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Publié par Bob Woodward

La "Nouvelle Turquie" minée par le terrorisme ?

Malgré un climat très tendu, le premier tunnel passant sous le Bosphore à Istanbul est inauguré aujourd'hui par le président turc Erdogan. Baptisé «Avrasya» (Eurasie), ce tunnel permettra de lier les deux rives en quinze minutes. Fini les embouteillages et les heures d’attente sur les ponts d’Istanbul pour passer de la partie européenne du pays au côté asiatique. A partir du 20 décembre, circuler en voiture d’une rive à l’autre sera un jeu d’enfant grâce à l’inauguration d’un tunnel de 5,4 kilomètres, dont 3,4 à 110 mètres de profondeur sous la mer de Marmara, comportant une autoroute à deux étages. Alors qu’il fallait jadis une heure trente pour se rendre en voiture de Kazliçesme (côté européen) à Göztepe (côté asiatique), le trajet s’effectuera désormais en quinze minutes. Kemal Burcu, un consultant économique qui vit non loin de Göztepe, se rend chaque jour en voiture à Taksim, au centre d’Istanbul. Il est séduit par le gain de temps, mais s’inquiète du prix du péage : « On parle de 15 livres turques [environ 4 euros] pour un aller simple. Si c’est le cas, c’est bien trop cher, je devrai renoncer. »

Fruit d’un partenariat public-privé turco-coréen, l’autoroute est exceptionnelle aussi par son coût : 800 millions d’euros. Intégrée aux lignes actuelles de métro et aux voies routières, elle devrait voir passer 70 000 véhicules par jour. De quoi désengorger la circulation automobile à Istanbul, ville de 15 millions d’habitants congestionnée par les embouteillages. En construction depuis 2011, le tunnel, baptisé Eurasia, a été achevé début octobre 2016. Son asphalte a ensuite été testé par le président Recep Tayyip Erdogan en personne, premier à emprunter le nouvel ouvrage, le 8 octobre, au volant de sa voiture, au côté de son premier ministre Binali Yildirim.

Les grands travaux d’infrastructures sont la marque de fabrique des islamo-conservateurs au pouvoir depuis 2002 en Turquie. Appelés « projets fous », ils concernent surtout Istanbul, la ville natale du président, celle qui servit par la suite de tremplin à sa carrière politique, entamée en mars 1994 en tant que maire.

L’inauguration en grande pompe du tunnel Eurasia, prévue le 20 décembre, devrait mettre un peu de baume au cœur des Stambouliotes, affectés par le double attentat suicide survenu le 10 décembre dans le quartier de Besiktas (44 morts) et que la baisse ininterrompue de la livre turque incite à la morosité. Minée par l’insécurité (61 attentats depuis 2015), fragilisée économiquement, instable politiquement (tentative de putsch du 15 juillet), la Turquie a malgré tout mené tambour battant les travaux pharaoniques lancés par le président Erdogan.

En 2013, le chef d’Etat avait inauguré le tunnel ferroviaire Marmaray, long de 14 km (dont 1,4 sous le Bosphore). Le 26 août 2016, il avait coupé le ruban du troisième et nouveau pont érigé sur le Bosphore, Yavuz Sultan Selim. Conçu par le Français Michel Virlogeux, cet ouvrage gigantesque comporte deux fois quatre voies pour la circulation, et deux voies ferrées. « Turquie, sois fière de ta puissance », disait la publicité qui tournait en boucle sur les chaînes de télévision. « Pourquoi ne nous supportent-ils pas ? Pourquoi sont-ils jaloux de nous ? Justement à cause de tout cela », avait, le jour de l’inauguration, déclaré l’homme fort de la Turquie à propos de ses partenaires occidentaux.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a inauguré le premier tunnel autoroutier sous le détroit du Bosphore, à Istanbul, dernier d'une série de projets entrepris pour transformer les infrastructures turques. En octobre 2013, la Turquie a ouvert le tunnel ferroviaire Marmaray, première voie sous-marine à relier les rives européenne et asiatique de la mégalopole de 18 millions d'habitants. À partir d'aujourd'hui, il sera possible de conduire son véhicule sous le Bosphore, grâce à ce projet qui vise à soulager le trafic notoirement embouteillé de la ville turque.

