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Publié par Bob Woodward

Turquie: les purges sont-elles à la source du terrorisme ?

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que l’identité de l’assassin de l’ambassadeur russe à Ankara, Andreï Karlov, soit dévoilée. Mevlüt Mert Altintas, un policier turc de 22 ans, a été filmé, lundi 19 décembre, en train d’ouvrir le feu sur le diplomate dans une galerie d’art de la capitale turque. Il a justifié son geste en parlant de venger le calvaire que subit actuellement Alep.
L’assassinat de l’ambassadeur russe par un policier traduit la fragilité de l’appareil sécuritaire turc.

Cet assassinat amène en tout cas à se poser de sérieuses questions. L’auteur du meurtre était un jeune policier recruté en 2014 à l’académie de police d’Izmir. La presse gouvernementale l’accuse déjà d’être un guléniste patenté [du nom de Fethullah Gülen, un imam turc exilé aux Etats-Unis qu’Ankara accuse d’avoir fomenté le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016]. Quoi qu’il en soit, cet assassinat ne peut que renforcer les doutes concernant l’administration turque et ses recrutements. Elle apparaît aussi comme une attaque d’un genre nouveau, car partie de l’intérieur même d’une instance publique.

Réputée pour sa fiabilité, l’administration turque a été bouleversée au cours des dernières années. Car les purges ne datent pas de 2016. Dès la fin 2013, elles ont commencé, en particulier, après l’affaire du 17 décembre 2013, qui avait révélé au grand jour le conflit opposant l’AKP [le parti islamiste conservateur au pouvoir] au mouvement Gülen. En 2014, on disait déjà qu’il n’y avait jamais eu autant de purges dans le pays.Selon un dernier bilan annoncé la semaine dernière par la police turque, 32.000 personnes au total ont été arrêtées, et 70.000 font l'objet d'enquêtes dans l’armée, la justice mais aussi dans l’enseignement, les médias, ainsi que dans différentes administrations. LCI vous donne un aperçu de l'étendue de la purge en quelques chiffres.

Plus de 12.000 policiers ont été mis à pied en Turquie pour des liens présumés avec l'ex-prédicateur Fethullah Gülen accusé d'avoir ourdi le putsch avorté de la mi-juillet, a annoncé la police mardi. Sur 12.801 policiers mis à pied, 2.523 sont des gradés, a précisé la police dans un communiqué. La force de police en Turquie compte quelque 270.000 hommes et femmes.

Selon le dernier bilan connu, près de 32.200 fonctionnaires sur les 3 millions que compte l'Etat turc  ont été suspendus ou démis de leurs fonctions. L'administration de l'Education nationale du pays est la plus affectée par la purge. En tout, 15.200 enseignants ont été suspendus, 21.000 personnes travaillant dans l'éducation privée ont perdu leur licence et les 1.577 doyens des universités publiques et privées ont été mis à pied. Enfin, 1043 écoles privées, 15 universités et 35 centres hospitaliers ont été fermés.
45 journaux et 17 chaînes de télévision fermées

Dans un entretien avec la chaîne France 24 datant de la fin juillet, le président turc avait prévenu les médias locaux. Si "les médias soutiennent le coup d'Etat, qu'il s'agisse de médias audiovisuels ou autres, ils en paieront le prix. C'est dans les lois, c'est dans le droit, les médias sont dans l'obligation de (respecter) la loi", avait-il ainsi averti.

Mercredi 27 juillet, les autorités du pays avaient donc annoncé qu'ils avaient ordonné la fermeture de 45 journaux et de 16 chaînes de télévision. Trois agences de presse, 23 stations de radio, 15 magazines et 29 maisons d’édition ont également été fermés, tandis que 47 mandats d’arrêt avaient été délivrés à l’encontre de journalistes. Lundi 25 juillet, son avertissement avait déjà été mis à exécution, 42 journalistes ayant en effet été visés par un mandat d'arrêt.

Par ailleurs, le 19 juillet, le régulateur turc des médias audiovisuels avait déjà retiré leur licence à 24 chaînes de télévision et radios soupçonnées de soutenir le réseau de Fethullah Gülen, tandis que 34 journalistes avaient été privés de leur carte de presse. Ce mardi,  la police a investi le siège d'une des principales chaînes de télévision pro-kurdes et fait cesser sa diffusion. La chaîne IMCTV, fondée en 2011, s'était vu notifier fin septembre une décision de justice annonçant sa fermeture, décidée dans l'enquête sur la tentative de putsch du 15 juillet.

Un Etat dans lequel il y a une telle épuration, ça casse l’esprit de corps, le professionnalisme et les traditions, qui ont longtemps caractérisé l’Etat turc et son administration. Avec ces purges, l’administration n’est plus en état de fonctionner, y compris dans l’aviation militaire qui a joué un rôle important lors de la tentative de coup d’Etat. Pour pallier les besoins, le gouvernement a même proposé de recruter des pilotes de la compagnie aérienne Turkish Airlines.

