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Publié par Bob Woodward

L'Erythrée, une geôle à ciel ouvert ?

Petit pays de 6 millions d’habitants de la Corne de l’Afrique, bordant la mer Rouge, l’Érythrée n’existe comme territoire particulier que depuis la fin du XIXe siècle. Elle est devenue une colonie italienne en 1890. Administrée par les Britanniques de 1941 à 1952, elle a ensuite été fédérée par l’ONU à l’Éthiopie, qui l’a annexée en 1962.

Les rebelles ont alors mené une guerre civile jusqu’en 1991. Après un référendum d’autodétermination, l’indépendance a été proclamée le 24 mai 1993. Malgré une importante aide de la communauté internationale, le régime a basculé dans l’autoritarisme. Une guerre meurtrière contre l’Éthiopie a éclaté en 1998-2000 pour la souveraineté sur un minuscule territoire frontalier, un prétexte pour le régime de renforcer sa poigne de fer sur le pays.

L’Érythrée compte « au moins 10 000 » prisonniers politiques, vivant pour beaucoup dans « des conditions atroces, inimaginables », dénonce Amnesty International dans un rapport publié jeudi 9 mai. L’opposition politique est interdite, les médias indépendants sont réduits au silence et les minorités religieuses persécutées. Reportersans frontières classe l’Érythrée comme le pire pays dans le monde pour les atteintes à la liberté de la presse, derrière la Corée du Nord.
A sa tête, un homme, Issayas Afeworki. Une personnalité très particulière. Son régime n'a pas l'extravagance de celui du Coréen Kim Jong-un, ni la corruption légendaire de celui d'Amin Dada en Ouganda, c'est un gangster contrôlant un système mafieux. Il assume ouvertement sa brutalité face aux instances internationales, se pose comme invincible, obsédé par la survie, considère que l'Erythrée est sa propriété, sa vie, sa chose. Sa guérilla contre l'Ethiopie a duré trente ans, de 1961 à 1991. Imaginez un parti qui prendrait le pouvoir après trente ans de Vercors sous occupation allemande.
Il a organisé un pays parallèle, créant des poches de résistance, des écoles, des hôpitaux, des exploitations agricoles et une économie fermée. Il a résisté et vaincu l'Ethiopie de Hailé Sélassié, appuyée par les Etats-Unis, et celle de Mengistu, soutenue et armée par les Soviétiques et les Cubains. Issayas Afeworki est un leader des hauts plateaux, issu d'une classe populaire, qui a conçu et réalisé un projet national qualifié d'impossible. Formé en Chine où il a tout appris pendant la Révolution culturelle, c'est un combattant en sandales, un héros mythique venu tout droit des années 1960-70, un leader, un chef militaire, un survivant en guerre.

Dès la chute de Mengistu et l'accession à l'indépendance. En 1993, quand ses soldats manifestent pour leurs droits, la répression est impitoyable. En 1998, la "guerre des frontières" éclate avec l'Ethiopie. C'est une épouvantable boucherie. Pour rien : entre 70.000 et 90.000 morts des deux côtés, et une défaite militaire et politique pour l'Erythrée. Les anciens frères d'armes du président Afeworki renâclent, veulent réformer le système de l'intérieur, créent un groupe de quinze opposants historiques, le G15... Il les casse.
Commencent alors les arrestations, les disparitions forcées, les assassinats d'opposants à l'étranger. Le 18 septembre 2001, profitant de la formidable diversion de l'attentat contre le World Trade Center, Afeworki lance une immense rafle : membres du G15, opposants, journalistes, artistes, intellectuels, tous sont jetés en prison.

Depuis son indépendance il y a vingt ans, l’Érythrée est dirigée d’une main de fer par le président Issaias Afeworki. Les habitants, qui rêvent de quitter leur pays, craignent à tout moment d’être emprisonnés ou de disparaître.

À première vue, Asmara, la capitale de l’Érythrée, est une ville charmante. La présence italienne des années 1930 est encore palpable. Les cafés arborent d’imposants comptoirs de bois et préparent avec le savoir-faire d’antan des « Mochas » – un expresso agrémenté d’une larme de lait mousseux.

Et dans les rues, il est courant de croiser des anciens revêtus de costume trois pièces… « Pour moi, c’est une petite Rome, se réjouit Francesca, une touriste italienne. Pas seulement pour l’architecture, mais aussi l’odeur d’un passé oublié. »

Derrière ce séduisant décor, se cache une réalité bien moins glamour. « Les gens ont l’air décontractés, mais c’est une façade. » Face à une étrangère, Tefsal, un habitant, ose se livrer. Se délivrer d’un silence qui le hante : « Nous n’avons pas le droit de quitter le pays avant l’âge de 50 ans, et nos téléphones sont contrôlés. Le gouvernement joue avec notre peur. Il est courant de voir un ami aller en prison ou disparaître. Parfois, on nous dit qu’on est le prochain… »

Les files d’attente devant certains magasins ne résultent pas de l’affluence, mais du rationnement. « Le gouvernement distribue des coupons qui nous permettent d’acheter nourriture et eau. On nous dit que c’est pour éviter le gaspillage, mais les quantités sont insuffisantes, explique Tefsal. On préférerait ne rien recevoir de l’État, mais avoir plus de liberté dans notre travail. »

Le travail, un sujet tabou. Aymeric rêve de travailler dans la mode, mais il a été placé par le gouvernement dans une école pour enseigner l’anglais. « Après notre diplôme, nous devons effectuer le “service national” dans le secteur public. En théorie ça dure un an et demi. En réalité, on n’en sort jamais. Pour changer de poste ou bien travailler dans le secteur privé, il faut connaître des gens très haut placés… », s’exclame-t-il avec colère.

