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Publié par Bob Woodward

La bataille de Mossoul : guerre des réseaux sociaux ?

La vidéo dure près de quatre heures. Il n’y a ni son, ni sous-titre. Ce 17 octobre 2016, plusieurs médias internationaux diffusent pour la première fois, en direct et sur Facebook, les images tournées par l’agence Kurde « Rudaw » de la bataille de Mossoul en Irak contre les djihadistes de Daesh. Le live, retransmis sur le réseau social par la chaîne qatarie Al-Jazira ou britannique Channel 4 rassemble ce jour-là entre 500.000 et 900.000 internautes. Le 17 octobre, vous pouviez suivre en direct l’offensive de l’armée irakienne et des forces kurdes pour reconquérir la ville de Mossoul aux djihadistes de l’État islamique. L’offensive était retransmise directement depuis la page Facebook de la chaîne kurde Rudaw, qui a partagé ses images avec la chaîne qatarie Al-Jazira et la chaîne britannique Channel 4. Bien plus, pour la première fois, des centaines de milliers d’internautes ont pu regarder et réagir à l’affrontement avec des émoticônes. Une démarche qui n’a pas manqué de choquer certains médias et de soulever des questions éthiques.

Depuis le début de l’offensive, Twitter, Facebook, Snapchat ou Instagram regorgent de contenus postés par les différentes parties prenantes au conflit qui immortalisent, chaque jour, leurs avancées respectives. Les réseaux sociaux ont-ils transformé notre façon de faire la guerre et quel impact peut avoir la retransmission d’un conflit en direct ?Après des mois d’avancée pas à pas, l’armée irakienne régulière a lancé son offensive sur Mossoul le 16 octobre au soir. Elle est accompagnée par des soldats kurdes et iraniens, et soutenue par la coalition internationale. En face, les combattants de l’Etat islamique tiennent la ville depuis juin 2014.

Les forces gouvernementales attaquent la ville par le sud, les peshmergas kurdes par l’est et la coalition par les airs. La bataille pourrait durer plusieurs semaines à en croire Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense.

Parmi tous les belligérants, de nombreux soldats sont équipés de téléphones portables et partagent leurs faits d’arme sur Internet ; leurs organisations ont chacune des comptes officiels sur les réseaux sociaux ; de multiples observateurs relaient eux aussi en direct infos, photos et vidéos. Tous ces messages sont postés massivement sur Twitter, plus rarement sur Facebook Live, marqués des hashtags #MosulOp ou #MosulOps (pour «opération(s) de Mossoul»).
La vidéo, issue du compte Twitter de Haidar Sumeri, un observateur du Moyen-Orient focalisé surtout sur l’Irak, présente les combats au plus près : lors de frappes au sud de Mossoul par les forces de l’armée régulière, le lundi 17 octobre, on voit des soldats filmer les combats avec leurs téléphones portables.

Petit rappel élémentaire : ces comptes sont des relais de propagande, tenus par des services de communication diffusant les informations à condition qu’elles les servent.

Le compte de l’armée du Kurdistan sur Twitter met en scène les faits des peshmergas. Dans le même camp, le commandement en chef des Kurdes a son propre compte Twitter. Au programme : des photos et des vidéos, les cartes des avancées de l’armée, le tout en anglais et en arabe.

L’armée régulière irakienne relaie elle aussi son action quasiment en direct, et publie parfois le making-of d’une guerre en train de se jouer, à travers par exemple ce selfie d’un pilote.


La coalition internationale, Global Coalition en anglais, communique également. Le compte est un agrégateur d’informations assez institutionnel, relayant des articles de journaux, mais donnant aussi les bilans officiels.


L’Etat islamique, enfin, voit régulièrement ses profils Twitter supprimés par la plateforme, mais les informations de son agence officielle de propagande, Amaq, sont très régulièrement relayées par d’autres comptes. On peut les consulter via les hashtags #Amaq et #AmaqAgency.

Nina Walch est coordinatrice des conflits armés pour Amnesty France et publie par exemple sur son compte Twitter le dernier rapport d’Amnesty International sur les violations des droits humains des civils fuyant l’Etat islamique alors que l’ONU craint un afflux de réfugiés d’ici une semaine.
Michael Horowitz, analyste géopolitique et sécuritaire, dispose d’un compte certifié et relaie entre autres des informations périphériques à la bataille de Mossoul comme cette manifestation qui s’est déroulée devant l’ambassade de Turquie à Bagdad, lundi 17 octobre, pour dénoncer la présence militaire des Turcs dans ce conflit.

Le compte de Human Rights Watch suit particulièrement la situation en Syrie et en Irak. L’association donne régulièrement des informations – à propos des dommages subis par les civils – sur la situation à Mossoul.

