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Publié par Bob Woodward

La Turquie, mère porteuse de Daech ?

La police turque a arrêté, mercredi, dans le cadre d’une opération sécuritaire contre l’organisation terroriste de Daech dans la province d’Adana, dans le Sud du pays, sept personnes, dont quatre étrangers, a-t-on appris de sources sécuritaires locales.

Les sources sécuritaires ont déclaré à Anadolu qu’une « unité de la lutte antiterroriste de la direction de sûreté de la province d’Adana a séquestré une maison dans un des quartiers de la zone de Seyhan dans le cadre des investigations en cours sur l’organisation de Daech ».

«L’opération sécuritaire a abouti à l’interpellation de sept suspects dont deux femmes. L’un des individus arrêtés serait un kamikaze. Ils ont tous été transférés à la direction de sûreté de la province », ont ajouté les sources.

«Les unités de police ont inspecté dans la maison en utilisant les chiens renifleurs et saisi plusieurs preuves » sans déterminer lesquelles, ont-elles poursuivi.
Le «chimiste» de l'organisation terroriste Daech, Abdulmubtalip Demir, a été également arrêté dans la province turque de Gaziantep (sud-est) et mis sous surveillance a déclaré jeudi, la préfecture de Gaziantep .

Demir coopérait avec son épouse Gamze Demir, la sœur de Yunus Durmaz, présumé responsable d'attentats en Turquie, retrouvé mort dans la même province le 19 mai.

Une poursuite a permis de localiser Talha Gunes, le «chimiste et préparateur de bombes» de Daech, dans le quartier Incilikaya du district de Sehitkamil, au centre-ville. Les équipes de lutte antiterroriste et les Forces d'élite de la police de Gaziantep ont mené une perquisition qui a permis de découvrir que Talha Gunes, Abdulmubtalip Demir et son épouse Gamze Demir, étaient en train de préparer un attentat supposé faire large écho. Les suspects ont été mis en détention après la décision du tribunal. Les agents de sécurité ont retrouvé, dans l'endroit perquisitionné, 20 kilogrammes d'explosif TNT, des gilets de kamikaze, trois grenades artisanales et un pistolet. La préfecture de Gaziantep a noté que les suspects figuraient déjà sur la liste des personnes recherchées par le ministère de l'Intérieur.

Le nom d'Abdulmubtalip Demir était inscrit sur la liste «orange» avec une somme de 600 000 livres turques (environ 200 000 dollars) pour celui qui aiderait à l'arrêter et celui de Talha Gunes sur la liste «grise» avec 300 000 livres turques (environ 100 000 dollars) à ce même effet.
Un combattant islamiste capturé par les milices kurdes a raconté dans une interview que pour des raisons de sécurité, de nombreux camps d'entraînement de Daech se trouvaient en Turquie.

En décembre 2015, Abdurrahman Abdulhadi (20 ans) a été fait prisonnier par des militaires kurdes en Syrie et placé en détention avec d'autres djihadistes dans une prison relevant des forces armées kurdes (YPG). Selon Abdulhadi, il s'est engagé dans les rangs de Daech en 2013 pour se battre contre les troupes gouvernementales syriennes. En août 2014, il a suivi un entraînement à Adana [quatrième ville la plus grande de Turquie, ndlr] au sein d'un groupe de 60 personnes. Une fois par semaine, les membres du groupe devaient suivre des cours pratiques afin de se familiariser avec le maniement de mitrailleuses, de fusils d'assaut Kalachnikov et d'autres armes à feu. "Les entraînements se déroulaient en Turquie, les chefs militaires de Daech étant persuadés que ce pays était moins exposé au danger que la Syrie. En effet, il était impossible de suivre une formation militaire en Syrie en raison des bombardements", a déclaré Abdulhadi. D'après lui, les chefs du camp d'entraînement présentaient ce dernier aux journalistes comme un camp de l'Armée syrienne libre (ASL). "Les médias écrivaient que nous recevions une formation militaire dans un camp de l'ASL, mais en réalité, toutes les 60 personnes qui s'exerçaient à manier des armes étaient membres de Daech. Ils étaient Syriens. Un grand nombre d'entre eux étaient arrivés en Turquie pour trouver du travail, mais avaient ensuite rejoint l'Etat islamique", a dit le djihadiste. Sa mission principale consistait à accueillir les Syriens désireux de se rendre en Turquie, à entretenir des contacts avec eux via internet et à les aider à gagner le camp. "La formation terminée, ils repartaient pour Urfa [sud-est de la Turquie, ndlr] et de là, pour Raqqa. Une fois à Raqqa, ils étaient envoyés dans différentes régions de la Syrie", a indiqué Abdulhadi, précisant que les armes étaient livrées à l'Etat islamique depuis l'Irak dans des camions déguisés en convois humanitaires. Les armes lourdes provenaient d'el-Sheddadi (Syrie). Abdulhadi affirme regretter d'avoir rejoint Daech. "Ce que j'ai lu au sujet de l'Etat islamique et ce qui j'ai vu de mes propres yeux sont des choses différentes", a-t-il conclu.

