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Publié par Bob Woodward

Yahya Jammeh, un démocrate méconnu ?

C’est la surprise, la stupéfaction en Gambie. Alors que l’on donnait l’élection présidentielle jouée d’avance, le candidat de l’opposition a finalement remporté le scrutin. Il devance le président sortant, Yahya Jammeh au pouvoir depuis 22 ans. Une annonce célébrée par la population dans la capitale, à Banjul.
Dans un pays où l'on s'imagine tous les fantasmes d'un dictateur. Est ce possible de croire à la réalité des urnes pour faire partir le Fama (le Souverain ou roi en pays manding, nrdl), craint de tous ses sujets? Oui, le président Yahya Jammeh l'a fait. Il a écouté la voix des urnes et face à laquelle il s’est plié sans rechigner.
« Adama Barrow est élu président de la République », selon le président de la Commission électorale en Gambie. Une annonce surprise intervenue dans l’après-midi ce vendredi. L’opposant, candidat de la coalition de sept partis d’opposition, totalise 263 515 voix contre 212 099 pour Yahya Jammeh et 102 969 pour le troisième candidat Kandeh Mamma. Adama Barrow remporte 45,54% des suffrages, selon des résultats officiels.

C’est donc une défaite historique pour Yahya Jammeh, avec 36,6% des voix, au pouvoir depuis 1994 dont on attend une allocution dans la journée. Il devrait reconnaître les résultats, selon le président de la Commission électorale. C’est en tous les cas un séisme politique pour le pays et une issue totalement inatendue pour cette élection que l’on disait jouée d’avance. Des scènes de liesse ont d'ailleurs suivi l'annonce des résultats notamment dans la capitale Banjul.Dans une allocution télévisée, le chef de l'État déchu a souhaité «le meilleur» aux Gambiens, et a téléphoné à son rival, devant les caméras, pour le féliciter. «Il est vraiment exceptionnel que quelqu'un qui a dirigé le pays aussi longtemps ait accepté sa défaite», a assuré pour sa part le chef de la commission électorale. «On s'attendait à tout, mais vraiment pas à ça!», renchérit un diplomate encore interloqué.

Ce n'est pas la défaite qui surprend, tant les habitants de ce petit pays anglophone enclavé dans le Sénégal étaient las de la misère, de la brutalité du régime, au point que 500 000, sur deux millions, avaient choisi de partir, grossissant les bataillons de migrants flottant sur la Méditerranée. C'est précisément parce que la Gambie passait pour un état à fuir, une dictature de la plus belle eau, que nul n'envisageait ce scénario.

Jusqu'à vendredi, Yahya Jammeh semblait plus proche de Idi Amin Dada ou de Mobutu que d'un démocrate bon aloi, prêt à céder aux volontés de son peuple. Tous les signaux d'un coup de force électoral, comme au Congo ou au Gabon, avaient été lancés: la campagne avait été violente, internet et les SMS coupés, et le pouvoir avait annoncé qu'il ne tolérerait aucune contestation des résultats…

Déjà, Amnesty International dénonçait des mesures qui «dissipent l'illusion de liberté apparue pendant les deux semaines de campagne électorale». On redoutait l'habituelle répression, dans laquelle Yahya Jammeh excellait. «Dans ce pays, nous n'autorisons pas les manifestations», avait martelé le président, avec sa brusquerie coutumière.
Jammeh était non seulement un dictateur, mais un dictateur aussi assumé que fantasque. Une sorte de caricature. «Je serai président aussi longtemps que Dieu et mon peuple le voudront», affirmait-il il y a quelques mois dans une interview à Jeune Afrique, avant de menacer ses détracteurs: «Ban Ki-moon et Amnesty International peuvent aller en enfer!».
Ce verbe haut, le président, qui exigeait d'être appelé «Son Excellence Cheikh Professeur El Hadj Docteur», en avait sa spécialité depuis que, jeune lieutenant de 29 ans, il s'était emparé en 1994 du pouvoir par un coup de force. Il avait vite troqué son uniforme pour des boubous de luxe, presque toujours blancs, et s'était peu à peu attribué toutes sortes de qualités curieuses.