Laura-Maï Gaveriaux est une journaliste reporter en Irak et en Syrie, son compte est certifié. Elle détaille son parcours et nous explique sa démarche au fil des tweets...
A ce moment là, elle se trouvait dans le camp de Debagha, avec des habitants de Mossoul, et suivait les équipes du UNHCR qu’elle a croisées sur son chemin. Et de nous prévenir dans un autre tweet que cette bataille sera «une des guerres à l’accès le plus verrouillé qui soit». Pourquoi ? Parce que les armées ont compris l’importance des images en direct et proposent aux reporters de faire partie d’un pool de journalistes embarqués – plus sécurisant, mais où l’actualité est vue d’un seul angle. D'autant plus que ce «storytelling», selon elle, aurait des conséquences non négligeables, dont celle-ci :

Kareem Fahim, du Washington Post, est de ceux-là. Il suit l’avancée de la bataille aux côtés des forces kurdes qui progressent sur le terrain, venant de l’est.

Samuel Forey est également sur place. Lui a pris place dans les tanks de l’armée irakienne et raconte très précisément l’avancée des troupes via un live tweet.
Mike Giglio, correspondant de BuzzFeed basé en Turquie, se trouve en ce moment même à Mossoul et relate les stratégies des différentes factions.
Dans le tweet ci-dessous, il tire un bilan de la première journée des combats aux abords de Mossoul : «Un rapide succès pour les forces anti-Daech, mais les soldats et les analystes disent que ça peut changer».

La bataille de Mossoul : guerre des réseaux sociaux ?

La chaîne qatarie Al-Jezira déploie les gros moyens pour relayer depuis des années, en arabe et en anglais, les événements au Proche-Orient. Sa page Facebook propose notamment des vidéos en direct (Facebook Live), comme ce mardi 18 octobre dans le camp de Debagha aux portes de Mossoul.

RudawEnglish (@RudawEnglish), un média kurde basé à Erbil, centré sur le Kurdistan, vous propose une couverture live en anglais des événements. Ce compte est suivi par plus de 190 000 personnes.

« C’est une tendance lourde instaurée au départ par le groupe Etat Islamique, champion du monde pour les reportages du front. Si nous ne retenons que leurs "blockbusters'"à gros budgets, il est important de noter que les djihadistes produisent essentiellement de courtes vidéos à la caméra go-pro, du front et de la situation à l’arrière. A Mossoul, les Kurdes ont bien compris qu’il s’agissait d’une stratégie délibérée : Quoiqu’il se passe, il y aura des images de la guerre alors autant que ce soit les siennes », analyse François Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’Iris et auteur de Terrorismes, Violence et Propagande (Ed. Gallimard).

Toutes les parties se sont désormais emparées des réseaux. Non seulement les états-majors des armées irakiennes, kurdes ou la coalition internationale disposent d’un compte Twitter officiel, mais les soldats eux-mêmes partagent sur Internet des morceaux de leur quotidien. « Poster sur les réseaux permet de nourrir ses partisans et d’atteindre l’opinion internationale. Cela correspond aussi à de nouveaux usages. Aujourd’hui, tous les combattants, nés pour certains avec Internet, ont un portable leur poche », poursuit le directeur de recherches.

Le selfie d’un pilote irakien dans son cockpit, un réflexe générationnel ? « Pas forcément, assure Samuel Forey, correspondant à Mossoul pour Le Figaro, certains généraux sont aussi actifs sur les réseaux. Les gens sont hyperconnectés dans cette région du monde. » Au-delà de ces usages, la communication reste une priorité fondamentale lors d’un conflit. Le journaliste basé au Moyen-Orient depuis 2011 se souvient d’une anecdote significative : « Début novembre, lorsque les soldats irakiens sont entrés dans Mossoul, l’accès a été temporairement restreint pour les journalistes. Nous attendions ensemble quand nous avons vu arriver une voiture d’une compagnie téléphonique qui a pu entrer sans problème dans les zones contrôlées par l’armée, suivie de camions avec du matériel pour installer des antennes. Ça m’est arrivé de capter parfaitement la 3G dans certains coins de Mossoul. »

Une pratique qui n’est toutefois pas nouvelle souligne Bénédicte Chéron, docteure en histoire spécialiste des relations armées-médias : « Pendant la seconde guerre mondiale, les compagnies de transmissions étaient déjà sur la ligne de front. Ce qui a changé, c’est l’usage que les soldats font des canaux de communication. » Au-delà des photos et vidéos postées par les combattants eux-mêmes, le rôle joué par les réseaux sociaux comme plateformes de diffusion de contenus semble également décisive.
Le 19 et 20 octobre dernier, au lendemain du premier Facebook live en direct de Mossoul, le réseau Snapchat proposait à ses utilisateurs une « story » dédiée à la bataille irakienne. Une initiative qui a suscité de nombreuses interrogations, la vidéo compilant une série d’images amateurs tournées près de la ligne de front. La provenance et la courte contextualisation des images ont notamment été critiquées.

Une distance et une éditorialisation revendiquées par l’entreprise qui compte 150 millions d’utilisateurs : « Nous nous définissons comme une société d’audiovisuel connectée capable de faire des choses particulièrement puissantes quand notre communauté se saisit de son propre point de vue lors d’un événement notable à travers le monde »,expliquait en octobre à Mashable Sean Mills, en charge du contenu pour Snapchat.
Sept semaines après le début de l’opération, la bataille de Mossoul se poursuit toujours sur le terrain, dans des conditions de plus en plus difficiles pour les 74.000 civils forcés de fuir leur foyer.

La bataille de Mossoul : guerre des réseaux sociaux ?

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