Pour justifier ce service national à rallonge, le gouvernement met en avant le conflit frontalier toujours non résolu avec l’Éthiopie. Mais dans les faits, c’est avant tout le moyen de contrôler la population, une obsession pour le régime depuis septembre 2001, quand un groupe de 15 académiciens érythréens a rédigé le « manifeste de Berlin » demandant la mise en place d’un régime démocratique.

Le président Issaias Afeworki a alors lancé une campagne d’emprisonnement de ministres, avocats, journalistes. Les projets d’instauration du multipartisme et d’élections ont été suspendus, la presse privée interdite, les organisations humanitaires expulsées. Une répression passée inaperçue, le monde ayant les yeux rivés sur les États-Unis touchés par des attentats terroristes.

Le régime mis en place par l’ancien responsable du Front de libération du peuple n’avait jamais fait preuve d’esprit démocratique. Dès son arrivée au pouvoir le 23 mai 1993, à la fin de la guerre de libération face à l’Éthiopie, il avait conservé ses idéaux marxistes, transformé son organisation militaire en parti politique, mis en place le système du rationnement alimentaire et supprimé la propriété privée.

Seule l’égalité hommes femmes permet aux femmes érythréennes d’être aujourd’hui largement représentées dans l’espace public. « Au travail ou dans la vie de tous les jours, je me sens tout à fait égale à un homme », tient à expliquer Nina, une ancienne combattante aujourd’hui reconvertie en coiffeuse.

Reste que même si elles sont conscientes que leur situation est bien meilleure que leurs homologues des pays voisins, les Érythréennes nourrissent en elles le même désir que leur compère masculin : quitter leur pays.

L’eldorado n’est autre qu’un territoire plutôt improbable, le Soudan. Pour rejoindre cette terre interdite, chaque candidat au départ doit débourser près de 4 000 € et risque la prison s’il se fait prendre. Malgré ces difficultés, selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés, environ 1 800 Érythréens traverseraient illégalement la frontière chaque mois.

L'Erythrée, une geôle à ciel ouvert ?

Le service militaire est obligatoire pour tous les jeunes, garçons et filles : enrôlés à l'âge de 17 ans jusqu'à... la quarantaine ! D'abord, dix-huit mois de camp disciplinaire, avec viols des jeunes femmes, brutalités des supérieurs, cachot et torture comme sanctions. Ensuite, on est affecté à un grand chantier du président, à une ferme, à une fabrique. Un contact avec "l'étranger", avec un passeur, un mot malheureux dans un café et c'est la prison.

Il existe 314 camps de détention dans le pays. Des centres de tri à la sortie des villes, des containers métalliques de cargos en plein désert, des camps de haute sécurité pour les politiques, comme celui d'Eiraeiro, à 50 kilomètres d'Asmara. Cellules, isolement, pas de visites, interrogatoires et torture à mort. On pratique la technique de l'hélicoptère : le prisonnier, suspendu pieds et mains au plafond, tourne, les autres frappent : "Avoue !"
D'où la fuite effrénée vers l'étranger...

Sur 5 millions d'Erythréens, 1 million se sont évadés depuis 2004. L'ONU a recensé 3.000 passages par mois vers le Soudan et l'Ethiopie... pour ceux qui réussissent à déjouer les patrouilles.
Les autres ? Jetés en prison. Ou condamnés à vivre dans un pays sans système judiciaire, dans une capitale en panne d'électricité, avec le peu d'argent envoyé par les Erythréens de la diaspora, eux-mêmes frappés d'une taxe "révolutionnaire" qui ponctionne d'office 2% de leurs revenus à l'étranger. Et le silence international permet à Afeworki de fournir armes et entraînement aux shebabs islamistes de Somalie et de déstabiliser la Corne de l'Afrique. La Chine est très présente en Erythrée, le Qatar fournit de l'argent frais, la Mafia italienne exploite des hôtels sur la mer Rouge et l'Union européenne... a fourni en 2007 une enveloppe de 122 millions d'euros pour cinq ans. Issayas est devenu alcoolique, diabétique mais il fait toujours peur. Sa dictature est la plus sanglante du continent africain, un foyer de déstabilisation potentiel et un camp de concentration que les jeunes fuient en allant mourir dans des barques de clandestins aux portes de l'Europe.

L'Erythrée, une geôle à ciel ouvert ?

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