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Publié par Bob Woodward

L'Arabie Saoudite: un Daech qui a réussi ?

Le royaume saoudien partage avec Daech la même idéologie religieuse qu’il exporte jusqu’en Europe à coup de milliards. Les deux se font concurrence pour montrer qui applique l’islam le plus rigoriste. Avec 47 personnes – activistes d’al-Qaida et opposants chiites – décapitées ou fusillées en une seule journée le 2 janvier, les dirigeants saoudiens ont décidé la plus grande exécution de masse dans leur pays depuis 35 ans. L’objectif est de montrer à l’ensemble du monde sunnite que le royaume n’est pas moins radical que Daech et qu’il ne tolère aucune opposition. Ce régime reste officiellement notre allié et surtout le meilleur client de notre industrie d’armement.
Accusée de double jeu face à l'organisation État islamique (EI), l'Arabie saoudite a toujours rejeté des « assertions sans fondement », le royaume étant lui-même victime d'attentats djihadistes. « Il est incroyable de dire que l'Arabie saoudite finance les mouvements djihadistes alors que Daech est engagé contre l'Arabie saoudite et souhaite s'emparer de La Mecque et de Médine pour restaurer son califat », indiquait en fin d'année dernière le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir.

Après les chiites et les Occidentaux, la pétromonarchie wahhabite demeure une cible privilégiée des djihadistes de l'EI, qui ne reconnaissent pas les Saoud comme gardiens des deux lieux saints – la famille ne descendant pas du prophète Mahomet. Le 13 novembre 2014, le « calife » autoproclamé de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, a ainsi appelé dans un message audio à « allumer les volcans du djihad en Arabie saoudite ». Un mois plus tard, le royaume wahhabite était frappé par l'EI sur son sol, lors d'attentats visant notamment sa minorité chiite et ses forces de l'ordre. Et, en ce mois sanglant de ramadan, qui a vu les djihadistes s'en prendre à de nombreux pays musulmans, l'Arabie saoudite a elle aussi été touchée en plein coeur.

Trois attaques-suicides ont ébranlé en 2016 le royaume, dont une s'est produite devant la Mosquée du prophète à Médine, deuxième ville sainte de l'islam. Provoqués par des kamikazes, ces attentats ont tué au moins quatre agents de sécurité saoudiens et ont fait cinq blessés. Si les attaques n'ont pas été revendiquées, leur mode opératoire rappelle celui du groupe État islamique. Avec près de 2 000 djihadistes, l'Arabie saoudite posséderait aujourd'hui le deuxième plus grand contingent de combattants au sein de l'organisation, derrière la Tunisie (6 000).

Déjà victime d'une vague sanglante d'attentats perpétrés au début des années 2000 par des djihadistes saoudiens de retour au pays, Riyad a décidé en 2014 de criminaliser le départ de ses citoyens en terre de djihad, avec des peines allant de cinq à trente ans de prison. En parallèle, le grand mufti Abdelaziz al-Cheikh, plus haute autorité religieuse sunnite du pays, a proclamé l'État islamique « ennemi de l'islam ». « Le royaume se retrouve aujourd'hui en quelque sorte piégé face à Daech, qui représente une menace avérée pour sa survie », souligne David Rigoulet-Roze*, chercheur associé à l'Institut français d'analyse stratégique (Ifas). « Car, à certains égards, il n'existe pas une différence si fondamentale sur le plan doctrinal entre le dogme wahhabite en vigueur dans le royaume des Saoud et celui prôné par Daech, tant sur le plan de l'iconoclastie (lutte contre les hérétiques) que dans l'application la plus stricte de la charia. »

