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Publié par Bob Woodward

al-Baghdadi, successeur spirituel de Saddam Hussein ?

Le visage du calife autoproclamé de l'Etat Islamique n'est apparu qu'une seule fois en vidéo, en juin 2014 à Mossoul (Irak) fraîchement conquise. Et le ministère américain de la Défense n'a pas l'habitude d'en parler. 
«Nous pensons que Baghdadi est vivant et qu'il dirige toujours le groupe Etat islamique», a déclaré Peter Cook, le porte-parole du Pentagone, dans une interview à CNN diffusée jeudi. «Nous faisons tout ce que nous pouvons» pour le détecter et l'éliminer, a-t-il ajouté, précisant que «c'est quelque chose auquel nous consacrons beaucoup de temps» et «nous saisirons n'importe quelle occasion pour lui infliger la peine qu'il mérite».

Abou Bakr al-Baghdadi a toujours cultivé une très grande discrétion, par opposition à son mouvement qui a toujours recherché la publicité. Son visage n'est apparu que sur une seule vidéo de Daech depuis l'instauration de son califat auto-proclamé en Irak et Syrie, en juin 2014. 
La vidéo avait été tournée à Mossoul, la grande ville du nord de l'Irak que les forces irakiennes s'efforcent aujourd'hui de reprendre aux jihadistes. Des rumeurs sur sa mort émergent régulièrement, mais aucune information fiable n'est disponible.

Les responsables du Pentagone, interrogés régulièrement sur le sort du chef de Daech, restent en général bouche cousue sur ce qu'ils savent de sa localisation et de ses déplacements. Pour Peter Cook en tout cas, le «calife» auto-proclamé est aujourd'hui isolé, les frappes de la coalition ayant décimé la direction du groupe extrémiste. «Il a du mal à trouver des conseillers et des confidents à qui parler, parce que beaucoup d'entre eux ne sont plus parmi nous», a-t-il affirmé.

Le département d'Etat américain a porté en décembre à 25 millions de dollars la prime promise à quiconque pourra apporter des informations menant à la capture du chef de l'EI. La prime était auparavant de 10 millions de dollars et avait été instaurée en 2011.

Jeudi, CNN avait affirmé, citant un responsable américain anonyme, que les Etats-Unis avaient eu «ces dernières semaines» des informations sur des «mouvements» d'Abou Bakr al-Baghdadi. Mais le responsable cité par la chaîne n'avait pas donné plus de détails, ne disant rien en particulier sur le pays - Irak ou Syrie - où il avait été localisé. Jamais la grande mosquée d’Al-Nuri, au minaret penché, que les habitants de Mossoul comparaient à la tour de Pise, n’avait connu pareil personnage. Un Irakien de la quarantaine, le teint bistre, les lunettes cerclées et la barbe noire bien taillée, le même qui quelques jours plus tôt avait menacé de détruire le célèbre minaret, priait maintenant devant une assemblée de fidèles.

La vieille cité de Mossoul avait été obligée d’ouvrir ses portes à cet ancien étudiant de l’université islamique de Bagdad qui avait été successivement professeur de Charia, frère musulman, insurgé irakien, membre d’Al-Qaïda et du conseil consultatif des moudjahidines en Irak, émir de l’État islamique d’Irak, ami d’Oussama Ben Laden, et enfin émir de cet État islamique en Irak et au Levant qui prétendait s’étendre jusqu’en Syrie.

Étrange parcours qui devait, en ce jour de juin 2014, en pleine période de Ramadan, mener ce haut représentant du terrorisme sunnite à revêtir une abaya et un turban noir et à prier et prêcher sous les auspices du drapeau de l’autoproclamé État islamique – un drapeau noir où le sceau du prophète Mahomet côtoie l’inscription « Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah ». Prêche où il fut beaucoup question du Jihad, ce « devoir ordonné par Allah » qui, assura l’homme à son auditoire, « vous fera entrer dans des jardins sous lesquels poussent des roseaux ». Très vite, on annonça les couleurs : les armes devaient être distribuées pour lutter contre les ennemis d’Allah, qu’ils fussent polythéistes, chrétiens, juifs, ou bien tout simplement infidèles. L’apocalypse était paraît-il à venir, et la justice divine allait faire la part belle à ceux qui lutteraient dans les sentiers d’Allah.

