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Publié par Bob Woodward

Le Maroc contre le voile: un combat inégal ?

Dimanche 15 janvier dans la matinée, quelques dizaines de militants salafistes, hommes à la barbe taillée à la mode rigoriste et femmes en voile intégral, se sont brièvement rassemblées devant le Parlement, à Rabat, pour dénoncer « l’interdiction du niqab » émise par les autorités et en exiger l’annulation.

Le même jour, un sit-in s’est également tenu dans la ville de M’diq (nord), où les salafistes ont pris l’habitude de faire étalage de leur nombre ces dernières années. Leur cri de ralliement détourne des slogans du « printemps arabe » : « Le peuple veut la liberté [de porter] le niqab ! »

Tout est parti d’une circulaire diffusée le 8 janvier par le ministère de l’intérieur à ses agents territoriaux – les pachas – leur enjoignant de transmettre aux commerçants « l’interdiction de la confection et de la vente de la burqa », un type de voile islamique intégral.

Dans la capitale, le rassemblement, peu suivi, a tourné court quand des policiers en uniforme ont exigé des manifestants de se disperser, les repoussant vers les arcades de l’avenue Mohammed-V. « Nous sommes dans un pays islamique. Gare à ceux qui veulent éveiller la discorde ! », a mis en garde un militant.

S’adressant séparément aux journalistes femmes présentes, une dame voilée dénonçait aussi l’interdiction en répétant la formule : « Allah nous suffit, il est notre meilleur garant », la prière rituelle qui est faite dans les situations d’injustice. « Qu’ils le veuillent ou non, le niqab restera, car c’est une obligation religieuse », tonne-t-elle vêtue d’un djilbab, un vêtement ample popularisé en Arabie saoudite, qui ne cache pas le visage mais couvre tout le corps. Le niqab, à proprement parler, est le petit voile que l’on rajoute à l’ensemble pour cacher le visage, ne laissant apparaître que les yeux.

La burqa, quant à elle, imposé par les talibans en Afghanistan dans les années 1990, est devenue le symbole de l’oppression des femmes. Souvent bleue, elle se présente sous la forme d’une large pièce de tissu ample qui couvre entièrement le corps et d’une grille qui cache complètement le regard, une tenue extrêmement rare au Maroc. Dans les faits, l’interdiction a été notifiée à des commerçants vendant des niqabs, un autre type de voile islamique, plus courant dans les rues marocaines.

« Burqa » est pourtant le terme utilisé dans une note écrite signée par le pacha de Taroudant (sud) à l’adresse de commerçants de vêtements islamiques de la ville, publiée par le quotidien arabophone Akhbar Al-Yaoum (proche des islamistes du Parti de la justice et du développement, PJD), le 9 janvier. À Taroudant (sud-ouest), le pacha (haut fonctionnaire administratif) a donné l'ordre aux fabricants de stopper la confection du voile intégral, montre un document qui circule sur les réseaux sociaux. À Casablanca, un caïd (agent d'autorité) a également «fait le tour des fabricants pour les sommer de cesser leur activité», relate la presse locale.

Pour le moment, aucune confirmation officielle n'a été faite par les autorités marocaines. Selon les commerçants interrogés par Le360, cette décision est motivée par «des raisons sécuritaires, des malfrats ayant à maintes reprises utilisé ce vêtement pour perpétrer leurs crimes».

Ce bannissement intervient dans un contexte politique marqué par l'influence grandissante des mouvements salafistes radicaux au Maroc. La burqa afghane, comme sa variante saoudienne le niqab, sont étrangères aux traditions religieuses du royaume où Mohammed VI prône, en sa qualité de Commandeur des croyants, un islam du «juste milieu». Une subtilité sémantique fait que pour l'instant seul la burqa serait concernée.

Est-ce que le Maroc se dirige vers l'interdiction du niqab que les musulmanes portent depuis cinq siècles?», s'est offusqué sur son compte Facebook Hassan Kettani, un cheikh salafiste. «Si c'est vrai, ce serait une catastrophe», a-t-il estimé.

Parmi ces salafistes, figure notamment l'ultraconservateur et antisémite Hammad Kabbaj. Ce dernier avait été candidat du Parti justice et développement (PJD) aux élections législatives du 7 octobre 2016 à la circonscription de Marrakech mais sa candidature avait été invalidée à cause de «propos et déclarations contraires aux principes démocratiques» selon l'administration marocaine qui avait qualifié ses idées d'«extrémistes» et «d'incitation à la haine et à la violence».

« Nous avons pris la mesure d’interdire totalement l’importation, la fabrication et la commercialisation de ce vêtement dans toutes les villes et localités du royaume », a confirmé un « responsable de haut rang au ministère de l’intérieur » au journal en ligne le360.ma. Des sources sécuritaires anonymes se sont relayées dans les médias pour expliquer que le voile intégral a été utilisé dans le passé récent par des criminels souhaitant se dissimuler.

