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Publié par Bob Woodward

Qui finance réellement Daech ?

Cela a été l’une des histoires de l’année 2016. L’Etat Islamique tirerait une grande partie de ses revenus de la production et de la vente de pétrole via des réseaux de contrebande. Et nous avons peut-être même acheté sans le savoir ce pétrole. Il s’agit en fait plus d’une légende que d’une réalité explique l’expert Luay al-Khatteeb dans la revue petroleum-economist et dans le Huffington Post. L’essentiel du financement de Daech lui vient de généreux donateurs étrangers.

Pour les médias du monde entier, l’Etat islamique récupère depuis des années de vastes sommes d’argent en vendant du pétrole, en utilisant un réseau ingénieux de raffineries artisanales et même en exportant une partie de sa production. «Une histoire qui colle assez bien avec l’image de Mad Max d’un monde mauvais et post-apocalyptique du groupe terroriste», écrit Luay al-Khatteeb. Il ajoute que de pseudo révélations et théories du complot ont vite donné encore une autre dimension à cette histoire comme celles venues de Russie et annonçant que pas moins de 12.000 camions transportaient le pétrole vers la Turquie.

Le problème, c’est que ces histoires n’ont aucun fondement. Le ministre du pétrole de Daech, Abou Sayyaf, abattu par un commando américain en mai 2015, avait beau méticuleusement enregistrer la distribution pour 2 millions de dollars de pétrole par jour, c’était techniquement impossible.

Luay al-Khatteeb explique que l’Etat islamique a brièvement contrôlé au milieu de l’année 2014 une production théorique potentielle de 45.000 barils par jour qui a été ramenée à 25.000 au début de l’année 2015. Le problème, c’est que ce pétrole est de mauvaise qualité et ne peut pas être commercialisé ou à des prix très faibles.

    «Les champs syriens de Al Omar, Al Tanak et Al Ward étaient gérés par Shell avant la guerre. Ils contenaient 40% d’eau… Transformer ce pétrole en brut raffinable avec des processus de dégazage et de séparation du souffre, de l’eau et de la salinité n’est pas facile du tout. Des producteurs de nombreux pays développés n’ont pas la capacité de le faire…».

    «En Irak, le champ de Qaiyara contrôlé par Daech contient comme d’autres champs en Syrie un pétrole très lourd, presque impossible à raffiner pour en faire de l’essence. On m’a dit, et c’est une source fiable, que le pétrole lourd de Qayyara se vendait localement autour de 4 dollars le baril.»

Daech n’a pas non plus les capacités techniques pour augmenter la production de pétrole comme l’utilisation de l’injection d’eau. «Cela signifie que la production doit avoir du mal à approcher 20.000 barils par jour». Cela rend impossible des revenus de 2 millions de dollars par jour. Il faudrait que la production soit beaucoup plus importante (au moins 40.000 barils par jour) et les prix très élevés (50 dollars par baril).

«En dépit des affirmations, le pétrole n’a jamais été un élément clé pour l’Etat islamique. Son prédécesseur, l’Etat islamique en Irak a créé le chaos pendant près d’une décennie sans avoir le moindre puit. Même avant l’opération contre Abou Sayyaf, il aurait dû être clair que tout cela était exagéré.» Sauf si c'est une façon de dissimuler les vraies sources de financement du groupe terroriste.

Car les taxes ne sont pas non plus suffisantes pour permettre à sa machine de guerre de continuer à fonctionner. L’économie dans les zones contrôlées par Daech s’est effondrée et les revenus mensuels par habitants sont parmi les plus faibles au monde. L’appropriation des biens des personnes tuées et expulsées et le trafic d’objets d’art ne suffisent pas non plus à payer des dizaines de milliers de combattants et à leur assurer une logistique suffisante.

«L’argent doit bien venir de quelque part… Tant que la communauté internationale ne se préoccupera pas de couper la source de financement du terrorisme international, au lieu de répandre des exagérations sur les capacités pétrolières et l’indépendance financière de Daech, elle ne serra pas capable de le vaincre». La pensée Takfirie est liée directement à la pensée wahhabite des Saoudiens. Uniquement.
C’est pour cela que nous disons que les pays du Golfe sont impliqués dans l’effusion de sang syrien. Parce que ce sont eux qui ont fourni les bases de ce courant qui traite les autres musulmans de mécréants. Ce qui les autorise par conséquent à décapiter les autres.