L’étrange scène fut filmée, et fit vite le tour du monde. L’homme à l’abaya noire, c’était Abu Bakr Al-Baghdadi, et il venait de s’autoproclamer calife de l’État islamique sous le nom d’Ibrahim. Chose singulière que cette renaissance du califat, et plus singulière encore du fait que ce califat fantasmé par les salafistes djihadistes disciples d’Al-Baghdadi n’était point celui de l’Empire Ottoman, mais celui – jugé plus pur et plus raccord avec les principes originels de l’Islam, des Abbassides : peu importait cependant à ce calife de pacotille que le califat des Abbassides fût pour la civilisation islamique une grande époque de développement des arts et des lettres ; il ne s’agissait point pour le nouveau califat de prétendre renouer avec la haute civilisation Arabe, mais plutôt d’en épouser les plus noirs préceptes, à savoir la conquête et l’assujettissement de tous à la loi islamique.

Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’inspirer du fondateur du salafisme, Mohammed ben Abdelwahhab ? Ce prédicateur arabe du XVIIIe siècle, fondateur du mouvement qui porte son nom, le wahhabisme – mais que l’on connaît généralement mieux sous l’appellation de salafiste, par référence aux salaf, ces trois premières générations de musulmans qui pratiquèrent, paraît-il, un Islam de toute pureté – s’était distingué en son temps par ses prises de position particulièrement orthodoxes : à ses pairs, prétendument avilis et corrompus, il opposa les préceptes de l’école juridique sunnite la plus rigoriste qui fût, à savoir celle qui fut fondée au IXe siècle par Ahmad ibn Hanbal – l’école hanbalite.

Mais cela n’était guère suffisant : il fallait encore qu’il possédât une doctrine, un manuel de savoir-vivre wahhabite qui pût devenir le livre de chevet de ses sectataires : ce fut là le rôle donné au Kitab al-Tawhid – ou « Traité sur l’Unicité » – dans lequel Mohammed ben Abdelwahhab dénonça les idolâtres, le culte des saints et de leurs tombes alors pratiqué dans la péninsule arabique – le fameux polythéisme aujourd’hui dénoncé par Abu Bakr Al-Baghdadi -, mais aussi les sorciers – catégorie qui regroupait entre autres les voyants, les augures et les astrologues -, auxquels il faut ajouter les blasphémateurs, et les façonneurs d’images – promis à la Géhenne, et bien sûr les juifs et les chrétiens – accusés tantôt d’être des polythéistes, tantôt d’être des sorciers.

Le fondateur du wahhabisme était donc un dogmatique pour le moins sévère. Il ne négligeait pas non plus le droit islamique : comme Al-Baghdadi de nos jours, il suivait très assidûment les préceptes juridiques du jurisconsulte médiéval de la fin du XIIIe siècle Sheikh Taqi ibn Taymiyyah, lequel croyait à la très-haute autorité des salafs, attachait une grande importance au martyr et au djihad, distinguait clairement le domaine de l’Islam – dar-al-Islam – de celui des kouffars ou incroyants – dar-al-kufr -, et permettait que l’on qualifiât d’apostat quiconque n’agréait pas à ses vues sur l’Islam – que ce fussent les chrétiens, les juifs, les chiites, les soufis, ou bien encore les Mongols qui avaient conquis Bagdad en 1258, renversé le califat Abbasside, et qui ne respectaient pas scrupuleusement la Charia ; par surcroît, il préconisait de convertir les non-musulmans ou de leur imposer une jizya – c’est-à-dire un impôt – en cas d’insoumission  ; il s’agissait aussi, évidemment, de voiler entièrement les femmes.

Ainsi imprégné de la plus rigoriste des doctrines hanbalites moyenâgeuses qui fût, le fondateur du wahhabisme devint un homme influent en s’alliant avec Mohammed ben Saoud, le premier de la dynastie des Saoud. Les wahhabites s’emparèrent ensuite de la Mecque et de Médine, et infusèrent leur doctrine dans le Royaume d’Arabie Saoudite créé au début du XXe siècle.

al-Baghdadi, successeur spirituel de Saddam Hussein ?