Souvent noir et couvrant également le visage, à l’exception des yeux, le niqab est parfois accompagné de gants ou de lunettes noires. Ce voile intégral est populaire parmi les salafistes les plus rigoristes. C’est d’ailleurs le niqab qui était visé par la loi française « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public », adoptée en 2010. Cette interdiction française sert de marqueur dans le débat en cours, et revient régulièrement dans les discours djihadistes.

Même si elle ne vise pas pour l’instant à prohiber le port du voile intégral, la mesure surprend dans un royaume qui n’a jamais renoncé à faire de l’islam la religion d’Etat. En août 2016, le roi Mohammed VI, qui porte le titre de commandeur des croyants, a plaidé pour un « front commun pour contrecarrer le fanatisme, la haine et le repli sur soi sous toutes les formes ».

L’ambiguïté autour de la portée de l’interdiction enflamme les milieux salafistes, très organisés autour de cheikhs médiatiques. Car, pour faire simple, soit elle vise uniquement la burqa, qui ne concerne quasiment personne au Maroc, soit elle englobe aussi le niqab, tenue minoritaire mais répandue dans les quartiers populaires.

L’un de ces cheikhs influents est Hassan Kettani qui descend d’une lignée illustre de docteurs de la foi. Il a été détenu après les attentats du 16 mai 2003 et condamné à vingt années de prison en tant que chef idéologique de la salafiya jihadiya. Gracié par Mohammed VI en 2012, il est aujourd’hui l’un des fers de lance de la résistance à l’interdiction de « l’habit conforme à la charia », comme il le qualifie.

Sur son compte Twitter qui compte près de 15 000 suiveurs, il relaie un appel signé par une quarantaine de théologiens opposés à « l’interdiction du niqab » et ne se prive pas de dénoncer le mutisme des « autres mouvements islamiques ». Le PJD, dont le chef, Abdelilah Benkirane, peine à former une majorité depuis plus de trois mois, n’a pas réagi à la polémique.

La circulaire interdisant la vente et la confection de burqas au Maroc donnait quarante-huit heures aux commerçants pour s’y conformer sous peine de confiscation. Aucune résistance n’a été rapportée par la presse locale et les niqabs sont difficiles à trouver dans le commerce.

L’argument sécuritaire avancé par les autorités n’est pas propre au Maroc. En Tunisie, une proposition de loi interdisant le niqab dans les lieux publics a été déposée par des élus en mars 2016, juste après un attentat terroriste à Ben Gardane, mais elle n’a pas été adoptée. Pourtant, selon un sondage réalisé par l’agence Sigma le même mois, 93 % des Tunisiens se disaient opposés au port du niqab dans l’espace public.

Mettant en avant des raisons sécuritaires, les autorités marocaines auraient interdit la fabrication et la vente de la burqa, ce voile intégral à l'afghane rarement porté par des femmes au Maroc.

Selon la presse locale, le ministère de l'Intérieur marocain a diffusé une circulaire à ses agents en charge des commerces dans les villes leur enjoignant de ne plus autoriser la confection et la commercialisation des burqas à compter de cette semaine. Aucune annonce officielle ou communication publique sur le sujet n'a cependant été faite par ce ministère.

Le port de la burqa reste un phénomène extrêmement marginal au Maroc, pays tiraillé entre modernité et conservatisme, dont le roi Mohammed VI se veut le chantre d'un islam modéré, et où une majorité de femmes portent le simple hijab (qui ne couvre que les cheveux). La burqa est à l'origine le vêtement traditionnel des tribus pachtounes en Afghanistan, où il avait été rendu obligatoire par les talibans. Ce long voile, bleu ou marron, couvre complètement la tête et le corps, un grillage dissimulant les yeux.

Dès lundi, des agents de l'Intérieur ont mené des «campagnes de sensibilisation auprès des commerçants» de Casablanca, la capitale économique du pays, «pour les informer» de l'interdiction de la burqa, indique le site Médias 24. A Taroudant (sud), le pacha (haut fonctionnaire administratif) a ordonné à des commerçants qui fabriquent et confectionnent des burqas de liquider leur stock dans les 48 heures, et de stopper toute fabrication et commercialisation de ce vêtement à l'avenir, selon un document qui circule sur les réseaux sociaux, largement repris par les médias.

Le même ordre a été donné par le pacha de la petite ville de Ouislane (centre-nord) qui a qualifié la burqa de «niqab afghan». «Nous avons pris la mesure d'interdire totalement l'importation, la fabrication et la commercialisation de ce vêtement dans toutes les villes et localités du royaume», a indiqué au site Le360 un «responsable de haut rang au ministère de l'Intérieur».

