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Publié par Bob Woodward

Retour des Shebabs en Somalie ?

Un attentat à la voiture piégée suivi d'une attaque par des combattants armés a fait 28 morts et 43 blessés dans la capitale somalienne. Un mouvement affilié à al-Qaida a revendiqué l'assaut.

En début de matinée, dans la capitale somalienne, une voiture piégée a été lancée contre l'une des entrées du périmètre de sécurité d'un hôtel. L'établissement, proche du Parlement et de la présidence du pays, est fréquenté par de nombreux hommes politiques. Des hommes armés, qui seraient au moins au nombre de quatre, ont ensuite pénétré dans l'enceinte de l'hôtel et ont commencé à tirer avant d'être abattus. Alors que les services de secours, les policiers et les journalistes étaient présents sur les lieux, un deuxième véhicule garé aux alentours a explosé.

Selon le ministre de la Sécurité, Abdirisak Omar Mohamed, les deux explosions et l'attaque auraient fait 10 morts et 51 blessés. Mais le bilan dressé par le chef du principal service d'ambulances de la capitale, Abukadir Abdirahman Adem, est plus lourd: il y fait état de 28 morts et de 43 blessés. Et ce chiffre est encore susceptible de s'accroître, puisqu'il déclare: «C'est ce que nous avons confirmé avec nos équipes, il y a aussi d'autres ambulances qui ont transporté des victimes, mais je ne sais pas combien.» Sept journalistes ont été blessés selon l'Union des journalistes somaliens, dont le photographe de l'AFP.

Le double attentat a été revendiqué sur Telegram par al-Chebab, un mouvement d‘islamistes radicaux affiliés à al-Qaida. Bien plus puissants il y a quelques années, les shebab ont juré la perte du gouvernement somalien. Suite à l'intervention de la force de l'Union Africaine en 2007, les islamistes ont perdu du terrain. Ils ont été chassés de Mogadiscio durant l'été 2011. Ils gardent cependant la main sur de vastes zones rurales, depuis lesquelles ils multiplient les attaques pour déstabiliser le pays. Début janvier, deux attentats suicides à l'aéroport de Mogadiscio et dans un hôtel tout proche avaient fait neuf blessés. Mi-décembre, vingt personnes ont trouvé la mort dans une attaque au camion piégé dans la capitale.

Ces événements arrivent peu de temps avant les prochaines élections somaliennes: le 8 février, les parlementaires sont censés désigner le président du pays. Cette élection, déjà mainte fois reportée, est censée marquer la stabilisation politique du pays. Environ 14.000 électeurs délégués (sur 12 millions de Somaliens) ont voté entre octobre et décembre 2016 pour élire leurs 275 députés. Il s'agit d'une relative avancée démocratique dans ce pays politiquement instable: en 2012, l'ensemble des députés avait été désigné par 135 notables. La prochaine élection au suffrage universel devrait avoir lieu en 2020.

Al-Shabaab est créée en 2006 par Aden Hashi Farah “Ayro”, combattant somalien formé dans les camps afghans d’Oussama Ben Laden. A l’origine, il s’agit d’un des groupes de l’Union des Tribunaux Islamiques (UTI, née en 2002), une fédération de tribunaux islamiques qui souhaitent instaurer un Etat régi par la charia en Somalie alors même que le pouvoir central, le Gouvernement Fédéral de Transition (GFT, créé en 2004), est jeune et faible. Al-Shabaab est alors une des milices les plus radicales de l’UTI (qui rassemble divers groupes modérés et radicaux) et appelle à la “guerre sainte”. En 2006, l’Union des Tribunaux Islamiques étend son influence dans le sud du pays et prend la capitale Mogadiscio, établissant un certain pouvoir et ordre sur le territoire. L’UTI est cependant chassée quelques mois plus tard par l’Ethiopie. La milice Al-Shabaab se détache alors de l’Union des Tribunaux Islamiques et choisit la voie de la guérilla. L’Union des Tribunaux Islamiques disparaît et certains de ces membres intégreront le Gouvernement Fédéral de Transition.