Revenons à Abu Bakr Al-Baghdadi : de l’eau a coulé sous les ponts depuis ce vendredi noir de Ramadan où il annonça aux fidèles de la grande mosquée de Mossoul le rétablissement du Califat, et si des distances ont été prises avec l’Arabie Saoudite wahhabite – trop conservatrice pour apprécier les velléités révolutionnaires d’Al-Baghdadi – et Al-Qaïda – qui n’a jamais eu la volonté de construire un État -, le wahhabisme reste le ciment commun du royaume saoudien, de maintes organisations terroristes – Al-Qaïda, Boko Haram, les Talibans – et de l’Etat islamique du calife autoproclamé.

Abu Bakr Al-Baghdadi peut même se targuer d’être devenu le plus exemplaire des wahhabites : fort d’un trésor de guerre d’un demi-milliard de dollars – fruit d’une quinzaine de puits de pétrole – et d’un territoire presque aussi grand que celui du Royaume-Uni, le calife wahhabite a pu assujettir tout un peuple à la doctrine aussi dangereuse que néfaste de son père spirituel, Mohammed ben Abdelwahhab : l’éducation de la jeunesse du califat n’a point été négligée : elle apprend désormais tantôt le maniement de la kalachnikov, tantôt les préceptes du salafisme révolutionnaire ; l’art et la musique, diaboliques par essence, ont été proscrits ; et surtout, la Charia a été très strictement mise en place : des décapitations, des crucifixions et des lapidations d’infidèles et d’apostats ont lieu régulièrement sur la place publique : rien qu’au mois d’octobre, un garçonnet de onze ans, voleur du dimanche, a vu sa main coupée, tandis que des «  apostats » ont été décapités ; une brigade des mœurs dirigée par des femmes, la brigade Al-Khansaa, a été mise en place : copie féminine de la police religieuse d’Arabie Saoudite, elle distribue d’improbables châtiments aux femmes qui auraient le malheur de ne pas respecter scrupuleusement la Charia – porter du maquillage, notamment, est un crime qui, à Raqqa comme à Mossoul, peut vous valoir des coups de fouet.

C’est donc un fort bon élève de Mohammed ben Abdelwahhab que cet Abu Bakr Al-Baghdadi ; c’est un Salaf qui ne fait point de compromis ; c’est un wahhabite exemplaire. Plus exemplaire que les Saoud car peu lui chaut de paraître infréquentable aux yeux de l’Occident. La Légion d’honneur et le palais de l’Élysée, c’est l’apanage du royaume wahhabite saoudien. Le wahhabite de Mossoul, lui, préfère couper des têtes en toute quiétude – jusqu’à la chute de son bastion irakien, du moins, car la bataille de Mossoul bat son plein...
Qu’on l’appelle Daesh ou État islamique importe peu. Ce qui devrait retenir notre attention est qu’il se consolide et se renforce en dépit de ses handicaps et de ses contradictions.

Cette entité est entrée dans sa deuxième année, et tout indique qu’il s’agit bien d’un État qui contrôle un territoire de 300 000 km² et plusieurs villes importantes ; « administre » une population évaluée à plus de 6 millions de personnes ; dispose d’une armée de quelque 100 000 hommes (et femmes), d’une « police islamique » et d’un budget annuel de plusieurs millions de dollars.

Il fonctionne selon des règles et des normes qui révulsent mais qu’il parvient à faire appliquer. Dans le numéro d’avril-mai de La Revue, l’islamologue Abdelmajid Charfi le définit comme une organisation terroriste « à la jonction de la pensée et de la pratique de deux sectes sunnites : le wahhabisme, né au Najd, en Arabie, au XVIIIe siècle, et l’islam politique de la secte des Frères musulmans, créée en Égypte en 1928. Daesh prône un islam rétrograde, sectaire, violent, intolérant, misogyne, littéraliste et formaliste, qui partage certes avec l’islam vécu par 1,5 milliard de musulmans certaines croyances, mais ce qui l’en sépare est infiniment plus important que ce qui l’en rapproche.

Si son action se réfère au jihad, elle le pervertit de manière éhontée et témoigne d’une ignorance phénoménale de ses significations. Personne n’est en mesure de dire si cette nouvelle religion a des chances ou non de perdurer. Pour le moment, elle est au service de conflits politiques, géostratégiques et financiers qui la dépassent ».

Abou Bakr al-Baghdadi, qu’on surnomme « shabah » (« le fantôme ») parce qu’on ne le voit guère, préside aux destinées de cette organisation dont les fondements, l’orientation et les limites sont ceux décrits par le professeur Abdelmajid Charfi. Ses contradictions et son archaïsme la vouent à l’échec, et elle a déjà coalisé contre elle trop de forces pour ne pas finir isolée et détruite.

