordre. Bien loin d’une police de proximité qui connaît le quartier et ses habitants, dont les élus regrettent la disparition.

Dans le même temps, la défiance vis-à-vis des forces de l’ordre n’a cessé de s’accroître. Le divorce est profond, particulièrement au sein de la jeunesse des quartiers : près de deux mineurs sur trois déclarent ainsi se méfier de la police, la jugeant stigmatisante et raciste. « L’intervention policière est devenue en elle-même un élément du malaise des banlieues », souligne le sociologue Thomas Kirszbaum.

  • Où est passée la politique de la ville ?

Qu’a fait la politique de la ville pour corriger ce sombre tableau ? Regarder dix ans en arrière permet de repérer diverses séquences, observent les spécialistes. En avril 2006, la loi égalité des chances, conçue comme une réponse aux événements, reconnaît ainsi la réalité des discriminations qui touchent les quartiers et leurs habitants. Elle crée des classes préparatoires dans les ZUS, installe une agence pour la cohésion sociale, renforce les pouvoirs de la Haute autorité de lutte contre les discriminations… Puis tout s’arrête. « Le quinquennat de Sarkozy met un terme à ces politiques et, derrière une façade de représentation des minorités, il ne s’est plus rien passé durant cinq ans à part la continuation des projets de rénovation urbaine », assure Renaud Epstein, maître de conférence en science politique à l’université de Nantes.

Avec l’élection de François Hollande et l’arrivée de François Lamy au ministère de la ville, les acteurs ont cru à un renouveau. « Lamy a essayé de remettre à plat les dispositifs publics et d’être plus à l’écoute des acteurs des quartiers. La parenthèse s’est refermée avec le gouvernement Valls », insiste le chercheur. La nomination successive de pas moins de quatre titulaires du portefeuille de la ville depuis 2013 n’en serait que le signe le plus manifeste.

Cependant des actions ont été menées pour donner la parole aux habitants de ces quartiers prioritaires. La création de « conseils citoyens » dans l’ensemble des quartiers prioritaires est censée permettre d’associer les habitants aux prises de décision « en créant un espace de propositions et d’initiatives à partir des besoins des habitants ». « Cette loi organise le retour de l’Etat dans les quartiers », affirmait à l’Assemblée François Lamy, soucieux de mener « une bataille pour faire vivre l’égalité ».

En décembre 2016, une seconde loi est adoptée par le Parlement à destination des banlieues. La loi « égalité et citoyenneté » a été présentée par Manuel Valls comme « la réponse » à l’« apartheid territorial, social et ethnique » qui frappe certains quartiers, selon l’ancien premier ministre, qui avait tenu ces propos en janvier 2015 à l’issue des attentats à Paris et en Seine-Saint-Denis.

Entre autres mesures, cette loi entraîne la création de la réserve citoyenne, rebaptisée « réserve civique », regroupant les dispositifs existant dans la défense, la police, l’éducation nationale ; la création d’un « congé d’engagement » de six jours annuels pour les salariés, fonctionnaires ou responsables associatifs ; le renforcement de la loi sur les logements sociaux ; ou encore des sanctions accrues pour actes de racisme et de discrimination.

Le dispositif des délégués du gouvernement installé en juin 2016 semble également porter ses fruits: des actions concrètes au coeur des quartiers pour améliorer la vie des habitants. Les bouleversements politiques à venir vont-ils changer la donne ?

Banlieues: peut-on éteindre le feu ?

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