La pensée de Daech, c’est aussi la pensée wahhabite, car couper les mains, les bras et les têtes au sabre, c’est une tradition wahhabite d’Arabie saoudite.

Ces groupes (ndrl : Daech et Takfir wal Hijra) sont sur la liste des organisations terroristes, et il y a des Etats qui les financent. Aujourd’hui, ce n’est plus un secret pour personne que la Turquie finance Daech et facilite le passage de ces membres en Syrie. Et ce n’est plus un secret pour personne non plus que le Qatar et l’Arabie Saoudite financent le Front Al Nosra. Ils financent les entraînement et l’armement.Comme tous les autres groupes militants qui combattent en Syrie, l’Etat islamique a d’abord pu compter sur l’argent de riches sympathisants déterminés à soutenir les Sunnites dans leur guerre contre Bachar el-Assad.

La plupart de ces fonds proviennent des pays du Golfe, où des donateurs acheminent des millions vers la frontière turco-syrienne, à destination des combattants islamistes. Les gouvernements de l’Arabie saoudite, du Qatar et du Koweït ont également financé en secret les groupes radicaux sunnites qui combattent el-Assad.

Michael Stephens, directeur du Royal United Services Institute, au Qatar, a récemment déclaré à la BBC qu’à la différence des donateurs qui financent directement l’Etat islamique, les Etats du Golfe soutiennent d’autres groupes, comme le front al-Nosra, Liwa al-Tawhid, Ahrar al-Sham et Jaish al-Isla. Cependant, des militants de ces groupes armés se sont alliés à l’Etat islamique ces derniers mois, et certains ont même rejoint l’organisation — ce qui signifie que l’argent des pays du Golfe parvient indirectement à l’Etat islamique. Pourtant, Stephens a ajouté que ces donations ne représentaient plus qu’un pourcentage infime du financement de l’organisation terroriste. Les fonds proviennent en priorité des impôts auxquels sont soumises les populations des territoires sous contrôle de l’Etat islamique...

Qui finance réellement Daech ?

Daech, l’organisation Etat islamique, a prospéré au milieu du désert, sur le front trouble de la guerre par procuration que se livrent les deux puissances du Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie saoudite, depuis que l’Irak est passé dans l’orbe de Téhéran.

A partir de 2010, les Saoud ainsi que d’autres grandes maisons arabes de l’or noir, ont soutenu diverses milices salafistes anti-chiites en Syrie. Les princes arabes du golfe Persique craignaient de voir se consolider l’axe chiite Téhéran-Bagdad-Damas. Ils redoutaient notamment un projet de pipeline qui aurait permis à l’Iran et à l’Irak d’exporter une partie de leur brut vers les côtes syriennes de la Méditerranée. Ce pipeline aurait court-circuité le golfe Arabo-Persique. Hégémon ultime mais chahuté de la région, les Etats-Unis ont une fois encore regardé ailleurs tandis que leurs vieux alliés saoudiens, koweïtiens et qataris finançaient et équipaient en Syrie les nouveaux surgeons d’Al-Qaida. Et puis en 2013, organisé par d’anciens cadres baasistes de l’armée de Saddam Hussein, l’Etat islamique s’est dressé dans le no man’s land à la frontière de la Syrie et de l’Irak, tel un chien enragé se retournant contre ses maîtres.

Voilà en gros pour la vision géopolitique classique des choses : anthropocentriste.

Existe-t-il un autre versant, écologique, débouchant sur le cloaque de la puissance qu’est devenu le Moyen-Orient ? Que oui.

Le cauchemar syrien a tout, je crois, pour devenir le cas d’école des crises écologiques totales qui menacent notre futur, des « tempêtes parfaites » à la fois économiques, politiques et militaires, exacerbées radicalement d’un côté par le réchauffement du climat, et de l’autre par l’épuisement des réserves fossiles d’énergie.

Le climat. De 2007 à 2010, une sécheresse sans précédent a contribué au déclenchement du conflit syrien. Cette sécheresse est sans doute une conséquence du changement climatique.