Outre sa certitude d'être le meilleur président possible pour la Gambie, d'où son titre de «Babili Mansa», le Roi défiant le fleuve», il s'est dit investi de pouvoirs mystiques, de vastes connaissances «dans la médecine traditionnelle, surtout dans le traitement de l'asthme et de l'épilepsie». Il assure aussi pouvoir «guérir» la stérilité et le sida avec des plantes et des incantations. Les séances de guérison étaient télévisées. À la fin des années 2000, il avait aussi organisé une chasse aux sorcières, au sens propre, dans tout le pays.
Jammeh chassait également les sorcières de manière figurée. Les opposants, réels ou supposés, comme les journalistes étaient régulièrement arrêtés, battus. En 2014, le responsable d'un parti d'opposition était même mort en détention, suscitant de lourdes critiques internationales. «Où est le problème? Des gens qui meurent en détention ou durant des interrogatoires, c'est très commun», avait rétorqué Jammeh en juin dernier.
Atterrés, les commentateurs n'avaient même pas relevé la provocation, attendant juste la prochaine lubie du despote. Ils étaient bien certains qu'il y en aurait une. Ils avaient raison. Mais ils ne s'attendaient sûrement pas à cet improbable retrait.

« C’est unique, ce n’est jamais arrivé ailleurs avant. C’est vraiment unique que quelqu’un qui a dirigé ce pays depuis si longtemps accepte sa défaite avant même que la Commission électorale ne l’annonce. C’est vraiment, vraiment, vraiment unique. C’est incroyable », pour le président de la Commission électorale gambienne, Alieu Momar Njie. Les Gambiens comprennent soudain que le candidat de l’opposition Adama Barrow a réussi ce que personne n’avait réussi à faire depuis l’indépendance de la Gambie, en 1965 : une alternance démocratique.
Ainsi, le vainqueur a salué l’avènement d’« une nouvelle Gambie ». Un sentiment partagé par la Commission économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cédéao), l’Union africaine et l’ONU, qui se sont exprimés dans une déclaration commune et « félicitent le peuple gambien pour l’élection présidentielle pacifique, libre, juste et transparente ». Elles saluent également « Yahya Jammeh pour avoir gracieusement reconnu sa défaite et Adama Barrow pour sa victoire », selon ce texte publié par la Cédéao vendredi.
Quelques heures après sa déclaration télévisée, les Etats-Unis ont également salué le respect par Jammeh de « la volonté du peuple ». Auparavant, le porte-parole de la diplomatie américaine John Kirby avait rendu hommage aux Gambiens « pour leur engagement envers un processus démocratique pacifique et la primauté du droit ».

Yahya Jammeh, un démocrate méconnu ?

En 2003, comme il ne trouvait pas d’emploi en Gambie, l’homme alors âgé de 38 ans décide de tenter sa chance en Angleterre. A Londres, il devient agent de sécurité privé et profite de son grand gabarit pour gagner sa vie. « La vie est un cheminement, assure, philosophe, l’homme au visage rond et à l’imposante corpulence en repensant à cette période. Ce que j’ai fait en Angleterre m’a beaucoup aidé à devenir l’homme que je suis aujourd’hui, travailler quinze heures par jour forme un homme… » Il économise, trois ans durant, avant de revenir au pays monter l’entreprise aujourd’hui prospère.
C’est cet homme-là que les Gambiens ont voulu élire, un « self-made-man » pur jus, non issu du sérail politique. Né dans un village de la campagne gambienne à la veille de l’indépendance du pays, en 1965, il obtient une bourse pour étudier à la capitale, Banjul. S’ensuivront des petits boulots, puis, en 2003, donc, ce saut vers l’inconnu.
Son parcours atypique fait d’Adama Barrow un ovni politique, qui n’a rien ou presque d’un présidentiable. Ce même jeudi, alors qu’il doit aller voter à 10 heures, il répond au téléphone aux journalistes depuis son lit à 7 heures, la voix rauque et le rire facile. Un accès direct à un homme aussi simple que volontaire.
« Il dispose d’une grande capacité d’écoute, il consulte toujours les gens avant de prendre une décision », avance Fatoumata Tambajang, figure de l’opposition et de la société civile gambienne. D’où sans doute cette aptitude à décrocher son téléphone, en tous lieux et à toute heure. A l’époque de sa nomination, en août, par son parti, l’UDP (United Democratic Party – « Parti démocrate uni »), dont il est le trésorier depuis 2013, il expliquait au Monde Afrique « ne pas vouloir » de cette nomination. « Je préfère me concentrer sur mon entreprise », expliquait-il alors. Cinq mois plus tard il devient président et se dit « très excité » par les trois ans qui l’attendent à la tête du pays, à l’issue desquels il a promis d’organiser une nouvelle élection.