Directement menacée par l'EI, l'Arabie saoudite pèche pourtant par son manque d'implication dans la lutte contre les djihadistes. Membre de la coalition internationale contre Daech depuis septembre 2014, Riyad, qui dispose de 400 avions de combat, n'en emploierait aujourd'hui qu'une quinzaine contre Daech en Irak contre une centaine contre la rébellion houthiste chiite au Yémen ! « Nous avons aidé à mettre sur pied la coalition contre Daech en Irak », rappelle aujourd'hui le chef de la diplomatie saoudienne, Adel al-Jubeir, soulignant qu'une soixantaine d'autres pays sont engagés dans cette intervention militaire. « À l'inverse, seule une dizaine de pays sont engagés à nos côtés au Yémen, qui demeure pour nous une question immédiate de sécurité. »

Derrière la rébellion yéménite plane l'ombre de l'Iran. À en croire les autorités saoudiennes, la République islamique chiite, grand rival de la pétromonarchie wahhabite (version ultra-rigoriste de l'islam sunnite), manipulerait ces combattants yéménites chiites pour attaquer le royaume, jusqu'à l'intérieur de ses frontières. « En dépit des différences théologiques entre chiites iraniens (duodécimains) et yéménites (zaïdites), il a pu y avoir des relations ponctuelles plus politiques que théologiques entre l'Iran et le mouvement des houthis, notamment via l'assistance discrète au Yémen de combattants du Hezbollah, explique le chercheur David-Rigoulet-Roze. Mais, en rassemblant une coalition sunnite contre les rebelles chiites, l'Arabie saoudite a favorisé le resserrement de leurs liens, jusqu'ici assez lointains, avec la République islamique, accomplissant d'une certaine manière une sorte de prophétie auto-réalisatrice. »
L'Iran plus dangereux que Daech

« L'Iran doit cesser sa politique agressive dans la région », répète à l'envi le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, trahissant une obsession certaine de la République islamique. Liban, Syrie, Irak, Yémen ou Bahreïn, Riyad voit Téhéran inexorablement avancer ses pions dans la région. « C'est un véritable syndrome obsessionnel, analyse David Rigoulet-Roze. Les Saoudiens sont persuadés qu'ils sont assiégés par l'Iran et que cette stratégie hégémonique iranienne au Moyen-Orient les vise spécifiquement. »

Au rang des priorités, la menace iranienne surpasse allègrement celle liée à l'État islamique. Avec des conséquences inévitables : l'intervention saoudienne au Yémen contre les rebelles chiites houthis a fait le lit de Daech, qui a profité du chaos pour multiplier depuis mars 2015 les attentats sanglants dans le pays, voisin de l'Arabie saoudite.

L'Arabie Saoudite: un Daech qui a réussi ?

Il existe une forte connivence intellectuelle entre la société saoudienne et l’islam radical, et donc son avatar guerrier, le djihadisme. Outre la monarchie absolue, l’autre pilier du royaume est en effet le wahhabisme, une pratique de l’islam littéraliste et passéiste. A chaque fois que le régime est contesté, notamment quand il fait appel à l’Occident – à l’occasion de la première guerre du Golfe, par exemple – il lui faut donner des gages à sa hiérarchie religieuse. A l’extérieur, tous les groupes armés qui ont été soutenus par l’Arabie saoudite depuis l’invasion soviétique en Afghanistan ont exporté cette vision ultrarigoriste et punitive de l’islam, avec l’aval des autorités politiques et du clergé du pays. De ce point de vue, il y a clairement une continuité entre certains moudjahidin qui ont combattu les Russes en Afghanistan, les talibans – littéralement "étudiants en religion", formés dans des écoles coraniques financées par l’Arabie saoudite au Pakistan – le GIA en Algérie, al-Qaida, puis aujourd’hui Daech, pour ne nommer qu’eux. Tous ces groupes se montrent implacables avec les autres musulmans ou leurs prisonniers, n’hésitant pas à les mutiler avant de les exécuter. Des pratiques similaires, extrêmement cruelles, sont d’ailleurs légales en Arabie saoudite.