Cette décision serait motivée par des raisons sécuritaires, «des malfrats ayant à maintes reprises utilisé ce vêtement pour perpétrer leurs crimes», toujours selon la presse. Devant le mutisme des autorités, certains commentateurs s'interrogeaient sur la portée de cette décision, tandis que des salafistes s'inquiétaient de son extension au niqab, ce voile intégral qui ne laisse voir que les yeux, porté au Maroc par certaines femmes, en particulier dans les milieux salafistes et dans les régions plus conservatrices du nord du pays, d'où sont originaires des milliers de djihadistes partis combattre en Syrie et en Irak.

«Est-ce que le Maroc se dirige vers l'interdiction du niqab que les musulmanes portent depuis cinq siècles ?», s'est indigné sur son compte facebook Hassan Kettani, un cheikh salafiste. «Si c'est vrai, ce serait une catastrophe». Pour un militant de la nébuleuse salafiste, interrogé sous couvert d'anonymat, «des milliers de Marocaines portent le niqab. Cette décision est un premier pas vers son interdiction et elle va provoquer une scission au sein dans la société», a-t-il affirmé.

Hammad Kabbadj, un prédicateur dont la candidature aux législatives d'octobre avait été invalidée, a jugé qu'il était «inacceptable de défendre aux citoyennes de porter le niqab oriental, comme d'interférer dans sa commercialisation». Il a ironisé sur Facebook sur le «Maroc des libertés et des droits de l'Homme» qui «considère le port du maillot occidental sur les plages comme un droit intouchable»

Pour la députée et ancienne ministre de la Femme Nouzha Skalli, l'interdiction de la vente de la burqa est au contraire «un pas important dans le combat contre l'extrémisme religieux». Contrairement à la France, la Belgique ou encore les Pays-Bas, aucune loi n'interdit, dans le royaume chérifien, le port du voile islamique intégral dans des lieux publics.
Si l'on en croit le site du journal The Independent, il y a un parallèle intéressant à faire avec la méthode utilisée par l'Arabie saoudite pour empêcher les femmes de conduire. Il faut en effet savoir que, dans ce pays, il n'y a pas expressément de loi interdisant aux femmes de conduire. Il leur est impossible de conduire, car aucun permis ne leur est tout simplement délivré. Une manière pour le site britannique de mettre en avant la subtilité de la stratégie marocaine pour interdire la burqa. En effet, à y regarder de plus près, cette méthode permet de faire d'une pierre deux coups. Les interdictions frappant la burqa, au-delà de tarir toutes les sources de cet habit, ne vont pas manquer de permettre de repérer les récalcitrants.

Pour ceux-ci, résister aura au moins une valeur symbolique que les services de renseignements ne devraient pas manquer de mettre à profit. Suivre la burqa sera aussi se mettre sur la piste d'une certaine vision de l'islam loin de celle de l'islam modéré ou du juste milieu prôné dans le royaume. Pas besoin d'équipements compliqués et sophistiqués pour collecter des renseignements fiables sur le terrain. Porter une burqa sera une auto-désignation de sa propre défiance par rapport à la ligne officielle.

On peut, à l'instar de certains twittos, déplorer « l'absence d'un débat préalable incluant les femmes concernées », s'interroger sur le flou conceptuel d'interdiction de la burqa et pas (encore) du niqab, se demander comment faire avec les femmes de Figuig, dans l'Oriental marocain, lesquelles ne se couvrent qu'un œil, se demander pourquoi un gouvernement conservateur dirigé par les islamistes estimait que la production et la vente d'alcool étaient moins dangereuses que la burqa, il n'en reste pas moins que le renseignement marocain se donne là une boussole propre à repérer les nids d'islamo-rigoristes. La suite, on peut aisément la deviner puisque l'objectif est d'augmenter le niveau de sécurité des populations contre des actes terroristes d'inspiration djihadiste, salafiste, wahhabite.

Quoi qu'il en soit, le site du journal The Indépendent marque sa désapprobation de la mesure d'interdiction. Son argument est simple : prendre une telle mesure comme cela a été fait au Maroc équivaut à considérer que la femme n'est pas propriétaire de son corps. « Un prix trop élevé pour la femme », conclut-il. Ce point de vue est loin d'être partagé par bien des femmes marocaines, à commencer par le Prix Goncourt Leïla Slimani.
 

Le Maroc contre le voile: un combat inégal ?