Ce vendredi après-midi, alors que la Commission électorale indépendante l’a déclaré vainqueur il y a quelques heures à peine, son domicile d’Old Yundum, dans la banlieue de Serrekunda, la deuxième ville du pays, est en ébullition. Des centaines de Gambiens sont venus acclamer leur président, mais seule sa famille et les proches sont présents. Lui est occupé ailleurs. « Adama, je le connais depuis des années », explique le père Bruno Toupan, un ami de la famille. Dans l’entrée du domicile, la première femme du président, Fatou Bah, s’agenouille devant l’homme d’Eglise ; celui-ci appose ses mains sur son front. « Vous voyez, c’est aussi ça, la Gambie : Barrow et sa famille sont musulmans, mais on vit tous ensemble, et sa femme vient se faire bénir par un prêtre chrétien ! »
Dans la cuisine voisine, la seconde femme du président, Sadjo Mballo, s’entretient avec l’un des gardes du corps présents. « Tu es maintenant la femme du président, tu ne dois plus prendre de photos n’importe comment ni parler à tout le monde », lui dit-il. Pas de réponse sinon un acquiescement de la tête, le poids du rang est tombé sur la famille en un instant, alors que personne à part lui ne pensait voir Barrow sortir vainqueur de ce scrutin présidentiel.
Lui se fond dans le moule facilement : dès jeudi après-midi et la fermeture des bureaux de vote, il perd sa mauvaise habitude de répondre à tout-va à son téléphone. Pis, il est désormais entouré de près de 200 gardes du corps, selon l’un d’eux. Comme une réponse aux nombreuses menaces qu’il a reçues durant la campagne, notamment de la part du clan présidentiel et de Yahya Jammeh lui-même, n’hésitant pas à s’en prendre verbalement à son adversaire. Aujourd’hui, c’est lui qui prend les commandes. Des scènes de liesse ont d'ailleurs suivi l'annonce des résultats notamment dans la capitale Banjul. L’histoire est en marche et des centaines de personnes célèbrent la victoire d’Adama Barrow avec des cris, des chants, des klaxons et des tambours. « Je ne vais pas pleurer aujourd’hui, confie un homme dans la foule. J’ai pleuré pendant 22 ans, durant tout le pouvoir de Yahya Jammeh. Aujourd’hui, je suis la personne la plus heureuse du monde ». « C’est une renaissance qui se déroule sous nos yeux, crie Lamine, 22 ans. Je n’aurais plus jamais peur, je suis libre, totalement libre ».

Si certains saluent Yahya Jammeh d’avoir, semble-t-il, reconnu sa défaite, les critiques sont vives, fortes, virulentes contre l’ex-président. Des voitures roulent sur une affiche géante de Yahya Jammeh, une affiche arrachée par la population. « Il y a eu trop de morts, notre vie était trop dure, explique Abdoulaye, un doyen. La Gambie doit revivre, nous ne voulons plus jamais de répression ». L’émotion est immense. Cette célébration, la fin du règne de Yahya Jammeh, était une chose impensable il y a encore quelques heures. La Gambie entre aujourd’hui dans la joie, la liesse, la vie, dans une nouvelle époque. C’est un jour historique et rien ne devrait pouvoir arrêter cette population qui respire pour la première fois depuis 22 ans l’air de la liberté. Les résultats sont tombés, Adama Barro remporte les élections présidentielles en Gambie. Après 22 ans de règne, en dictature, et sans partage, le président Yaya Jammeh n’est plus président. D’après des informations parvenues à Decryptnewsonline d’une ressortissante Gambienne, Yaya Jammeh aurait fuit la Gambie.

Reconnaissant sa défaite, il aurait appelé le tout nouveau président, Adama Barro, pour le féliciter. Et toujours selon notre source, la mère de Yaya Jammeh, considérée comme son gourou, est décédée, hier soir. Celle qui a toujours été au chevet de son fils pour l’assister mystiquement, n’est plus. Et comme par hasard, il perd les élections. « Il a voulu truquer les élections, mais Le Bon Dieu en a voulu autrement. Personne ne peut lutter contre la volonté divine« , lance-t-elle.

La Gambie jubile. Comme libéré du « diable », les populations manifestent de partout pour montrer leur satisfaction. Pour le moment le président sortant est introuvable.

Yahya Jammeh, un démocrate méconnu ?

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