Mais « l’État islamique » vient de résister à plusieurs milliers de frappes américaines et à tous les assauts. Il a montré qu’il sait éviter le combat frontal lorsque le rapport des forces lui est défavorable. Au lieu de se résorber, le cancer qu’il constitue a métastasé : n’a-t-il pas, en moins d’un an, franchi les frontières du Moyen-Orient pour apparaître en Afrique, au nord comme au sud du Sahara ? N’est-il pas plus menaçant en 2015 qu’il ne l’était en 2014 ?
Nous avons jusqu’ici commis l’erreur de le sous-estimer, et l’on voit se développer en ce moment l’illusion opposée : impressionnés par ses récents succès, par sa cruauté sans limite et par ses étonnantes facultés de résistance, certains sont tentés de conclure un peu vite que l’attrait qu’il exerce sur les jeunes du monde entier peut lui ouvrir les portes de la victoire. Abou Bakr al-Baghdadi a vingt ans de moins qu’Ayman al-Zawahiri, successeur de Ben Laden à la tête d’Al-Qaïda. Il est irakien alors que les deux dirigeants d’Al-Qaïda étaient l’un saoudien, l’autre égyptien.

Nous avons donc affaire à une nouvelle génération d’islamistes arabes, en rupture avec leurs régimes ; elle n’a ni la même origine ni le même passé que la précédente, mais a opté, comme elle, pour le terrorisme et la lutte armée. Dirigé par des Irakiens sanguinaires et à la cruauté sans limite, « l’État islamique » est entré en lice il y a un an pour remplacer Al-Qaïda, corriger ses erreurs, pallier ses faiblesses et aller encore plus loin.

Baghdadi appelle à la disparition d’Al-Qaïda et veut tout ce qu’elle a refusé : un territoire, un drapeau, une armée, une police islamique ; il veut surtout la guerre entre les sunnites irako-syriens de Daech et les chiites d’Iran ou du Hezbollah libanais.Concernant les armes qu’utilisent les jihadistes dans leurs actions de guérilla et de terrorisme, en Irak, dès juillet 2012, il n’y a pas de mystère. Elles appartenaient substantiellement aux groupes insurgés qui vont donner naissance à l’Etat islamique en Irak (EII) en 2006, avant que les forces américano-irakiennes ne reprennent temporairement le contrôle de la province d’An-Anbar à partir de 2008. La guerre civile en Syrie offrira de nouvelles perspectives aux islamistes de l’EII. Début 2013, le groupe (qui devient Etat Islamique en Irak et au Levant en avril) envoie quelques-uns de ses combattants les plus expérimentés dans le pays voisin où règne le chaos. Là, ils tissent des liens, plus ou moins aisément – avec d’autres entités islamistes.

Cette guerre leur donne l’opportunité de se développer, d’acquérir de nouveaux matériels pris aux gouvernementaux syriens : fusils d’assaut Kalachnikov dans de nombreuses variantes, fusils de précision SVD Dragunov, copies iraniennes de fusils de précision lourds Steyr HS 50 (12,7 mm), fusils-mitrailleurs RPK et RPD, mitrailleuses PKM, lance-roquettes antichars RPG-7, RPG-22, et RPG-26, des missiles antichars AT-3 Sagger ou AT-4 Spigot avec lesquels les jihadistes harcèlent à distance les camps syriens, détruisant blindés et retranchements, parfois même des avions au sol.

Ils dénichent également une flopée de mitrailleuses lourdes, souvent montées sur des pick-ups : DShKM de 12,7 mm ; ZPU-1, ZPU-2 et ZPU-4 de 14,5 mm ; voire des canons automatiques S60 très prisés. Pris en grand nombre sur les bases aériennes et les positions gouvernementales, ils peuvent être installés à l’arrière de camions. Leur projectile de 57 mm est en mesure de détruire les blindés adverses (BRDM, BMP-1 et BMP-2), voire même d’endommager gravement des T-55 à l’arrière ou sur les flancs. L’obus vient également à bout des retranchements bien plus aisément que les ZU-23-2… Les jihadistes récupèrent aussi des mortiers de 82 mm et de 120 mm, en plus des modèles artisanaux, de calibres variés, qu’ils fabriquent dans des ateliers. Avec ceux-ci, ils font pleuvoir des "marmites" explosives – à l’efficacité aléatoire – sur les troupes de Damas et de ses alliés.