« Interdire la burqa, c'est entériner le fait que le Maroc a fait un autre choix de société, qu'il s'est engagé depuis l'indépendance dans un mouvement qui va vers toujours plus d'égalité entre les sexes. » Le ton est ainsi donné par la romancière dans sa charge contre cet habit symbole de l'influence afghane. Pour elle, « la burqa n'est pas un vêtement comme les autres », mais un « instrument d'oppression, une atroce négation de la femme, une insulte à la moitié de l'humanité », dit-elle dans un article intitulé « Les femmes sans visage » paru sur le site Le360.ma. Et le récent Prix Goncourt, distingué pour son livre Chanson douce, de rappeler que « ce vêtement est lié à des traditions rigoristes de l'islam, notamment en Arabie saoudite, au Pakistan et en Afghanistan », qu'il est « insulte à toutes ces femmes combattantes, militantes, grâce auxquelles la femme marocaine est ce qu'elle est aujourd'hui ». « Non, la burqa n'est pas un vêtement comme les autres », poursuit-elle, car elle « a une histoire, qu'on ne peut faire semblant d'ignorer », pire, « ce serait faire preuve d'une désinvolture coupable vis-à-vis des milliers de femmes afghanes, saoudiennes ou autres qui ont vécu sous le joug de cette ignoble prison que de nier cette histoire ». Allant plus loin, la romancière marocaine indique que « l'exercice de la liberté est à (ses) yeux incompatible avec ce vêtement qui nie l'ancrage du citoyen dans l'espace commun, qui nie notre volonté d'appartenir à une société ouverte où l'on se regarde dans les yeux ». De fait, pour elle, il y a derrière la burqa « une aliénation que l'éducation, l'ouverture au monde, le féminisme pourraient combattre ». Allant dans le même sens, l'ancienne ministre de la Femme Nouzha Skalli considère que « l'interdiction est un pas important dans le combat contre l'extrémisme religieux ».
La virulente réplique salafiste

Dans le camp de ceux qui sont contre cette interdiction de la burqa, il y a bien sûr en première ligne les salafistes. « C'est « inacceptable (...) alors que le Maroc des droits de l'homme considère le port du maillot occidental sur les plages comme un droit intouchable », a répliqué sur Facebook le prédicateur salafiste Hammad Kabbadj, dont la candidature aux législatives avait été invalidée. Autre réaction virulente : celle d'un autre prédicateur, Abou Naïm. Connu pour ses prêches enflammés et ses « excommunications » à répétition, il a, dans une vidéo visionnée des dizaines de milliers de fois, fustigé les « adorateurs de Satan qui veulent interdire le niqab » et qui ont « déclaré la guerre à Dieu ».

« Aucune autorité au monde n'a le droit d'imposer à une femme ou un homme l'habit qu'elle ou il doit porter dans sa vie quotidienne », a de son côté indiqué Abdellah Tourabi, chroniqueur pour plusieurs médias et dont le point de vue est largement relayé sur les réseaux sociaux. Si certains évoquent le fait que la burqa est étrangère à la culture marocaine, Abdellah Tourabi avance que l'argument est par trop faible pour justifier une interdiction. « Le jean slim n'était pas porté par les sultans mérinides (dynastie au pouvoir au XIIIe siècle) et nos grands-mères ne raffolaient pas des bustiers Victoria's Secret (...), aujourd'hui prisés de certaines Marocaines », tempête-t-il. Ce à quoi un internaute a ajouté ironiquement : « Je suis pour que l'Intérieur interdise aussi le maquillage (...), il couvre plus le vrai visage de la femme. »

Face à cette assertion, la réplique de Leïla Slimani fuse : « Pourquoi interdire la burqa et pas la mini-jupe ? » s'interroge-t-elle, avant de poursuivre : « Pour certains, chacun est totalement libre de se vêtir comme il le désire et il n'est pas du ressort de l'État de lui imposer quoi que ce soit en la matière. Je comprends bien cet argument et chacun sait que je suis toujours du côté de ceux qui défendent la liberté. Sauf qu'on fait preuve de mauvaise foi quand on fait semblant de croire que la burqa est un vêtement comme les autres. Est-elle même un vêtement ? Non, car elle a été pensée, produite et imposée à l'origine comme un instrument d'oppression de la femme. On ne peut pas distinguer ce voile intégral des conditions dans lesquelles il a été imaginé et, en ce sens, on ne peut pas faire semblant de mettre le jean et la burqa sur le même plan. » Fermez le ban.

Une chose est sûre : alors que les jours de la burqa sont comptés, les autorités marocaines vont devoir trouver un juste équilibre législatif, réglementaire et même social et culturel pour que, dans l'eau qui doit emporter la burqa, certaines femmes marocaines n'aient pas l'impression de perdre aussi leurs traditions.

Le Conseil supérieur des Oulémas, une instance officielle chargée d'appuyer la politique religieuse musulmane du pays, ne s'est à ce jour jamais prononcé sur la question de l'interdiction du voile intégral.

Le Maroc contre le voile: un combat inégal ?

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