Depuis 2007, conflit entre d’une part le Gouvernement Fédéral de Somalie, aidé par l’Union Africaine (AMISOM) et le Kenya, et d’autre part la milice islamiste Al-Shabaab, soutenue par Al-Qaida et selon certains par l’Erythrée (accusations de la part des Nations Unies, des Etats-Unis).

En 2008, l’Ethiopie se retire de la Somalie et laisse le Gouvernement Fédéral de Transition et l’Union Africaine face à Al-Shabaab. En 2009 l’allégeance d’Al-Shabaab à l’égard d’Al-Qaida est officialisée par son nouveau leader, Mukhtar Abu Zubeyr “Godane”. Le groupe gagne en importance et absorbe d’autres formations, recrutant massivement, ce qui lui permet de prendre le contrôle des ⅔ de la Somalie (dans la région sud), y compris la capitale Mogadiscio, entre 2008 et 2011. Finalement, le Gouvernement Fédéral de Transition (GFT) l’Union Africaine et le Kenya (intervenu en 2011) reprennent progressivement le contrôle du territoire en profitant des divisions internes aux chababs ; Mogadiscio est libérée. Aujourd’hui Al-Shaabab est affaiblie mais continue de contrôler des zones rurales et de perpétrer des attentats et des exactions.

Le Gouvernement Fédéral et l’AMISOM ont gardé le contrôle de la capitale Mogadiscio. Les affrontements se sont poursuivis, et Al-Shabaab a perdu le contrôle de plusieurs villes importantes (Baidoa, Afgoye, Merka, Kismayo), même si une partie des zones rurales (régions du Moyen-Juba et du Bas-Juba, ainsi que les régions de Bay et Bakool) restent entre ses mains. Le 19 juin 2013, Al-Shabaab a perpétré un attentat contre le siège de l’ONU à Mogadiscio, faisant 15 morts.

En septembre 2013, Al-Shabaab s’est rendue célèbre par l’attaque perpétrée contre le centre commercial Westgate à Nairobi, au Kenya ; une prise d’otage ayant duré 4 jours, faisant 68 morts et près de 200 blessés. Cette attaque s’est faite en représailles de l’intervention kényane en Somalie pour combattre Al-Shabaab. Al-Shabaab avait déjà commis des attentats à l’étranger en juillet 2010 à Kampala en Ouganda.

Le nombre de membres d’Al-Shabaab est estimé entre 5000 et 9000 suivant les sources. Le recrutement des Chabab se fait parmi les individus soutenant la milice, mais il y a également un grand nombre de recrutements forcés. Al-Shabaab recrute notamment des enfants soldats, par la force ou par l’endoctrinement, qui sont ensuite envoyés en première ligne.

 

Retour des Shebabs en Somalie ?

Enfin, Al-Shabaab est renforcée par de nombreux combattants étrangers (Mujahirin), notamment des Pakistanais, des Saoudiens, des Yéménites, des Afghans, des Bengalis, des Tanzaniens, des Soudanais ; certains de ces combattants étrangers accèdent même à des postes de responsabilité.

Plusieurs sources relatent des tensions internes à Al-Shabaab, divisée idéologiquement entre les tenants d’un djihad contenu à la Somalie (pour établir un Etat islamique en Somalie) et ceux d’un djihad régional voire global. Al-Shabaab finance ses activités par les envois de fonds de la dispora, le soutien de régimes et organisations alliés, l’aide de businessmen et de clans locaux les soutenant, mais également par le vol, la taxation.