Publiée dans les Actes de l’académie des sciences américaine au mois de mars, une solide étude universitaire indique : « La preuve existe que la sécheresse de 2007-2010 a contribué au conflit en Syrie. Ce fut la pire sécheresse jamais enregistrée [en Syrie], provoquant une large dévastation des récoltes et une migration massive de familles de fermiers en direction des centres urbains. Les observations sur un siècle des tendances de précipitation, de température et de niveau des eaux, confirmées par les résultats des modèles climatiques, suggèrent fortement que le forçage anthropique a accru la probabilité de sécheresses sévères et persistantes dans la région, et rendu l’apparition d’une sécheresse de trois années d’une même gravité que celle de 2007-2010 deux à trois fois plus probable que par la seule variabilité naturelle. Nous concluons que les influences humaines sur le système climatique ont eu un impact sur l’actuel conflit syrien. »

Epuisement des nappes phréatiques, mort du bétail, envolée des prix de la nourriture, migration rapide et forcée vers les faubourgs et les bidonvilles de près de 1,5 million de personnes sur une population syrienne de 22 millions d’habitants, ayant quintuplé en l’espace de deux générations… Dans une enquête sur le « printemps arabe » et le changement climatique, intitulée « Sans eau, révolution » et publiée en 2013 par le New York Times, le célèbre journaliste américain Thomas Friedman cite une paysanne déplacée à laquelle il demande si l’insurrection de la population syrienne contre le régime de Bachar Al-Assad avait quelque chose à voir avec la sécheresse : « Evidemment. La sécheresse et le chômage ont été importants, poussant les gens vers la révolution. Quand la sécheresse est apparue, nous avons pu y faire face pendant deux années, après on a dit ‘ça suffit’. »

Le chapitre du dernier rapport du Giec consacré à la sécurité indique qu’à ce stade, il est peu probable de voir apparaître des conflits armés directs d’Etat à Etat entraînés par une concurrence sur des ressources vitales telles que l’eau, concurrence susceptible d’être accrue par le changement climatique. Jusqu’ici en effet dans pareil cas de figure, du point de vue des gouvernements étatiques, la coopération est en général apparue plus pertinente que la guerre.

Cependant, le Giec souligne qu’ « il existe un certain consensus [scientifique] autour du fait qu’un accroissement ou une diminution des régimes de pluie augmente le risque de conflit localisé violent (…) ». Œuvrant sous l’égide des Nations unies, le Giec ne mentionne à peu près jamais d’exemples politiques spécifiques. Mais il semble bien que l’enfer métastasé de la guerre civile syrienne plonge une part décisive de ses origines dans le réchauffement du climat.

Comment en serait-il autrement : la haine ne se nourrit-elle pas de la misère ?

« L’équation changement climatique => diminution des ressources => violence à grande échelle est fausse », assène cette semaine dans L’Opinion le géopolitologue Bruno Tertrais, qui ajoute : « Les conflits sahéliens montrent que les facteurs politiques et humains sont la clé lorsque l’on recherche les causes des guerres. »

Au contraire, la synthèse de la recherche que présente le Giec indique qu’une variation climatique des régimes de pluie « (…) augmente le risque de conflit localisé violent, particulièrement dans les sociétés pastorales en Afrique ».

Les situations aujourd’hui dans le Nord du Nigeria ou hier au Rwanda fournissent l’exemple d’affrontements ayant prospéré sur des tensions démographiques et foncières (lors du génocide au Rwanda en 1994, près de la moitié des terres cultivées du « pays des mille collines », alors le plus densément peuplé d’Afrique, et dont la population avait triplé en quarante ans, était implantées sur des pentes de 10 à 35 degrés, universellement considérées comme incultivables [pdf, p. 119]), tensions susceptibles d’être aggravés et démultipliés par diverses conséquences délétères du changement climatique.

Tout comme l’Afrique, le Proche et le Moyen-Orient comptent parmi les régions du globe qui devraient être le plus sévèrement affectées par les conséquences du réchauffement. La vulnérabilité des populations face aux dégradations écologiques y est déjà parvenue à un point de rupture en maints endroits, notamment autour de la poudrière du golfe Arabo-Persique.

En Iran, le lac d’Ourmia, qui fut le plus grand du pays, a été à peu près asséché en vingt ans, à cause des effets combinés du changement climatique, de recours excessifs à l’irrigation et d’un développement de barrages hydroélectriques visant à juguler la consommation de fioul et de gaz des Iraniens…Le pic pétrolier, second facteur écologique de l’effondrement syrien.

