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Publié par Bob Woodward

Kagame: la justice comme enjeu politique ?

Il y a deux ans et demi, à la veille du 20e anniversaire des commémorations du génocide, le président rwandais Paul Kagame accusait la France d’avoir participé aux massacres des populations tutsi. Que retenir des analyses et commentaires entendus lors de la commémoration du 20e anniversaire du génocide du Rwanda ? Qu’il fut le « génocide des voisins », que la France en fut un acteur primordial, que sa longue planification fut connue de tous et délibérément ignorée, enfin que le président Kagamé, sauveur du peuple tutsi, s’est attelé avec succès à la tâche de réconcilier les Rwandais et de moderniser son pays. Je tenterai de montrer ici qu’il ne s’agit là que de vérités partielles dont la somme constitue un mensonge intéressé, servant la propagande d’un régime dictatorial.

En criminalisant la quasi-totalité des Rwandais hutu, et la France derrière eux, en se présentant comme la voix des suppliciés, le régime rwandais cherche à dissimuler les crimes de masse dont il est lui-même coupable, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. Les centaines de milliers de morts qui lui sont imputables le placent parmi les pires régimes de terreur de l’Afrique contemporaine. Seul le président du Soudan, Omar El-Béchir, le surpasse dans ce domaine. Mais on trouvera peu de gens en France pour vanter les mérites de celui-ci, tandis qu’on se bouscule pour relayer le discours de celui-là. S’il est politiquement et moralement juste de distinguer entre un génocide et des massacres, il est choquant d’enfouir dans l’oubli, comme s’il s’agissait d’un négligeable dommage collatéral, les centaines de milliers de vies détruites sous l’autorité du nouveau régime rwandais. Ce fut pourtant, au Rwanda bien sûr et dans une large mesure en France, la tonalité dominante de cette commémoration.

En mars 2004, Kigali avait rompu les relations diplomatiques avec Paris à la suite de lafuite dans Le Monde de l’ordonnance du juge Bruguière qui fait de Paul Kagamé le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana. Ce juge de la section anti-terroriste du parquet de Paris avait ouvert, en 1998, une enquête sur plainte des familles de l’équipage français de l’avion. Le gouvernement rwandais avait alors rétorqué par la mise en place d’une commission« indépendante » chargée de rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide. Dans son rapport remis en août 2008, cettecommission incriminait gravement la France, dont les soldats étaient accusés non seulement d’avoir entraîné les milices génocidaires, mais aussi et surtout d’avoir pris part directement aux massacres ainsi que d’avoir violé des rescapées tutsi. D’après son président, la commission disposait des « preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale ». La charge étaitlourde. Elle n’avait cependant pas empêché les deux pays de reprendre leurs relations diplomatiques en 2008, sous l’égide de Bernard Kouchner, après que celui-ci eut pris ses distances avec le juge Bruguière en exonérant publiquement le président Kagamé de toute implication dans l’attentat du 6 avril.

À ce jour, nul n’est en mesure d’en nommer avec certitude les auteurs, et l’on doit s’en remettre à l’enquête du juge Trévidic, successeur de Bruguière, qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Bien que le juge ne se soit pas exprimé et que son rapport ne soit pas public, on a pu lire dans la presse qu’il inversait les conclusions de son prédécesseur en dirigeant ses investigations vers des militaires des Forces armées rwandaises (FAR) de l’ancien régime ami de la France. « Irréfutable », titrait Libération le 12 janvier 2012, tandis que Le Monde prenait acte d’une « vérité à la portée historique et diplomatique », suite au déplacement sur le terrain du juge Trévidic afin d’y conduire une expertise balistique et acoustique. Deux ans plus tard, cette « vérité » n’est en réalité toujours pas établie, si ce n’est pour les avocats de Paul Kagamé. On relèvera que, dix-sept ans après les faits, il était peu probable que subsistent des traces matérielles permettant de reconstituer la trajectoire des deux missiles tirés contre l’avion. De même, l’expertise acoustique, qui devait permettre de confirmer l’origine du tir, fait appel à des souvenirs anciens dont la valeur probante est si discutable qu’elle n’a toujours pas permis de conclure et devait faire l’objet d’une contre-expertise. Ajoutons que les témoins désignant la caserne des FAR comme origine des tirs avaient été choisis par les autorités et qu’il est extrêmement dangereux, au Rwanda, d’exprimer des vues contraires à la vérité officielle. S’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur l’une ou l’autre des deux versions, il faut noter que se multiplient depuis plusieurs années les déclarations d’anciens du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagamé, accusant celui-ci d’être le commanditaire de l’attentat, plusieurs d’entre eux ayant été ultérieurement assassinés par le régime. Le dernier en date, Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs, a été tué en Afrique du Sud le 1erjanvier, assassinat non revendiqué mais approuvé publiquement par le président rwandais. Celui-ci, par ailleurs, s’est opposé à toute enquête internationale sur l’attentat du 6 avril, y compris de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda(TPIR). Envisager l’implication du FPR dans l’attentat du 6 avril ne relève donc pas d’une volonté négationniste d’inverser les responsabilités, mais d’une recherche raisonnable de la vérité.