Cette attaque est aussi assez spectaculaire et inquiétante car elle s’est produite à Ankara, au cœur du quartier des ambassades, qui est ultra-sécurisé, et c’est la fonction de policier du tueur qui lui a permis de passer les barrages.

Le parti kémaliste [principal parti d’opposition] a notamment plusieurs fois posé la question des recrutements hâtifs, pour faire face à de subites pénuries de personnels. Il y a tellement eu de limogeages que l’administration avait, si je puis dire, le couteau sous la gorge. On n’a pas beaucoup parlé de la police. Mais dans l’enseignement, par exemple, l’administration a quand même dû réintégrer des professeurs limogés après le coup d’Etat. Dans le secteur de la justice, il y a eu cet été 3 000 juges recrutés, ce qui a relancé le débat : sur quels critères ont-ils été sélectionnés ? Avaient-ils les compétences requises ? Ce qu’aujourd’hui on peut craindre, c’est qu’il y ait dans la police turque d’autres Mevlüt Mert Altintas.

Turquie: les purges sont-elles à la source du terrorisme ?

A la différence de l’armée, l’institution policière ne fait pas partie de l’establishment national séculier et laïc. Elle a été pénétrée très tôt par des tendances multiples. Dans les années 1970, le leader du parti islamiste Necmettin Erbakan a peuplé la police de gens pas toujours recommandables. Dans les années 1990, il y a aussi eu le scandale Susurluk, qui commence par un accident de voiture. Parmi les victimes, il y a un mafieux des Loups gris [un groupe ultranationaliste], un député proche du pouvoir et un chef des gardes de village, une milice kurde pro-gouvernementale. Cette affaire va mettre au jour les liens que ces personnes entretenaient avec la police. Mehmet Agar, ancien chef de la police et ancien ministre de l’intérieur, sera d’ailleurs condamné en 2011. L'affaire de Susurluk (Susurluk skandalı en turc) a eu lieu le 3 novembre 1996 à Susurluk, petite ville située dans la province de Balıkesir. Un accident de voiture met fortuitement au jour les liens étroits entretenus à l'époque entre politique, police et mafia d'extrême droite turque : les victimes sont un député proche du pouvoir, un chef des gardes de village, milice kurde pro-gouvernementale chargée de combattre les rebelles du PKK, et un chef mafieux notoire, Abdullah Çatlı, dirigeant de l'organisation ultranationaliste des Loups Gris. Cette affaire donne lieu à une vive controverse dans l'opinion et au Parlement : pendant des semaines, des citoyens éteignent la lumière une minute par nuit pour réclamer la "lumière" sur cette affaire. Le ministre de l'Intérieur Mehmet Ağar doit démissionner mais, protégé par son immunité parlementaire, il ne sera inculpé qu'en 2007 ; il sera condamné à cinq ans de prison en septembre 2011 mais libéré sur parole en 2013. Très vite l’accident de Susurluk devient une affaire d’État, car il montre les liens courants que la police, les foyers d’activistes d’extrême-droite, les milieux mafieux et la classe politique turque au pouvoir entretiennent pour mener à bien certaines activités occultes (éliminations d’opposants politiques, lutte contre les rebelles kurdes…).

Largement relatée par les médias, l’affaire de Susurluk provoque aussi rapidement une vive réaction dans l’opinion publique turque. Tous les soirs (à 21 heures), pendant plusieurs semaines, la population des grandes villes éteint massivement la lumière pour manifester par une minute d’obscurité son désir de pouvoir faire la clarté pour l’éternité ! Le principal initiateur de cette opération est Ergin Cinmen, qui est actuellement l’avocat de la famille de Hrant Dink. Cette protestation spectaculaire apparaît alors comme la première manifestation d’envergure de la société civile en Turquie. C’est aussi à cette époque que l’expression « Etat profond » commence à être couramment utilisée pour désigner cette collusion occulte d’activistes issus de l’armée, de la police, de la haute administration, de partis nationalistes de droite et de gauche, voire de milieux mafieux agissant en marge des institutions officielles, mais le plus souvent avec l’accord tacite de certaines d’entre elles.

Contrairement à la police, chaque année, l’armée virait de ses académies des tas de gens suspects du point de vue religieux, même si c’est vrai que cela n’a pas empêché que l’on y découvre des éléments gulénistes. Mais avant le coup d’Etat, l’armée constituait un véritable Etat dans l’Etat. Dans les années 1980, les militaires vivaient même dans des quartiers à part afin d’instaurer une étanchéité plus forte avec le reste de la population. Les jeunes cadets faisaient toute leur carrière dans l’armée, ils étaient étroitement sélectionnés et partageaient l’idéologie laïque, ce qui n’était pas le cas de la police.

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