Grâce aux contacts qu’ils nouent en Syrie, les jihadistes de l’EIIL peuvent aussi récolter des armes. Ainsi, des pays du Golfe persique (notamment le Qatar) sont suspectés de financer et d’acheminer (parfois même directement, avec les C17 de leur force aérienne) des armes. Celles-ci transitent via la Turquie et possiblement la Jordanie. Elles sont achetées en Libye, ainsi que dans d’autres pays de l’Est, en Croatie, ou encore d’origine chinoise. Début 2014, l’aide des pays du Golfe à l’organisation de Bagdadi cesse. Peu importe : l’EIIL est en mesure de les payer un bon prix à d’autres groupes qui se battent eux aussi en Syrie. Par ces biais, les jihadistes acquièrent de versatiles lance-roquettes antichars M79 Osa (croates), peut-être quelques missiles antichars HJ-8 (chinois) ainsi que des SATCP FN-6 (chinois – que les rebelles syriens considèrent comme médiocres), mais aussi – évidemment – des armes légères, des lunettes de vision nocturne, des moyens radios performants.

Ici se pose la question de l’aide étrangère à propos des armes de l’EI. Il est vrai que les jihadistes qui se battent en Syrie bénéficient d’une aide non négligeable. Toutefois, il est crucial de tordre le cou à certaines assertions. Ces dernières nuisent à une vision d’ensemble des crises qui se juxtaposent en Syrie et en Irak, peut-être bientôt en Turquie. En premier lieu, l’EI ne bénéficie que très secondairement de ladite aide : l’Occident privilégie les groupes modérés qui s’efforcent de contrôler – certes, très passablement – les équipements qu’ils perçoivent. Les pays du Golfe, eux, donnent la priorité à l’agglomérat fragile du Front islamique et à Al-Nosra. En effet, l’EI est perçu avec méfiance par leurs services de renseignement. En second lieu, même si les quantités reçues aident significativement les rebelles – toutes tendances confondues – il ne faut pas perdre de vue que les équipements capturés aux forces gouvernementales syriennes et irakiennes constituent le gros de leur arsenal, leurs sources principales d’approvisionnement.

Cela vaut pour les armes légères, individuelles et collectives, pour les munitions, et plus encore pour les armes lourdes. Pléthore de systèmes d’armes bricolés par les insurgés le sont à partir de matériaux faciles à glaner : tubes et bonbonnes de gaz, d’oxygène, explosifs industriels (BTP) ou retirés de la multitude de bombes et d’obus non-explosés sur le champ de bataille (qui servent aussi à la conception des engins explosifs improvisés – EEI ­, autre arme de prédilection des jihadistes). Avec cet attirail, ils confectionnent des "lance-patates" géants (parfois aussi dangereux pour leurs utilisateurs que pour leurs cibles). Les mitrailleuses NSVT sont ôtées des chars ennemis détruits, puis fixées à des affûts de fortune sur 4×4. Idem pour les KPV qui sont prélevées sur des BRDM-2 de la police ou de l’armée, des BTR-60 et BTR-70 en panne sur les bases d’Assad…

L’on évoque fréquemment des missiles antichars Milan ; arme emblématique de ce qui serait l’aide française aux jihadistes. Des livraisons en Libye en 2010-2011 à l’initiative de pays du Golfe puis leur transfert en Syrie est plus que probable (n’oublions pas, toutefois, que 100 postes de tir ont été commandés en 2007 par Kadhafi et livrés à partir de 2008, pas 2010). Cependant, au regard de leur utilisation très rare en Syrie, au regard de celle autrement plus importante des missiles AT-3 Sagger et AT-4 Fagot pris dans les stocks énormes des bases syriennes capturées, l’on peut affirmer que les Milan ne représentent qu’un pourcentage anecdotique de ce dont disposent l’ensemble des rebelles syriens en général et des jihadistes en particulier. Ce contrairement à ce que martèle à l’envi l’extrême-droite française. Autre point à considérer : nombre de Milan que détiennent l’insurrection on été prélevés… dans les stocks d’Assad ! En effet, 4 400 missiles et 200 postes de tirs ont été achetés par le régime d’Hafez el-Assad en 1977, livrés entre 1978 et 1979. Tous n’ont pas été tirés contre les Israéliens en 1982, il en reste encore beaucoup, plus ou moins opérationnels.