Mardi 29 novembre, le procureur général du pays a annoncé l’ouverture d’une enquête sur le rôle de vingt responsables français dans le génocide qui a fait 800 000 morts en cent jours parmi les Tutsi et Hutu.

Dans un communiqué, le procureur général, Richard Muhumuza, indique :

    « A l’heure actuelle, l’enquête porte sur vingt personnes qui, d’après les informations recueillies jusqu’à présent, sont tenues par l’organe de poursuite [judiciaire] de permettre de mieux comprendre leur rôle et de décider si elles seront poursuivies ou non. »

Kagame: la justice comme enjeu politique ?

N’excluant pas que d’autres agents ou fonctionnaires français soient « appelés à assister l’organe de poursuite » au fur et à mesure que les enquêtes se poursuivent, M. Muhumuza écrit compter sur la coopération de la France :

    « Les autorités compétentes du gouvernement français ont été formellement engagées et le bureau du procureur général s’attend à ce que ces autorités compétentes veuillent bien coopérer tout au long de cette enquête judiciaire sur la base de l’offre de la réciprocité. »

Cette décision de la justice rwandaise devrait affecter les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, qui se sont opposés depuis vingt-deux ans à propos des accusations sur le rôle de Paris dans le génocide de 1994.

La tension entre les deux pays a notamment pour origine l’implication avant le génocide de la France, qui était alliée du régime hutu de Juvénal Habyarimana. L’avion du président rwandais avait été abattu le 6 avril 1994. Cet attentat avait été suivi par cent jours de génocide dans le pays.

En ce moment se déroule à Paris le procès en appel du Rwandais Pascal Simbikangwa pour « complicité de génocide » et « complicité de crimes contre l’humanité ». M. Simbikangwa est le premier Rwandais condamné en France pour le génocide des Tutsi en 1994 ; il avait été condamné en 2014 à vingt-cinq ans de réclusion criminelle. Le verdict de ce procès-fleuve de six semaines est attendu samedi 3 décembre.

Dans un communiqué publié mardi, le procureur général du Rwanda, Richard Muhumuza, a déclaré s'attendre à la coopération des autorités compétentes françaises. Vingt personnes sont concernées par l'enquête menée par Kigali.

D'autres agents et/ou fonctionnaires français pourraient être entendus dans le même dossier, selon Richard Muhumuza.

Parmi les responsables visés figurent le général Jacques Lanxade, ancien chef d'état-major de l'armée française, et le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait la force Turquoise déployée le 22 juin 1994 au Rwanda sous mandat de l'ONU.

Début novembre, Kigali a publié une liste de 22 officiers supérieurs français accusés d'avoir participé au massacre des hutu durant le génocide qui a suivi l'attentat du 6 avril 1994 contre le président rwandais Juvénal Habyarimana.

La liste en question avait été publiée à la suite de la décision de deux juges français de relancer l'enquête sur l'attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana.

Le 16 novembre, le ministère français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait estimé qu'il n'y avait "rien de nouveau"."Affirmer que l'armée française a pris part au génocide est un mensonge indigne", avait-il dit. Dans un rapport intitulé "La manipulation du dossier de l'avion d'Habyarimana, une occultation des responsabilités françaises dans le génocide", la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG) a accusé "des hauts gradés français et des personnalités politiques d'avoir commis au Rwanda des "crimes très graves".

Kagame: la justice comme enjeu politique ?

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