Elle y contribue sans aucun doute, mais c’est très dur à prouver et à mesurer. Les circuits financiers de la diplomatie religieuse saoudienne sont à la fois opaques et complexes. Nombre de princes (il y en a une dizaine de milliers) et de riches Saoudiens voyagent pour s’aérer l’esprit et vont faire la fête à Dubaï, par exemple. A leur retour au pays, ils s’offrent des indulgences en faisant des dons à des ONG. Cet argent peut servir à financer l’achat de médicaments dans des camps de réfugiés, mais il peut aussi bien être récupéré par des groupes combattants, dont certains classés terroristes, comme Daech. Par ailleurs, l’argent officiel qui alimente la propagande religieuse circule via diverses organisations ombrelles, dont la plus connue est la Ligue islamique mondiale, créée dans les années 1960 par l’Arabie saoudite pour s’opposer à l’expansion du nationalisme arabe de Nasser et répandre la charia. Selon des câbles diplomatiques sortis l’été dernier par WikiLeaks, la monarchie saoudienne a mis en place depuis des dizaines d’années un système d’influence financé par les pétrodollars. Pour promouvoir sa version rigoriste de l’islam et contrer l’Iran chiite, à qui il ne veut pas laisser la main sur l’islam politique, le royaume finance l’édification de mosquées – plusieurs milliers, dit-on –, des madrasas (écoles religieuses) avec des manuels, des bourses et le couvert, ainsi que des ONG. En France, comme dans d’autres pays européens, cet argent a été utilisé pour la construction de mosquées, de centres culturels et pour l’envoi d’imams salafistes. Certains estiment que l’investissement total est de 2 à 3 milliards de dollars par an. C’est colossal.

Le pays est officiellement membre de la coalition internationale qui lutte contre Daech. Mais il n’y pèse pas très lourd et, comme les autres Etats du Golfe, il refuse d’accueillir un seul réfugié syrien. La contradiction n’a jamais été aussi visible dans les liens qu’entretiennent les pays occidentaux avec le royaume. On veut détruire Daech et on est l’allié de l’Arabie, dont l’idéologie religieuse est la même que celle de l’Etat islamique. On peut même dire que les deux se font concurrence et se livrent à une véritable surenchère pour montrer qui applique l’islam le plus rigoriste. Comme l’a écrit le journaliste algérien Kamel Daoud dans le "New York Times" : "L’Arabie, c’est un Daech qui a réussi."

Ll‘Arabie saoudite, comme le Qatar, est un très ancien partenaire de la France. C’est de loin le premier client de notre industrie militaire depuis une vingtaine d’années. Elle nous a acheté des hélicoptères de combat, des blindés, des frégates. Elle vient même de régler les factures d’armement de l’Egypte (les ex-Mistral russes) et du Liban. Depuis des décennies, l’argumentaire de notre relation avec Riyad, c’est qu’il y a 10 milliards de contrats dans les tuyaux ! Ce n’est ni de droite, ni de gauche. En gros, la ligne officielle c’est "un bon client, ça se respecte". Et les lobbys de l’armement, de l’énergie, du luxe et des biens d’équipement se chargent de le rappeler à nos gouvernants. D’ailleurs, vous pouvez observer que ces derniers donnent des leçons sur les Droits de l’homme à la terre entière sauf à l’Arabie saoudite. La dimension économique l’emporte largement sur toute autre considération.

Dans le passé, l’Arabie saoudite, qui dispose de réserves colossales, a déjà dû gérer des crises. Mais celle–ci est plus violente : le royaume a vu ses recettes s’effondrer quand le prix du pétrole a été divisé par deux il y a un an. Il affiche aujourd’hui un déficit budgétaire équivalent à 20% de son PIB et a fait savoir que pour la première fois il allait recourir à l’emprunt sur les marchés internationaux. Si le cours du brut ne remonte pas, l’ajustement risque d’être brutal et les effets sur le marché du travail redoutables. Souvenez-vous de 2013 : Riyad a expulsé 4 millions d’immigrés, surtout des Africains, des Indiens et des Yéménites. Les Saoudiens ne s’en sont pas offusqués.

L'Arabie Saoudite: un Daech qui a réussi ?

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