Dans leur guerre rhétorique avec l’Ouest (à la fois en raison du soutien agressif de Moscou en faveur du dictateur Bachar el-Assad et à la fois en raison des virulents antagonismes à propos de l’Ukraine), les médias russes n’hésitent pas à citer des "sources diplomatiques" nationales qui accusent l’Otan de livrer des armes lourdes à l’EI ! L’organisation terroriste aurait ainsi commandé en 2013, des chars de combat roumains, des véhicules blindés de combat d’infanterie à l’Ukraine, des munitions à la Bulgarie. Sans surprise, ces pays appartiennent à l’Otan ou souhaiteraient y adhérer (Ukraine)… Autant dire qu’il s’agit de bobards stupides : ni chars roumains, ni véhicules blindés ukrainiens alignés par l’EI.

L’on ne peut donc sérieusement alléguer que la crise actuelle en Irak découle d’envois d’armes à des groupes insurgés en Syrie. Le raccourci est aussi simpliste que faux. Les vraies origines remontent à 1979, avec la révolution iranienne et l’invasion soviétique de l’Afghanistan. En Syrie et les insurgés (modérés, islamistes, jihadistes…) n’ont pas attendus d’être (modestement) aidés pour se doter des moyens nécessaires à leurs actions de guérilla puis à leurs opérations conventionnelles. Ils ont agi à l’image de ce que font tous les combattants de ce type depuis plus de deux mille ans : s’équiper sur la dépouille de leurs adversaires.

Ironiquement, si l’attention se focalise sur les armes, ce sont d’autres équipements qui ont sensiblement augmenté l’efficacité des rebelles : les systèmes de communication cryptés qui leur permettent de planifier leurs opérations et de les exécuter parfaitement, les systèmes de vision nocturne, les lunettes de visée pour différents modèles d’armes, le tout conjugué avec une expérience qu’engrangent les groupes les plus "performants".

Daech s’adresse, via les réseaux sociaux et l’internet, dont il a acquis la maîtrise, aux jeunes du monde entier, garçons et filles, parmi lesquels son organisation recrute à tout va. Les meilleurs connaisseurs estiment que 30 000 combattants sur les 100 000 que comptent les armées de « l’État islamique » ne sont ni irakiens ni syriens.
Des milliers de Français, dont des binationaux, de Belges, de Britanniques et même d’Australiens complètent cette étrange légion internationale où les femmes sont nombreuses...

Les Libyens seraient les plus nombreux (21 %), devant les Tunisiens et les Saoudiens (16 %). Viendraient ensuite les Jordaniens, les Égyptiens (10 % chacun) et les Turcs, au nombre de 2 000. Des milliers de Français, dont des binationaux, de Belges, de Britanniques et même d’Australiens complètent cette étrange légion internationale où les femmes sont nombreuses et très motivées.

L’État islamique a déjà modifié la carte du Moyen-Orient, et nul ne sait ce qu’il faut faire pour le déloger des territoires qu’il a conquis. Le général américain Michael Hayden le dit en termes crus : « Regardons la vérité en face : l’Irak n’existe plus, la Syrie non plus. Le Liban est presque défait, la Libye probablement aussi. La région va rester en état d’instabilité pendant les vingt ou trente prochaines années. Voyez-vous une armée irakienne en train de reprendre la province d’Anbar ? Pas moi ! Voyez-vous une armée irakienne capable de reprendre Mossoul ? Cela ne se produira pas. Quant à la Syrie, imaginez-vous un futur dans lequel elle pourrait être remise d’aplomb ? Il y a peut-être un siège syrien et irakien à l’ONU, mais ces pays ont disparu… »

Que fera l’État islamique dans sa deuxième année, lorsqu’il sortira de la position défensive qu’il a adoptée ? Ses prochains objectifs sont-ils au Moyen-Orient ? Ou bien portera-t-il le fer en Afrique ? Est-il exclu que les islamistes irakiens qui le dirigent s’attaquent à l’Arabie saoudite ? S’il tentait de déloger les Saoud des Lieux saints de l’islam pour faire son entrée à La Mecque, le « calife » Ibrahim concrétiserait le rêve de Saddam Hussein et serait dans la logique de la fonction qu’il s’est attribuée.

al-Baghdadi, successeur spirituel de Saddam Hussein ?

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