Le tunnel «Avrasya» (Eurasie) de 5,4 kilomètres de long, dont 3,4 sous le Bosphore, permettra de lier les deux rives en «quinze minutes», contre 1h30 à «2 heures quand il y a du trafic» actuellement, affirme Ahmet Arslan, ministre des Transports, qui y envisage le passage «de 120.000 à 130.000 véhicules par jour». Le président Erdogan lui-même devrait effectuer la traversée d'inauguration du tunnel en compagnie du premier ministre Binali Yildirim, dans la matinée. Ils l'ont déjà traversé une première fois le 8 octobre.

La "Nouvelle Turquie" minée par le terrorisme ?

Réalisé par un consortium alliant le groupe privé de construction turc Yapi Merkezi et le sud-coréen SK Group, le projet a nécessité un investissement de 1,245 milliard de dollars, dont un prêt de 960 millions. Constitué de deux étages, il a été construit à l'aide d'une foreuse spéciale qui a permis d'avancer de 8 à 10 mètres par jour en moyenne. Selon ses concepteurs, la terre retirée par l'opération pourrait remplir 788 piscines olympiques, le ciment utilisé remplir 18 stades et la quantité de fer utilisée construire 10 tours Eiffel! Istanbul étant située en zone sismique, le tunnel a également été conçu pour rester opérationnel malgré les tremblements de terre ou les tsunamis.

Une consultation populaire avait été lancée pour choisir le nom de la structure, mais les autorités turques se sont arrêtées sur le nom «Avrasya», «venu comme une évidence, car il signifie la liaison de l'Europe à l'Asie», selon Ahmet Arslan.

Le président Erdogan a déclaré vouloir construire une «Nouvelle Turquie» avec des infrastructures transformées à temps pour le 100e anniversaire de la fondation de la République turque par Mustafa Kemal Atatürk, en 2023. Parmi ce que le président appelle ses «projets fous», il y a également un troisième aéroport gigantesque à Istanbul, le premier pont à traverser le détroit des Dardanelles et même un canal artificiel, comme le Canal de Suez, à Istanbul. «Mais nous n'allons pas nous contenter de ces projets», a déclaré le ministre des Transports à l'AFP. «Grâce à cette expérience, nous allons, je l'espère, réaliser le troisième tunnel sous la mer. Ce sera un tunnel à trois étages où il y aura un système de rail, comme le Marmaray, et un système routier comme l'Avrasya.»

Ces projets sont lancés dans un contexte extrêmement mouvementé pour la Turquie, touchée par un coup d'État manqué du 15 juillet et une série d'attaques terroristes depuis environ un an et demi. Ce week-end, un nouvel attentat a causé la mort de 14 soldats à Kayseri, dans le centre du pays. Lundi, c'est l'ambassadeur de Russie Andreï Karlov qui a été abattu à Ankara par un policier turc qui a crié «Allah Akbar» («Dieu est le plus grand») et «N'oubliez pas la Syrie, n'oubliez pas Alep», avant d'être «neutralisé». Ce mardi matin, des coups de feu ont été entendu devant l'ambassade américaine à Ankara.

Recep Tayyip Erdogan a pourtant assuré que ces projets ne seraient pas compromis par cette lourde actualité: «Ce type d'événements ne nous écartera pas de notre chemin», a-t-il encore déclaré ce week-end, après l'attentat de Kayseri. Pour montrer sa détermination, le président turc avait d'ailleurs inauguré le troisième pont sur le Bosphore un mois seulement après le putsch manqué. Ce pont avait été baptisé Yavuz Sultan Selim, du nom du sultan qui a conquis de larges pans du Moyen-Orient lors d'un règne de huit ans...

La "Nouvelle Turquie" minée par le terrorisme ?

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