Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Amman, nouvel allié de Damas ?

Après l’Egypte, dont le président, Abdel Fattah Al-Sissi, a fait durant l’automne des déclarations très favorables aux autorités syriennes, la Jordanie se rapproche à son tour de Damas et de son protecteur russe. Ces dernières semaines, le royaume hachémite, qui n’a jamais rompu ses relations avec le régime Assad, mais a contribué à l’armement des brigades rebelles modérées, présentes autour de Deraa, dans le sud de la Syrie, a envoyé à son voisin plusieurs signaux d’apaisement. Depuis le début de l'offensive russe en Syrie, le royaume hachémite se montre, comme Israël, extrêmement discret. En fait, Amman a gelé les activités du MOC - le Military operation center - qu'il abrite au profit des rebelles syriens, actifs dans le sud de la Syrie. Résultat: le front des insurgés dans cette région du sud de la Syrie est plutôt calme. Ce samedi matin, l'armée syrienne et ses alliés ont même annoncé avoir progressé contre les rebelles dans la région de Qounetra, à la frontière entre la Jordanie, Israël et la Syrie.

«Nous avons donné aux Russes une liste de groupes rebelles à ne pas frapper», affirme au Figaro un responsable de l'opposition syrienne en exil. De toute façon, Daech, qui est censé être la cible principale des Russes, est peu présent dans le sud de la Syrie.

Officiellement, les Etats-Unis ne sont pas mécontents de cette coordination russo-jordanienne. 

Pourtant, la Jordanie, étranglée par le flot des réfugiés qu'elle a accueilli depuis deux ans, manifeste bel et bien sa mauvaise humeur vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, auxquels elle réclame davantage d'aide financière pour gérer plus d'un million de Syriens sur son territoire. Mais Amman n'est pas seulement en quête de cash pour boucler son budget. Depuis de longs mois, les autorités jordaniennes sollicitent de leur allié américain une aide en matière de «surveillance, renseignements et reconnaissance» aérienne qui, selon nos informations, ne leur est jamais parvenue.

Amman, qui a un des plus importants contingents de djihadistes combattant auprès de Daech en Irak et en Syrie, craint leur retour. Sans le dire ouvertement, la Jordanie n'est pas mécontente de voir Daech, Nosra et d'autres rebelles salafistes visés par les frappes russes en Syrie. Il y a quelques semaines, le fils d'un député jordanien a commis un attentat suicide pour le compte de Daech en Irak.

En se rapprochant ainsi de Moscou, Amman agit au nom d'une pure realpolitik. Le fragile royaume, agité par un terreau djihadiste historiquement puissant, fait figure en effet d'ultime rempart entre Daech, implanté en Irak et en Syrie, et Israël. Le roi Abdallah II redoute une chute brutale du régime de Bachar el-Assad, avec lequel officiellement tous les liens ont été coupés, sauf entre services de renseignements, précise-t-on à Damas.

La coopération sécuritaire entre Amman et Damas, mise en veilleuse depuis le début du soulèvement anti-Assad il y a cinq ans, a ainsi redémarré. Une délégation militaire syrienne de haut niveau s’est rendue en début d’année en Jordanie, peu avant la rencontre du 25 janvier, à Moscou, entre le roi Abdallah II et le président russe Vladimir Poutine. Selon le quotidien Al-Quds Al-Arabi, à capitaux qataris, Ali Mamlouk, le maître espion syrien qui chapeaute tous les services de renseignements du régime Assad, aurait même participé à la visite.

Signe de cette évolution, Amman a été convié par le Kremlin au deuxième round de négociations sur le cessez-le-feu en Syrie, qui devait s’ouvrir, jeudi 16 février, à Astana, la capitale du Kazakhstan. La Jordanie est le seul Etat arabe autorisé à assister à ces discussions, coparrainées par la Turquie et la Russie, avec le soutien de l’Iran, un autre allié de la Syrie. « Le pivot d’Amman vers Damas est de la pure realpolitik, avance Ossama Al-Sharif, un commentateur politique jordanien. C’est le résultat de la chute d’Alep, du rôle croissant de la Russie en Syrie et des récentes attaques menées par Daech en Jordanie. Amman veut assurer la sécurité de sa frontière nord. »

Ce rapprochement n’a pas tardé à se matérialiser sur le terrain : le 4 février, des drones jordaniens ont bombardé plusieurs cibles djihadistes dans le sud de la Syrie, dont une position auparavant contrôlée par l’armée régulière syrienne. Le gouvernement syrien, d’habitude à cheval sur le respect de son espace aérien, n’a fait cette fois aucun commentaire.

Durant l’année 2016, l’organisation Etat islamique (EI) a perpétré quatre opérations d’envergure contre des cibles jordaniennes. En janvier, une voiture piégée, venue du camp de réfugiés syriens de Roukban, installée à la frontière avec la Jordanie, s’était fait exploser contre un poste militaire, tuant sept soldats. Six mois plus tard, des fusillades dans la ville de Karak, connue pour sa forteresse de l’époque des croisades, avaient causé la mort de sept membres des forces de sécurité, deux piétons et une touriste canadienne.

Amman, nouvel allié de Damas ?

A la fin décembre 2016, dans une interview donnée à la BBC, le chef d’état-major jordanien, le lieutenant-général Mahmoud Freihat, s’était publiquement alarmé de la montée du péril djihadiste. L’offensive en cours contre Mossoul et celle programmée contre Rakka, les deux « capitales » de l’EI, en Irak et en Syrie, vont conduire des milliers de soldats du « califat » à se réfugier dans la Badia, le désert syrien qui jouxte la frontière jordanienne, avait expliqué le haut gradé.

Un risque qui, dans l’esprit d’Amman, impose de tendre la main au régime Assad. Les postes- frontières jordaniens ne rouvriront pas tant que l’armée régulière syrienne n’aura pas repris le contrôle de ses propres terminaux, a ainsi déclaré le chef d’état-major à la BBC. Et les stages de formation que dispense Amman aux insurgés de la région sud visent à les préparer à combattre l’EI et non les forces pro-Damas, a insisté le général.

Deux gages qui contredisent la politique de soutien clandestin à l’insurrection, suivie jusque-là par le royaume. Entre 2013 et 2015, de nombreux chargements d’armes sont en effet parvenus via la frontière jordano-syrienne, aux brigades de l’Armée syrienne libre, la branche modérée de la rébellion, qui contrôlent la moitié de Deraa et une grande partie de la campagne environnante.

Gérées depuis Amman par le Military Operation Center, une cellule de coordination, placée sous l’égide de l’Agence américaine de renseignement (CIA), ces livraisons ont baissé de volume après le début de l’intervention de Moscou en Syrie, à l’automne 2015. En échange, les bombardements russes ont – relativement – épargné les rebelles du front sud. L’intégration de la Jordanie dans le processus d’Astana pourrait conduire à la fermeture définitive de cette filière d’armement. Ce qui ouvrirait la voie, à moyen terme, à la reconquête de la région de Deraa par les forces gouvernementales. Avec la bénédiction tacite de la Jordanie.

Amman, nouvel allié de Damas ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article