En Afghanistan, les talibans avaient le soutien caché du Pakistan; en Syrie et en Irak, Daech avait celui de la Turquie. Dans les deux cas, l’un des principaux alliés des coalitions constituées pour combattre les islamistes joue et jouait un double jeu. La preuve du jeu trouble mené par Ankara a été apportée il y a plusieurs mois lors du fameux raid mené par les forces spéciales américaines contre Abou Sayyaf en Syrie en mai.
Abou Sayyaf, qui a été tué lors du raid, était l’un des principaux dirigeants de l’État islamique et en quelque sorte son ministre des Finances. Les documents trouvés lors de l’opération montrent clairement qu’il était en relation directe avec des officiels turcs, explique le Guardian. Abou Sayyaf avait notamment la responsabilité de la vente pour Daech sur le marché noir de pétrole et du gaz, ce qui représentait des revenus pouvant atteindre 10 millions de dollars par jour.
Les documents et disques durs informatiques saisis lors du raid révèlent de façon «très claire» et «indéniable» les liens existant entre la Turquie et Daech et cela pourrait avoir de profondes conséquences sur les relations entre Ankara et ses alliés occidentaux. Cela explique sans doute la décision prise finalement par la Turquie de lancer des attaques contre Daech même si son intervention militaire est avant tout dirigée contre les Kurdes… qui luttent contre Daech. «Les Turcs n’ont pas changé d’état d’esprit, c’est simplement une réaction aux pressions des Américains et des autres», explique un diplomate au Guardian.

La Turquie, mère porteuse de Daech ?

Membre de l’Otan, la Turquie est accusée depuis longtemps par les experts, les Kurdes et même le vice-président américain Joe Biden, dans ce qui était considéré alors comme une gaffe diplomatique, de ne rien faire pour empêcher l’approvisionnement en armes et en combattant volontaires de Daech à travers sa frontière syrienne.
Mais la complicité et la collaboration a atteint des niveaux bien plus importants qu’imaginé auparavant. En novembre 2014, un ancien combattant de Daech expliquait que l’État islamique considérait la Turquie comme un allié:
«Les commandants de Daech nous ont dit de ne rien avoir à craindre car la coopération était totale avec les Turcs… Daech considérait l’armée turque comme son allié plus particulièrement quand il s’agissait d’attaquer les Kurdes en Syrie.»
La Turquie s’est ainsi piégée elle-même. C'est ce qu’expliquait un diplomate occidental au Wall Street Journal au début de l’année:
«La Turquie a créé un monstre et ne sait plus comment s’en débarrasser.»

Selon toute vraisemblance, Recep Tayyip Erdogan a depuis longtemps mis Daech au cœur de sa stratégie pour asseoir son pouvoir. L’opposition l’accuse même une complicité avec l’Etat islamique même si depuis le mois de juillet, l’armée turque bombarde les positions de Daech.

Il ne fait plus aucun doute qu’Erdogan a d’abord laissé faire Daech sans intervenir directement dans le conflit qui oppose les troupes de Bachar El-Assad, rebelles et djihadistes. Pour le chef de l’Etat turc, ces affrontements devaient mener à la chute du président syrien.
En 2014, Ankara n’a pas soutenu les combattants Kurdes lors des affrontements contre Daech dans la ville de Kobane. Pour les Kurdes de Turquie, la bataille de Kobane a donc mis fin au processus de paix avec Ankara. Erdogan espérait que les forces kurdes s’épuisent dans la lutte pour Kobane, renvoyant ainsi aux calendes grecques la formation d’un état kurde.
La zone frontière turque est depuis longtemps un passage important par lequel transitent sans difficulté les djihadistes allant et venant de Syrie pour rejoindre l’Europe.

Avec l’attentat de Suruc, qui a fait 32 morts, Erdogan doit revoir sa position face à Daech. Cette tuerie non revendiquée porte la signature de l’Etat islamique, selon le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. C’est le premier attentat perpétré par Daech sur le sol turc, c’est pourquoi Ankara a demandé, dans le cadre de l’Otan, le bombardement des positions djihadistes de l’EI en Syrie. La Turquie faisait déjà partie de la coalition internationale de lutte contre Daech. Mais son rôle se voulait surtout humanitaire, accueillant sur son sol les réfugiés fuyant la guerre en Syrie. Parallèlement, le président turc accusait publiquement Daech, le PKK ainsi que les services secrets syriens d’être responsables des attentats commis en Turquie.

Pour l’opposition, le revirement d’Erdogan n’est qu’une manœuvre électorale. Elle reproche au président turc d’avoir soutenu les groupes djihadistes et de leur avoir livré secrètement des armes. Quelques mois avant l’attentat de Suruc, on pouvait voir sur les réseaux sociaux une vidéo qui a suscité l’émoi. Les images montraient un convoi de camions turcs immobilisés à la frontière avec la Syrie, apparemment pour apporter de l’aide humanitaire aux populations victimes de la guerre civile. Ce sont pourtant des armes qui ont été découvertes à la douane. Parmi les personnes qui ont été arrêtées, se trouvaient des membres des services secrets turcs. Les véhicules avaient terminé leur périple sur une route contrôlée par Al-Nusra, la branche syrienne d’Al-Qaïda.

Après l’attentat d’Ankara, qui semble confirmer la piste de Daech, de nouveaux éléments ont fait leur apparition : selon l’opposition, les services secrets turcs auraient noyauté la branche turque de Daech et organisé l’attentat. Daech n’avaient jusqu’à présent ciblé que les adversaires d’Erdogan, le parti des travailleurs kurdes (PKK) mais le 26 octobre lors d’un échange de tirs entre la police turque et des membres de Daech à Diyarbakir deux policiers ont trouvé la mort. Dans un contexte particulièrement confus, le gouvernement ainsi que le président Erdogan espèrent maintenant se présenter comme la seule force possible pour lutter contre l’insécurité, apporter la stabilité, et maintenir l’unité de la Turquie. Une stratégie risquée et dangereuse dans la lutte pour le pouvoir. Reste à voir si ces manœuvres politiques apporteront de nouvelles voix à l’AKP.

La Turquie, mère porteuse de Daech ?

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