Nombreuses attaques ciblées et attentats contre les positions du gouvernement et de l’AMISOM, les organisations internationales, mais également les populations civiles. Tortures et exécutions illégales par les Shebab contre ceux qu’ils soupçonnent d’espionnage ou qui ne se conforment pas à leur interprétation de la loi islamique. Recrutements forcés d’adultes et d’enfants et endoctrinement. Les viols font partie des exactions commises. Attaque d’écoles et de professeurs pour imposer leur éducation. Dans les régions contrôlées, les Chabab font également du chantage sur l’aide humanitaire, menace d’une nouvelle famine.

Les Shebab ont une interprétation très dure de la loi islamique : imposition stricte de la loi coranique dans les régions contrôlées. Exécutions en public, lapidations, amputations, flagellations, mariages forcés, codes de conduite restrictifs pour hommes et femmes (interdiction de la musique, des films, de certains vêtements, à hommes et femmes de marcher ensemble dans la rue, etc.).

L’homme qui dirige les shebabs depuis septembre 2014 s’appelle Ahmed Umar Abou Oubaïda. Il a succédé à Ahmed Abdi Godane, qui a été tué par un drone américain. Sa tête avait été mise à prix par les Américains pour 7 millions de dollars. Proche de la nébuleuse fondée par Oussama ben Laden, le nouveau chef Oubaïda est en conflit ouvert avec des figures clés du mouvement qui militent pour un rapprochement avec le groupe Etat islamique (EI). Le leadership des shebabs est aussi divisé entre des factions à la sensibilité nationaliste et des groupes à l’agenda jihadiste mondial.

Le soutien est d’ordre financier. L’irruption au milieu des années 2000 de l’Union des Tribunaux islamiques dont les shebabs faisaient à l’époque partie, avait permis de rétablir l’ordre dans les grandes villes de la Somalie et de désarmer les innombrables milices qui y faisaient la loi en l’absence de l’Etat somalien en faillite depuis 1991. Les milieux d’affaires avaient particulièrement apprécié le rétablissement de l’ordre qui avait ouvert la voie à la reprise des flux commerciaux. En contrepartie de leur protection, les shebabs prélèvent dans les régions qu’ils contrôlent des dîmes auprès des milieux d’affaires. Selon un rapport publié par l’ONU, les revenus du groupe étaient estimés entre 70 et 100 millions de dollars US en 2011, essentiellement des taxes portuaires.

Mais le soutien des Somaliens aux jihadistes n’est pas seulement financier. Dans une interview accordée au quotidien français Libération, Roland Marchal, chercheur au CNRS et auteur en 2011 d’une étude sur les shebabs, a expliqué que « si des mouvements violents et radicaux comme les shebabs continuent d’exister, c’est parce qu’ils ont une base sociale qui va au-delà de l’acceptation du terrorisme ». Les spécialistes s’accordent pour dire que les islamistes continuent à jouir d’une certaine popularité dans plusieurs endroits du pays. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste des conflits armés en Afrique, les shebabs « surfent sur le nationalisme somali ». «Ce sentiment national existe bel et bien », explique le spécialiste, et cela malgré l'effondrement de l'Etat national en Somalie.

Un référendum constitutionnel est prévu en 2015 en Somalie, suivi l’année d'après par des élections multipartites. L’objectif est de doter le pays d’une véritable autorité centrale dont la Somalie est dépourvue depuis près de vingt-cinq ans.

Or les islamistes somaliens ont juré de ne pas laisser les politiciens classiques soutenus par la communauté internationale prendre le pouvoir et établir un gouvernement démocratique à l'occidentale. Pour marquer leur opposition, ils mènent depuis 2011 d’innombrables opérations de guérilla et des attentats-suicides à travers le pays. Leur dernière attaque en date est celle qu’ils ont perpétrée le 12 mars 2015, dans Baïdoa, grande ville du Sud somalien. Cette attaque visait une enceinte fortifiée abritant le siège du gouvernement local, l’aéroport, le QG de la force de l’Union africaine et des bureaux de l’ONU. Les shebabs ont mené parallèlement des actions meurtrières dans les pays voisins : au Kenya, en Ouganda et à Djibouti.

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