Le plafonnement puis surtout, à partir de 2003, l’effondrement brutal de la production pétrolière de la Syrie ont également eu de lourdes conséquences économiques et politiques sur le destin du régime Assad.

Cet effondrement coïncide avec l’amorce d’une politique de baisse des subventions sur l’essence et la nourriture, rendue inévitable à mesure que s’étiolait l’important flot d’or noir dont bénéficiait jusqu’alors la Syrie. En mai 2008, confrontée à un grave déficit public (en dépit d’une envolée sans précédent des cours mondiaux du baril), Damas dut imposer à une population déjà frappée par la sécheresse une réduction drastique de subventions sur les carburants qui absorbaient pas moins de 15 % du PIB syrien.

Au Yemen aussi, autre terrain de l’affrontement par procuration entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, la manne pétrolière s’est effondrée, faute de réserves suffisantes restant exploitables. Cette autre crise géologique (écologique !) a sans doute été un facteur majeur dans le délitement d’un Etat pauvre, à peu près dépourvu d’autres sources de devises.

La bombe politique à retardement du pic pétrolier est déjà amorcée dans plusieurs grands pays producteurs de brut très peuplés, dont les régimes payent jusqu’ici la paix sociale en pétrodollars. Algérie, Venezuela, Mexique et Indonésie sont autant de nations dont le déclin des sources de brut est largement amorcé, vraisemblablement de manière irrémédiable.

Un déclin similaire plus ou moins imminent menace aussi la Russie, l’Iran, le Nigeria ainsi que la Chine (entre autres).

La plupart des guerres sont peu ou prou des guerres pour les ressources, qu’il s’agisse du pan-germanisme nazi, de la Palestine, de l’annexion du Tibet ou encore, bien entendu, de l’invasion de l’Irak en 2003.

Le déclin géologique des ressources en pétrole (mais aussi en gaz naturel et en charbon, nous reviendrons prochainement sur ce dernier point) est l’autre grande crise écologique induite par notre dépendance aux énergies fossiles. Une crise directe, massive, à peu près impossible à esquiver (voyez le cas de notre mer du Nord), et bien trop complaisamment occultée par la crise climatique.

François Hollande et Ségolène Royal ont eu raison, à plus d’un titre, de souligner cette semaine que la guerre contre Daech et la conférence climatique de Paris ne sont pas sans rapports. Tandis qu’afin de lutter contre Daech, elle cherche à se rapprocher de la Russie de Poutine (et par-là plus ou moins, inévitablement, du régime Assad), la France se trouve être déjà pratiquement, de fait, l’alliée du front Al-Nosra (Al-Qaida en Syrie). Tout comme l’US Air Force, l’armée de l’air française s’abstient de bombarder Al-Nosra, concurrent djihadiste de Daech armé par la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar, nos autres alliés, eux-mêmes adversaires du régime Assad.

Piégé dans ce cloaque, l’Occident n’est sans doute pas encore parvenu au bout des conséquences de l’inconséquence de sa vieille et funeste logique stratégique étatique bornée : celle de Kissinger, celle de George Bush senior, patron de la CIA en 1976 qui, en bonne intelligence avec le gouvernement de Giscard, fit appel aux pétrodollars de la maison des Saoud pour financer les opérations noires anti-communistes du Safari Club, amassant ainsi les premiers bouts de chair morte qui allaient donner naissance à ce que cette pauvre Benazir Buttho allait appeler le « Frankenstein » de la politique occidentale au Moyen-Orient, le terrorisme djihadiste.

Sans vergogne, nous alimentons ce monstre depuis bientôt deux générations. Et c’est à peine si l’on a entendu susurrer cette année quelque objections à la vente d’avions Rafale à des potentats arabes du golfe Persique. Cocorico !, et vive la COP21.


Parmi les conducteurs de camions qui patientent durant des semaines pour charger le pétrole des puits contrôlés par Daech, certains embarquent du carburant qui ira remplir les réservoirs de l’armée de Bachar Al-Assad (selon les termes d’un probable modus vivendi entre deux camps ennemis qui semblent presque s’ignorer l’un l’autre). D’autres camions-citernes iront ravitailler les miliciens rebelles soutenus par les Occidentaux.

« Ça vous fait rire et pleurer », déclare l’un de ces miliciens. Ils récoltent aussi ce que nous continuons à semer.

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